Calendrier

Janvier 2009
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Visiteurs

Paru(s) dans la presse

Indices









Mardi 28 août 2007
 
 
Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain. Ainsi irait le Marché, dit-on, univers de papier, empli d'évidences, mené par une mathématique bienveillante ! Las, voilà qu'en son épicentre étasunien, une affaire envenime toutes les autres : des prêts immobiliers mal garantis - « subprimeL'automne 1929 porta un rude coup au génie financier. La ruine de la multitude fit le lit d’une hécatombe bancaire sans précédent qui abîma pour longtemps les velléités innovatrices des uns aussi bien que les illusions de tous les autres. On se hasarda moins … » -, que l'on se plaît à minorer, dégénèrent, menacent d'infecter à l'entour et au-delà, catalysant déjà l'avis de toutes sortes de mauvaises nouvelles, en attendant les suivantes. Quelques centaines de milliers de ménages américains, pour ne point les citer tous, sont au tapis.

Le script était cousu de fil blanc : la Fed, gardienne du crédit, jura d’abord que le problème était sous contrôle. Mi-juin, son mentor, Ben Bernanke, déclara « qu'il n'y avait pas de signes de contagion importante de la crise du logement à d'autres secteurs de l'économie américaine » 1. Mi-juillet, le même concéda que « la croissance américaine devrait rester modérée d'ici à la fin de l'année en raison du ralentissement immobilier, qui devrait continuer à peser sur l'économie » 2. Enfin il chiffra l’aléa : « Certains estiment que ces pertes s'élèvent entre 50 et 100 milliards de dollars » 3. C’est peu dire combien il faut craindre davantage, hors les faux-frais, c’est-à-dire l’impact humain qui, aux Etats-Unis plus qu’ailleurs est l’affaire de chacun et compte pour rien. Le Marché avance : des subprime, il ne retiendra que les pertes des banques, les faillites des fonds empêtrés dans les gluaux de l’ingénierie de la detteLe régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, laminées par les folies antérieures, se mesurait aisément à la qualité de ses conseillers, entres catins et abbés …, puis louera l’acuité de quelques-uns qui auront prospéré en tirant parti de la ruine de tous les autres. Les rebuts sont inhérents au système, comme la sciure l’est au bois : seul le résultat compte, ici un meuble Empire et là un modèle économique, pour ne pas dire social. Qui tombe meurt 4. Walker Bush considéra l’économie du pays vigoureuse. Henry Paulson admit que l'Union pourrrait « légèrement » pâtir de la crise. Chacun dans son rôle, méjugeant des statistiques communément tenues pour mauvaises.

Souvenons-nous d’Enron, qui éleva avec constance le mensonge au rang de méthode de gestion, à l'égal d'un art de vivre. La faillite mit du temps à dégorger le passif, pointer les salaires et retraites dévastés, les pertes collatérales des complices, mais aussi à citer la grande opinion financière qui cautionna cette cavalerie. A commencer par Goldman Sachs, banque d’affaires réputée de Wall Street, alors aux mains d'Henry Paulson, qui se couvrit de ridicule en célébrant encore l’électricienNous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses, non fondées sur des éléments concrets … deux mois avant sa chute. Bah, la brièveté de la mémoire financière permet aux mêmes de demeurer à la Une, et d’y renouveler leur commerce avec une égale crédibilité. Le serpent fascine la proie. Alors rien ne surprend moins que cette enquête de la SEC, le gendarme américain de la Bourse, qui soupçonne certains brokers américains, dont Goldman Sachs et Merrill Lynch d'avoir celé des pertes après avoir publié des semestriels flatteurs 5. Hé quoi, le Marché n’a d’yeux que pour ses fils prodiges, et d’oreilles que pour les bonnes nouvelles ! De ce côté-ci de l'océan, BNP Paribas, fleuron de la banque tricolore, afficha fin juillet de solides trimestriels, assurant sa faible exposition au subprime. Pourtant, dès le 10 août, l’établissement dut se résoudre à geler trois fonds
6
engagés dans le crédit à risque après avoir constaté une aggravation de l’illiquidité de certains segments de marché. Ce qui acheva de mettre le feu aux poudres.

Voyons les chiffres : Calyon, filiale du Crédit Agricole, jauge le fiasco du subprime à 150 milliards de dollars
7. D'autres, appliquant un taux de dépréciation de 10% sur les crédits accordés ces dernières années arrivent à un montant plus élevé, proche de 250 milliards de dollars 8. Le cabinet MacroMavens, sur d'autres bases, publia en juillet le chiffre de 352 milliards de dollars dans Barron’s 9. Enfin BNP Paribas estima le 24 août qu’il était trop tôt pour évaluer quoi que ce fût. Ainsi les banquiers, économistes et stratègesQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir…, cuirassés de savoir, peinent-ils à évaluer un risque qu’ils nous assurent pourtant sous tutelle. Un frisson nous gagne : la stabilité des marchés, considérée généralement comme le fruit d'une intelligence supérieure, d'une prudence avérée des acteurs du Marché et de leur grande acuité à distinguer les soubresauts macrofinanciers, ne relèverait-elle donc que d'un ballottement favorable des évènements ? Les accords prudentiels de Bâle, qui visent à assurer la sûreté du système bancaire mondial, ne seraient-ils qu’un piètre pare-feu face à la foudre d’une crise systémique en maraude ? Rassurons-nous : hormis l'américaine Bear Stearns, l'australienne Macquarie, la britannique HSBC et les allemandes IKB et Sachsen, la crise du subprime n'affecte aucun autre groupe bancaire ! Que les Banques Centrales aient à abonder le marché interbancaire à coup de milliards est secondaire : tout est sous contrôle.

