Boursonomicshttp://www.marc-aragon.net/2009-06-10T02:00:33Zover-blog.com Atom 1.0 Generatorhttp://fdata.over-blog.net/0/39/81/81/avatar-blog-5958520-tmpphpZSlm2D.jpgMarche aléatoire autour des Marchés financiers et autres flâneries sur le fait économique. Une peinture décalée, excès compris, d'un univers empli de certitudes et de désillusions, qui oublie si souvent ses leçons d'Histoire http://www.marc-aragon.net/article-32365415.htmlTobin or not Tobin2009-06-09T23:43:35Z2009-06-07T18:39:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Taxe_Tobin.jpg" /> De tous les lauréats du prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques 1, James Tobin occupera dans la mémoire commune une place qu’il eût sûrement préféré lui-même mieux en rapport avec ses recherches. Mal comprise, la taxe éponyme dont il préconisa d’assujettir les mouvements de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet davantage pour sa réputation que ses travaux théoriques, quels qu’en fussent les mérites. Economiste libéral, c’est-à-dire démocrate de gauche au sens américain du terme, fervent disciple de Keynes dont il défendit les thèses contre le monétarisme de Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith Milton Friedman, primat de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses admirateurs, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, le pleurent. D’autres, moins épris de théorie, plus tournés vers le réel, se borneront à respecter le repos de l’icône. Son jusqu'au-boutisme d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts assidus à démontrer mathématiquement la suprématie du libéralisme, et des kilomètres de formules absconses, comme une épitaphe sans fin (…) , ce professeur de Yale, conseiller du président Kennedy, proposa en 1972 de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises 2 afin de limiter la volatilité des changes après que Richard Nixon eut rompu la parité dollar-or. Il suggéra de consacrer les capitaux dégrippés à l'aide aux pays en voie de développement : les altermondialistes s’emparèrent bientôt de l’affaire, firent de la taxe un cheval de bataille et de James Tobin un porte-drapeau, à son corps défendant 3. La fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui consacra une monnaie de papier as good as gold, le dollar, donna du grain à moudre aux cambistes et de l’entrain aux financiers : affranchi de sa tutelle métallique, sans autre frein que son nominalisme impérialDollar : le roi empire (…) Premier créancier sous Dwight Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel s'adjugea la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; bientôt, les vassaux périphériques s'insinuèrent dans le jeu, hâtant la désindustrialisation du maître et son éco-dépendance. La machine à consommer se mit à galvauder l'épargne des ménages, plus cigales que fourmis. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, Walker Bush hâta le tout : les déficits explosèrent, le dollar chuta et l'endettement explosa. Le billet vert n’a pas fini de pâtir, et le monde avec : l’Empire n’a plus la cote, ni les moyens (…) , le billet vert libéra d’un coup l’hédonisme vibrionnant des Marchés chargés d’équarrir le flottement des changes autour des politiques monétaires des Etats. James Tobin, flairant l’instabilité dangereuse d’un système privé d’étalon, ouvert à tous les vents, recommanda une taxation des transactions, entre 0,1% à 0,5% selon les formules 4, pour arraisonner la frénésie court-termiste et favoriser l’expression des fondamentaux économiques. C’est égal, ce qui valait naguère vaut encore, pour la monnaie comme pour le reste : sans corseter les usages, tout actif marchandisé est difficile à débarrasser du relent spéculatif. En freinant par la taxe la mobilité des capitaux, l’économiste souhaitait aussi redonner des latitudes aux autorités monétaires nationales, pour lesquelles la stabilité des devises nécessitait quelque alignement. Et puisqu’il en résulterait des revenus, autant qu’on en pourvût les pays en développement 5 ! Ce projet suscita un silence poli : on l’exhumera tout aussi poliment à chaque hoquet des Marchés des changes, pour l’oublier sitôt le souffle retrouvé, notamment en 1992 quand George Soros joua la dévaluation de la livre sterling 6. Les dernières décennies ne furent guère celles de la contrainte. Partout l’ardeur dérégulatrice prospéra sous la houlette des nouveaux maîtres à penser de l'ultralibéralisme. Haro donc sur quiconque prétendait promouvoir un prélèvement qui s’opposerait à ce que le Marché concourût au bien commun. La spéculation elle-mêmePersona non grata Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…) , pour qui l’on avait beaucoup pendu jadis, fut ainsi réhabilitée par Milton Friedman en personne, pape de ces temps et primat nobélisé de l’Ecole de Chicago, qui vit en elle la messagère virginale d’un interventionnisme étatique toujours mal avisé, empêcheur de tourner en rond et principal responsable du délire des Marchés 7. La taxe était mal partie ! D’autres raisonnements techniques furent avancés pour se hâter de ne rien faire : comment différencier par exemple le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire l'ordinaire de la spéculation, sans effilocher la dynamique régulatrice ? Comment ne pas briser la liquidité des échanges et maintenir le rendement d’une telle taxe sans ruiner les opérations d’arbitrage qui prédominent sur ces Marchés ? On fit aussi grand cas du génie financier, toujours capable de contournement des traverses qu’on lui oppose. Bah, en 2000, le Parlement européen rapporta que « la faisabilité de la taxe Tobin dépend en fait moins de facteurs techniques que des développements politiques au niveau international 8 ». Et fit l’euro qui n’était pas matière moins compliquée. La crise bancaire ambiante, purulente, ne manqua pas de remettre la vieille taxe sur le devant de la scène. D’aucuns s’émurent que le contribuable fût encore quêté pour solder l’impécuniosité d’un système apoplectiqueSchuss bancaire (…) L’apoplexie bancaire est une tradition étasunienne assez ancienne. Le krach de 1907, aussi appelé « Panique des banquiers », étrenna peu ou prou la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. La crise de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui expédia près de 10.000 banques privées ad patres, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui voulait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, comme celui de la Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain. La fête continue (…) , las pour finir que la survie de la multitude impliquât toujours celle de ses naufrageurs sans que ceux-ci n’aient jamais de comptes à rendre ni à donner. Des milliards, additionnés par centaines, parfois par milliers, en quelque unité de compte qu’on les soupèse, qui perfusent un système financier centré sur lui-même, sont ainsi détournés de l’économie réelle pour servir un jour la camarilla financière, et le lendemain éviter sa chute. En France, Bernard Kouchner relança l’idée de James Tobin dans sa forme originale : une taxe de 0,005% sur chaque transaction monétaire pour financer des projets de développement dans les pays pauvres, susceptible de rapporter entre 30 et 60 milliards de dollars 9. Rien de plus, car au-delà eût commencé le socialisme ! C’était pourtant assez pour encourir la raillerie de Christine Lagarde, la haute main sur des finances publiques déliquescentes, qui moqua « la boîte à idées finances 10 » de son collègue. La même ministre se souvint moins de l’augmentation de 1,1% de la fiscalité sur l’épargne 11, qui porta à 49,42% les prélèvements obligatoires sur la richesse nationale 12. La stratégie du déluge convient toujours aux gouvernants de passage. Une autre offensive vint d’Autriche, dont l’Ecole de pensée fit jaillir nombre d’économistes, tel Friedrich Hayek, qui inspirèrent le renouveau classique. Un certain Stephan Schulmeister de l’Institut de recherche économique local (WIFO), à contresens de ces devanciers, donna en avril 2008 un nouvel élan à la taxe Tobin, semble-t-il mieux entendu des autorités, du Bundestag à la Commission de Bruxelles en passant par la Banque centrale européenne et l’OCDE. Après avoir noté la domination exponentielle de la finance sur l’économie, le chercheur fit remarquer que « l’hyperliquidité alliée à la croissance extrême des transactions à court terme est devenue le principal instrument de déstabilisation des Marchés ». Et de suggérer une dîme universelle sur l’ensemble des flux financiers, plus faible – de 0,01% à 0,1% - mais plus étendue que la base Tobin, qui aurait produit entre 0,59% et 1,52% du PIB mondial, soit entre 376 et 969 milliards d’euros pour l’année 2008 13. S’appuyant sur les leçons de la titrisationABS, CDO et consorts (...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…) , réfutant le bréviaire des fidèles de l’équilibre général et du laisser-fairisme mais sans nier l’impact sur la fluidité des échanges, Stephan Schulmeister sut surfer sur la seule vague susceptible de faire bouger les lignes : le réel au pied du mur. Car seule une stratégie du choc saura arraisonner la finance et rediriger les capitaux vers leur utilité première : l’économie au service des hommes, et non l’inverse. Les sommes pharaoniques vouées aux plans de relance laissent à supposer des lendemains qui déchantent. L’hypertrophie monétaire, qui encre les rotatives des planches à billetsLa planche à billets Tant de richesses subjuguaient le commun : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de richesses, arrachés aux terres d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes (…) , est pour le moins lourde de menaces, porteuse d’une inflation galopante à laquelle les Etats sauront mal résister pour rembourser leurs dettes faramineuses. Voilà qui justifierait assez que l’on jetât enfin quelques grains de sable dans les rouages du Marché, afin que l’espèce, moins bringuebalée, reconquît les moyens de maîtriser son futur. (1) Abusivement qualifiées de Prix Nobel d’Economie ; James Tobin obtint ce prix en 1981 ; (2) James Tobin, juillet-octobre 1978, Estearn Economic Journal - « A proposal for international monetary reform » « Ceux qui pensent que le système de taux de changes fixes d’avant 1971 aurait causé moins de désordres aux marchés internationaux ont la mémoire courte. Mon message n’est pas de dire que le flottement des monnaies est un moins bon système, mais de souligner que le flottement ne peut pas résoudre de manière satisfaisante tous les problèmes. La raison principale en est que les marchés des changes vont obligatoirement à la dérive sans avoir de repères … [et que] les signaux que donnent ces marchés non amarrés ne peuvent pas guider les économies vers leurs véritables avantages comparatifs, le capital vers son allocation internationale efficiente, ni les gouvernements vers des politiques macroéconomiques correctes. C’est pour cela que je pense que nous devons jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés et incroyablement efficients des marchés des changes ... » (3) Gérard-Marie Henry (2002) – « A quoi sert le FMI » Page 26 - « (…) James Tobin (...) expliquait à qui voulait l’entendre : 1) qu’il aimerait bien que les anticapitalistes français qui préconisent l’instauration de taxes sur les transactions financières lui trouvent un autre nom que le sien 2) que, contrairement à eux, il est un chaud partisan de la liberté des échanges et du commerce international 3) qu’il estime que la mondialisation est une chance historique positive pour le développement des pays émergents 4) que la taxe qu’il a préconisée dans son article de 1978 n’est qu’une mesure de gestion technique des marchés financiers visant à en diminuer la volatilité 5) que la spéculation – le pari sur l’avenir – est inhérente aux marchés libres dont les avantages dépassent évidemment de beaucoup les inconvénients … » (4) Jacques Fontanel (2005) – « La globalisation en analyse – Géo économie et stratégie des acteurs »(5) Jean-Luc Bailly (2006) - « Economie monétaire et financière »(6) George Soros, source Wikipédia « (…) Le 16 septembre 1992 (mercredi noir), George Soros vendit à découvert dix milliards de livres, pariant donc à la baisse sur cette monnaie. Il provoqua, par cette opération, une pression telle sur la livre que la Banque d’Angleterre sortit sa devise du Système Monétaire Européen (…) Durant la crise financière asiatique de 1997, dans des circonstances similaires, le premier ministre malais de l'époque accusa Soros de spéculer sur le ringgit (…). A l'inverse, il se trompa dans d'autres circonstances et reperdit des montants importants dans la spéculation contre d'autres monnaies – notamment le rouble. George Soros a été critiqué pour avoir spéculé contre les bandes de fluctuation du SME (Système Monétaire Européen), qu'il critiquait comme enrichissant mécaniquement la spéculation et l'encourageant. Les bandes de fluctuations ont été élargies en juillet 1993, à 15% contre 2,25% … » (7) Frédéric Mertz (2005) – « Ethique et commerce – Réalités et illusions » Page 50 - « (…) L’argument économique de fond contre la taxe Tobin, exprimé notamment par l’économiste libéral Milton Friedman, est que la spéculation est davantage facteur d’équilibre que de déséquilibre. Elle fait apparaître les erreurs des politiques gouvernementales, erreurs dont elle ne porte pas la responsabilité. Elle n’accroît pas les déséquilibres, mais ne fait que les révéler, jouant ainsi un rôle essentiel d’information qu’il serait dangereux de lui retirer (…) Cette position (…) refuse de voir que certaines spéculations ont des effets déstabilisateurs dans la mesure où elles ne correspondent en rien à l’évolution des facteurs fondamentaux de l’économie, tandis qu’elle suit les mouvements de prix, indépendamment de ces données de base que sont la croissance de la production, le taux d’inflation et le volume du chômage … » (8) Parlement européen, Direction générale des études, 2000, 34 pages - « La faisabilité d’une taxe Tobin internationale » Ledit texte soumis au Parlement européen, demandant à la Commission européenne « un rapport sur la faisabilité de la taxe Tobin » a été rejeté par six voix d’écart. (Le Monde, le 29/05/2009 - « Lagarde contredit Kouchner et précise que la taxe Tobin n'est pas à l'étude ») (9) Libération, le 29/05/2009 - « La mini-taxe Tobin de Kouchner »(10) JDD.fr, le 29/05/2009 - « Kouchner reprend la taxe Tobin » (11) On ne remet pas ici en question la noblesse de la cause (RSA), seulement son mode de financement (12) L’Expansion, juin 2009 - « La richesse nationale prélevée pour moitié » Taxes sociales et fiscales rapportées en pourcents au PIB en 2009 : Suède (52,83) – France (49,42) – Allemagne (43,05) – Royaume-Uni (42,42) – Espagne (37,72) – Irlande (34,40) – Japon (33,89) – Etats-Unis (33,02) (13) Courrier International, du 7 au 13/05/2009 - « Le retour de la taxe Tobin » « (…) Stephan Schulmeister, un économiste de l’Institut de recherche économique autrichien (WIFO) (…) constatait dans un article d’avril 2008 que les volumes de transactions sur les devises sont devenus 70 fois plus importants que les volumes du commerce mondial de biens et de services. De même, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les volumes d’échanges d’actions et d’obligations sont désormais 100 fois plus importants que les investissements des entreprises (…) Schulmeister ne nie pas que l’introduction d’une telle taxe réduirait le volume des transactions et, en conséquence, la liquidité du marché. Mais il réfute l’argument selon lequel une telle baisse pourrait réduire l’efficacité des marchés en ce qui concerne la fixation des prix » Illustration : Image extraite du site Baby Boomer Care http://www.marc-aragon.net/article-31827353.htmlBanquosaurus rex2009-06-01T16:12:28Z2009-05-25T02:04:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Bancosaurus-rex.jpg" /> D'abord les banques, épicentres de la dévastation, sans qui rien n’est possible ! Une fois de plus, les maîtres-artificiers de la haute finance, qui n’ignorent rien des règles de l’assaut mais tout de celles de la retraite, mirent le feu aux affaires, jusque sous leurs propres pieds, et la planète entière s’empoisonna d’actifs toxiques devenus fumées. Le sauvetage des incendiaires mobilisa les autorités, c’est-à-dire le contribuable après que les fonds souverainsFonds souverains (…) Les fonds souverains, qualifiés de « caisses noires » par Simon Johnson, économiste en chef au FMI, sont bien décidés à troquer leurs oripeaux de parvenus contre de vrais habits de lumière. Une étude Natixis évaluait leur poids à 3.355 milliards de dollars à fin 2007, et leur épaisseur financière entre 12.000 et 15.000 milliards à l’horizon 2015 : les titans montent en puissance. Voilà bien de quoi effrayer le Landerneau financier, quoique celui-ci, américain pour l'essentiel, n’ait pas dédaigné la manne qui s'est abattue sur ses banques, comptées debout, depuis mi-2007 : soixante milliards de dollars, au mieux compté (…) , un temps alléchés et qui avaient déjà mis lourd, eurent minaudé leur participation : nationalisations à l’anglaise, garanties à la française, recapitalisations à l’américaine, vice-versa et réciproquement. La puissance étasunienne notamment se déchaîna : le 19 septembre 2008, après avoir lâché Lehman Brothers et déclenché la foudre, « Janus » Paulson, en fin de contrat au Trésor, annonça en toute hâte un plan républicain de rédemption : 700 milliards de dollars, pour commencer ! Le FMI, reconverti à la statistique, se piqua aussitôt de rappeler celle-ci : depuis 1970, 42 crises financières ont coûté en moyenne 16% de PIB aux 37 pays tentant de contenir les crises bancaires systémiques 1. Une ancienne tradition, en somme. La panique des banquiers en 1907 étrenna l'instinct de mort des argentiers de Wall Street, et ce biais devint chronique. John Pierpont Morgan, figure de la banque universelle apaisa, dit-on, cette première ruine financière de l’ère moderne en invoquant le clergé local 2 : il ne dénoua cependant pas, à supposer même qu’il l’eût désiré, les multiples conflits d'intérêtBancanalystes L'ardeur dérégulatrice des années 1980 vaincra finalement le vieux Glass-Steagall Act qui avait jadis séparé les banques de dépôt des banques d’investissement. Ce vent de modernité abattra une autre muraille de Chine, qui clivait les analystes et les chargés d’affaires d’une même banque, les premiers évaluant les sociétés pour inspirer les clients fortunés, les seconds négociant des projets financiers. Pas facile dès lors de décrier une entreprise à même d'attribuer une opération de Marché lucrative ! Le décloisonnement rendit tout plus possible. La planète média rendit tout plus facile. Tout devint plus perméable. Le pire s'annonçait (…) qui gangrénaient déjà ces supermarchés de la finance. En 1927, le Mac Fadden Act tenta bien de limiter les premiers scandales en interdisant aux banques américaines de créer des filiales hors de leur Etat d’origine. Mais rien ne put retenir le torrent d’euphorie qui baignait ces temps. Quelques milliers de banques au tapis plus tard, le Glass Steagall Act de 1933 séparera les établissements commerciaux, spécialisés dans les activités de crédit et de dépôts, des banques d’affaires, destinées aux activités financières. Morgan Stanley, firme d’investissement, naquit ainsi de JP Morgan en 1935. Vingt années passèrent. En 1956, les autorités américaines crurent bon de renforcer la réglementation avec le Bank Holding Company Act afin de colmater les fissures que la modernité juridique faisait naître. Mais un banquosaure centenaire veillait : en 1961, Citibank promouvra un instrument financier nouveau, le certificat de dépôt négociable, qui dans les faits contournait le Glass Steagall Act 3. Le ver revenait dans la pomme. De nouveaux produits firent alors florès 3-1, qui surent se rendre essentiels, et cette veine irrigua bientôt de nouveaux marchés, qui s’interconnectèrent. Nécessité fit loi : petit à petit, le mikado financier s’éleva, et nul n’imagina plus rien débâtir qui ne risquât de tout ébranler. En mai 1975, New York décloisonna Wall Street, imité dix ans plus tard par Londres. En 1980, la Bankers Trust obtint de la Fed le droit de garantir des titres d’emprunt à court terme. En 1987, Alan Greenspan se laissa pieusement convaincre par JP Morgan d’une faille dans le Glass Steagall Act pour autoriser les banques commerciales à participer à des émissions d’actions 4. De fil en aiguille, d’exemptions en dérogations, ces dernières finirent par regagner le terrain concédéDéréglementation financière (…) Le retour au premier plan des théories néoclassiques de Chicago fouetta l'élan de déréglementation financière. Richard Nixon harnacha les Etats-Unis à ce paradigme, que la Reaganomics et le thatchérisme porteront aux nues. Ces usages suscitèrent des marchés financiers mieux établis pour contourner les oligopoles du secteur bancaire, souvent publics, qui traînaient les pieds ; la City de Londres fit son Big Bang en 1986, Paris suivit. L’instabilité des marchés, née du retrait des Etats, fit émerger des innovations pour arraisonner les risques : la religion vint à ce que chaque nouveau risque procédât d’un nouveau marché et non d’une nouvelle réglementation (…) au législateur, selon la conception élastique de l’expression « exerçant principalement ». Les maisons de titres devinrent la proie des colosses de l’espèce : en avril 1998, le mâle alpha Citibank, filiale de Citicorp depuis 1974, devint Citigroup au prix d’une fusion avec Travelers évaluée à 83 milliards de dollars 5. La vieille résolution n’y survécut pas : dès l’année suivante, le Gramm-Leach-Bliley Act acheva d’ouvrir les portes de Wall Street aux banques de dépôts. Comble d’ironie, Phil Gramm, cosignataire de la loi, vice-présida peu après UBS 6, la rolls des banques suisses, qui aura déprécié quelque 47 milliards de dollars d’actifs depuis le début de la crise 7 ! Banquosaurus rex ! Voici donc Citigroup, fille ainée d’un lobbying bancaire chantant les louanges du Marché, garantissant l’efficience du guichet unique et la réduction des coûts à tous les étages des bureaux de Park Avenue, magnifiant la concurrence faiseuse du bien social, dispersant le risque grâce à la diversification des activités. Ce bel canto, repris en chœur par des ténors endimanchés oublieux de l’Histoire, porta le génie financier du titan américain jusqu’à la première capitalisation boursière de la planète, à près de 300 milliards de dollars : quelque 200 millions de clients dans le monde, présente dans 106 pays – dont 427 filiales dans des paradis fiscaux 8 -, 352.000 salariés dans ses livres, et ainsi de suite. Un tel maquis ne favorisa cependant pas l’avènement de la bonne pratique, mais renouvela plus sûrement les errements passés de la banque universelle, notamment les conflits d’intérêt 9. La malepeste hypothécaireSubprime : risque majeur ? Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, attentive, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on aura formulées, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain. Ainsi irait le Marché, dit-on, univers de papier, empli d'évidences, mené par une mathématique bienveillante ! Las, voilà qu'en son centre étasunien, une affaire envenime toutes les autres : des prêts immobiliers mal garantis - « subprime » -, que l'on se plaît à minorer, dégénèrent, et menacent d'infecter à l'entour (…) knock-outa le géant, remit les pendules à l’heure et les bénéfices au trente-sixième dessous : les premières recapitalisations privées, fin 2007, à hauteur de 20 milliards de dollars ne suffirent pas ; le 23 novembre 2008, le gouvernement américain annonça un plan d’ampleur pour soutenir le Nabucco de la banque : 306 milliards de dollars de garantie sur des actifs risqués, et 20 milliards supplémentaires en capital. Soit autant que sa valeur boursière du moment 10 ! Le roi est nu. « Infectious greed », le contagieux appât du gain, de la bouche même d’Alan Greenspan ! Ainsi n’aura-t-il pas fallu dix ans pour que l’Histoire rappelle aux brillants idéologues du Marché quelques constantes universelles sur la nature humaine et leurs effets pratiques sur le terrain. Tant d’acharnement pour déconstruire le Glass Steagall Act, ce vestige vermoulu 11, et moins d’une décennie pour que sa figure de proue, Citigroup, revienne téter la mamma étatiqueLa main (in)visible (…) Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope et les plus grandes banques vacillent : en particulier la Continental Illinois, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise ; l’administration Reagan, mieux connue pour sa dévotion au Marché, sortira de sa Réserve près de 5 milliards de dollars, et remettra au pot pour désengluer une quarantaine d’établissements. L’aléa de moralité, garantie qui procède du secours miraculeux de l’Etat, prend ainsi souvent la forme d’injection d’argent public. Une politique monétaire expansionniste est une autre variante pour sortir des crises financières (…) et tâter sa main invisible. Retour au point zéro : le banquosaure redevient Citicorp et s’invente une Citi Holdings pour optimiser sa structure 12, c’est-à-dire brouiller sa piste. D’autres banques américaines, moins chanceuses quoiqu’admirables 13, burent aussi le calice jusqu'à la lie, toutes allaitées à la déréglementation des systèmes financiers, exonérées des contrôles les plus communs, jusqu’à l’accident. Tout semble se passer comme si la pensée monozygote des grands clercs de la finance n’avait retenu de la crise de 1929 que la nécessité d’injecter des liquidités quand le système dérape 14, au mépris de toute autre vue. Bah, une poignée d’hommes hors du commun mènent le bal : John Thain, Henry Paulson, Stephen Friedman, Robert Rubin, Duncan Niederauer, tous anciens et/ou futurs dirigeants de Goldman Sachs ou de Bank Of America, de Citigroup ou Merrill Lynch, présidents du Nyse ou secrétaires d’Etat au Trésor. Ayez confiance ! « Il y a seulement une quinzaine d'années, l'économie américaine, menacée d'asphyxie financière, semblait condamnée à une croissance médiocre. Elle est aujourd'hui, de toutes les grandes économies développées, celle dont le potentiel de croissance est le plus élevé et le système financier le plus solide : l'Europe a, peut-être, des enseignements à en tirer 15 ». D’Anton Brender (2004), grand admirateur semble-t-il du libéralisme américain, scientifique de la causeL’art borgne de la divination (…) Voici les économistes et les savants, un pied dans l'argent et l'autre dans la science ; ils ont une réputation à défendre, la leur, et s’y appliquent avec soin, où qu’on les apostrophe, mi-doctoraux mi-bonhomme, pour servir le point de vue de l’expert. Leurs allégations sont assez dotées de graphiques pour être prises au sérieux, leurs hypothèses plutôt rassurantes et leurs dires à l'aplomb. On les cite à comparaître partout où se joue l’allegro de la doxa libérale et celui de la motivation des troupes. Ils professent avec autorité comme d’autres prêchent avec conviction. Il est néanmoins commun qu’ils se trompent avec constance (…) , lui-même chef économiste chez Dexia Asset Management, laquelle banque ne dut son salut qu’à l’action des Etats, européens ceux-là. Et les nouveaux banquosaures sont de Chine. (1) Courrier International, du 25/09 au 01/10/2008, rapportant The Economist - « Sauvetage : l’exception suédoise » « Une étude de deux économistes du FMI, Luc Laeven et Fabian Valencia, montre que, après les mesures d’urgence, les USA finissent toujours par mettre en œuvre un plan global financé par les fonds publics. Selon cette étude portant sur 42 crises financières dans 37 pays depuis 1970, ‘ ces tentatives gouvernementales de contenir les crises bancaires systémiques au cours des trois dernières décennies ont coûté en moyenne 16% du PIB ‘, rapporte The Economist … » Laeven-Valencia (2008) - « Systemic Banking Crises : a new database » - Exemples compulsés par le Centre d'Economie de l'Université Paris Nord (Document de travail N° 2009-03). Coût fiscal en % du PIB sur la crise asiatique 1997-1998 : Chine (19) - Corée (31,2) - Indonésie (56,8) - Japon (24)- Malaisie (16,4) - Philippines (13,2)- Thaïlande (43,8) ; (2) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »(3) Textes réunis par Martine Azuelos (1995) - « La déréglementation des économies anglo-saxonnes » NOWs - Negotiable Order of Withdrawal MMFs – Money Market Funds RUFs – Revolving Underwriting Facilities MOFs – Multiple Option Facilities … (4) Les Echos, le 20/09/2008 - « Splendeurs et misères des établissements d’investissement » « (…) Après la Seconde Guerre mondiale, la frontière devint plus poreuse. Et en 1987, la Fed se laisse convaincre de s’appuyer sur une lacune de la section 20 du Glass Steagall Act pour permettre aux grandes banques commerciales (...) de participer à des émissions de titres. ‘ Ces banques souhaitaient rentre dans ce métier de l’underwriting. En juillet 1988, la Cour suprême a validé cette décision ’ (…). Cela profitera à des groupes comme Citigroup ou JP Morgan … » (5) Etudes économiques de l’OCDE (1999) (6) Le Devoir.com, le 04/06/2008 - « Visite d’Alan Greenspan à Montréal. Est-ce la fin des banques centrales ? » (7) MoneyWeek, le 19/03/2009 - « UBS, grandeur et décadence » « Dans sa stratégie offensive, UBS s'était ruée sur les produits titrisés sans même avoir pris le temps, apparemment, de lire la notice. (…) La note est lourde (…) portant le total des dépréciations depuis le début de la crise financière à 46,9 milliards de dollars (…) A l'automne 2008, UBS dut affronter un scandale venant des Etats-Unis. L'un des cadres de la banque, Bradley Charles Birkenfeld, a dénoncé 19.000 noms de clients aux autorités américaines qui le poursuivaient pour des délits fiscaux. Le fisc américain s'estime lésé de la bagatelle de 20 milliards de dollars (…) La réputation de la banque en a irrémédiablement souffert : les clients ont retiré pour l'équivalent de 226 milliards de francs suisses de dépôts (…). Enfin, UBS se retrouve au coeur de l'affaire Madoff, étant dépositaire de trois fonds luxembourgeois investis auprès du voleur le plus célèbre de la planète (…) Malgré les protestations légitimes de la classe politique, des actionnaires et des clients, la banque suisse, qui vient de publier une perte nette annuelle 2008 de 13 milliards d’euros, va malgré tout verser un bonus de 1,8 milliard de francs suisses à ses salariés ». (8) La Tribune, le 04/03/2009 - « Quelques chiffres clés » (9) Le Monde, le 25/11/2008 - « Washington sauve dans l’urgence le géant Citigroup » « (…) La structure hétéroclite et dispersée permet [à l’équipe dirigeante] de cacher aux contrôleurs de risques l’ampleur des positions de Citigroup aux dérivés de crédit. L’organisation est une machine à gaz cauchemardesque et ramifiée, dotée par exemple d’une douzaine de systèmes informatiques différents. Les conflits d’intérêt abondent. Le responsable du trading et son collègue chargé du contrôle des risques sont des inséparables qui, chaque week-end, vont pêcher à la mouche dans le même club du New Jersey. Pas étonnant dans ces conditions que les rappels à l’ordre du régulateur sur les lacunes des systèmes internes de supervision restent lettre morte ». (10) Le 05/03/2009, Citigroup passa sous la barre du dollar en séance, ne capitalisant plus que ... 5 milliards de dollars ! (11) La Tribune, le 09/10/2008 - « Alan Greenspan en procès »(12) Yahoo Finance, le 16/01/2009 - « Citigroup se redresse un peu après les pertes et l’annonce de la scission » « (…) Citigroup, dans un contexte d'aversion au risque exacerbé, va se séparer en deux entités distinctes, Citicorp et Citi Holdings, afin d'optimiser sa structure. Alors que Citi Holdings s'affiche comme un regroupement d'activités sans liens directs évidents, Citicorp isole pour l'essentiel le métier de banque universelle, au travers de deux sous-segments, la banque institutionnelle globale (avec de la banque d'investissement recentrée et affichant un moindre profil de risque, les services transactionnels et la banque privée), et le segment banque de détail (activités cartes, banque régionale consommateurs et commerciale en US, Asie, Amérique Latine...) ». Ndla : retour donc au Glass Steagall Act ! (13) Le magazine Fortune désigna Bear Stearns en 2005 et Lehman Brothers en 2007 comme World’s Most Admired Companies (14) Didier Saint-Georges (2008) - « Le libéralisme est une chose morale »(15) Anton Brender / Florence Pisani (2004) - « La nouvelle économie américaine » Illustration : Banquosaurus Rex http://www.marc-aragon.net/article-31073895.htmlExplicationnisme2009-05-11T19:49:49Z2009-05-06T00:47:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Explicationnisme.jpg" /> Quatre fois l’an, la grand-messe des trimestriels d'entreprises nous donne à entendre l’émouvant prêchi-prêcha des vestales du temple, chargées d’éclairer les consciences sur ce que le Marché aura pensé des derniers comptes d’exploitation. La lessiveuse tourne à plein, au son du tambour, pour élucider les écarts de cours qui s'ensuivent ; les missi dominici sont à la manœuvre, analystes d’abord qui ont fixé le consensus, répétiteurs ensuite qui l’ont copié-collé, et enfin, spécialistes du jour d’après, parfois de simples saute-ruisseau, qui relatent sans désemparer la sentence. Dans ce concert de justifications opportunistes, nul n'entendrait qu’une conséquence ne dépendît pas d’une cause, ni qu’on n’identifiât pas quelque prétexte à l’échappée d’une cotation à contresens. Le Marché a toujours raison, dit-on : il ne rend pas compte, il fait signe, et d'aucuns décryptent. Ceux-là, explicationnistes, discourront de tout et ne démordront de rien, au prix de contorsions cérébrales qui n’interpellent plus personne de tant de manquements au bon sens commun. Aucun intéressé ne saurait si facilement vendre la poule au renard 1. Voici Dow Chemical, un géant de la chimie américaine : le 30 avril dernier, le groupe annonce ses résultats du premier trimestre : ils sont mauvais. Les recettes ont plongé de 39%, le bénéfice est symbolique, à 24 millions de dollars contre 941 millions un an auparavant. Ces comptes succèdent à un bilan plus médiocre encore du trimestre précédent, qui avait vu le chimiste y essuyer une perte de 1,55 milliards de dollars. Dans son rôle, la Direction pointe donc « des signes d’un ralentissement du rythme de contraction de l’activité globale », mais dit aussi ne pas prévoir de mieux à court terme 2. Un esprit normalement conformé eût apprécié ce panorama avec circonspection, sinon avec déploration, et qui sait, porté son regard ailleurs. Wall Street joua une autre partition : le titre s’envola de 18,43% dans un volume record ! Emporté dans la danse, le chroniqueur d’une radio économique, rompu au bavardage, justifia ce décollage au motif que « les investisseurs s’attendaient à pire 3-1 » ! Le même, décidément sous la mitraille, sua d’absoudre Renault d’une hausse de 9,64% après que le constructeur eut annoncé une baisse de 30,8% de ses recettes pour le premier trimestre, pire qu’attendue, dans un contexte de recul de ses ventes mondiales de 22,4%. « Renault voit le bout du tunnel (…) avec l’objectif d’un flux de trésorerie positif pour le groupe cette année 3-2 ». Une raison, une autre, c’est égal. D’autres compagnies, au