Les Bourses ont quant à elles accusé le coup. Le 19 juillet dernier, le Dow Jones triomphait des 14.000 points, poursuivant un raid qui l’avait vu déborder les 13.000 points trois mois auparavant. On attendait qu’il s’attaquât aux 15.000 points. Alors, tout s'étiola, et l’indice se mit à dépérir, touchant un plus bas à 12.518 points le 15 août. Le CAC poussa les feux jusqu'à refluer de près de 15%, chutant de quelque mille points ! La volatilité secoua les marchés : le 08 août, une rumeur enfla selon laquelle un fonds subprime de Goldman Sachs serait en difficulté ; le Dow perdit 250 points, mais les reprit vite, en fin de séance, lorsque la rumeur fut éventée. Un mauvais geste, un mot de trop suffirait à dynamiter le tout. Alors, on se tourne vers Ben Bernanke, lui enjoignant qu’il sauve le système, pour ne pas parler des plus-values. On le presse de baisser le prime rate, au mépris des suites économiques et de la fonction d'une banque centrale qui est de s'assurer que les marchés fonctionnent, non d'intervenir pour soutenir le prix des actifs. Christopher Dodd, qui préside les Finances au Sénat, tranquillisa son monde, déclarant que Ben Bernanke serait prêt à utiliser « tous les outils à sa disposition » pour rassurer les marchés financiers. Du coup, Jean-Claude Trichet, qui dirige la BCE et envisage de hausser les taux européens passe-t-il pour un pestiféré. Les boursiers n’ont d’yeux que pour leur portefeuille !

Qui ose un pronostic court le risque de se tromper. Gageons cependant que la crise du subprime n’a pas fini de démêler son lacis : les places boursières, nettoyées de la spéculation, y gagneraient. « Un temps plus ou moins long est nécessaire aux investisseurs après une crise pour qu’ils récupèrent suffisamment de leurs pertes et désillusions et soient à nouveau tentés par l’aventure spéculative » 10. Dont acte.
  
 
    

   
(1) Les Echos, le 06/06/2007 - « Marché immobilier américain : Ben Bernanke prudent »
(2) Les Echos, le 19/07/2007 - « Les craintes sur l'immobilier américain secouent les marchés »
(3) Les Echos, le 20/07/2007 - « Les déclarations de Ben Bernanke n'inquiètent pas les marchés »
(4) François Mitterrand - « Lettre à tous les français »
(5) EasyBourse, le 10/08/2007 - « Subprime : les brokers soupçonnés de dissimulations de pertes »
(6) Les Echos, le 10/08/2007 - « BNP Paribas gèle trois fonds »
 
Il s'agit des fonds Parvest Dynamic ABS, BNP Paribas ABS Euribor et BNP Paribas ABS Eonia
 
(7) AFP, le 16/08/2007
(8) La Tribune, le 16/08/2007 - « Subprime et CDO : quel impact pour les banques ...»
(10) Charles Kindleberger (1978) – « Histoire Mondiale de la Spéculation Financière »
 

 
Illustration : La crise immobilière : image extraite du site  Blogizmo 
 
 
par Marc Aragon publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Salut Marc,


Bravo et merci pour ce texte de grande qualité .


Je l' ai dit ce texte est de bein meilleure qualité que ce que l' on trouve dans nos feuilles de choux.


Et je m' étonne encore que ces textes ne soient pas encore dans un éditorial ...


 

Commentaire n° 1 posté par Maruboz1 le 29/08/2007 à 04h56
Excellent papier,comme à l'accoutumée.Vous me faites penser à un Voltaire de la finance,tant par la qualité de l'écriture que par l'ironie pertinente de vos analyses.Le Candide,dans cette affaire,ne serait-il pas l'investisseur lambda qui tend bien souvent une oreille bien trop complaisante aux conseils lénifiants de son intermédiaire boursier
Commentaire n° 2 posté par Baltazar le 10/09/2007 à 11h23
Les "subprimes" sont accusés de tous les maux. Ce n'est pas tant ce type de crédit qui est à blamer, c'est la façon dont les banques s'en sont débarassées vers le marché. Si elles avaient gardé le "bébé", certes, certaines auraient coulé, mais le système n'en serait pas à avoir les doutes actuel, en se demandant qui sera le prochain à sombrer !
Car en somme, les montants en jeu sont extrêmement faible au regard de la capitalisation boursière... Qui pourrait croire qu'un battement d'aile de papillon puisse déclencher un cyclone ?
Commentaire n° 3 posté par gigi le 26/01/2008 à 20h45

Présentation

  • : Boursonomics
  • marc-aragon
  • Recommander ce blog
  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et autres flâneries sur le fait économique. Une peinture décalée, excès compris, d'un univers empli de certitudes et de désillusions, qui oublie si souvent ses leçons d'Histoire
  • Retour à la page d'accueil

Commentaires

Recherche

Images Aléatoires

Images aléatoires

W3C

  • Flux RSS des articles
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus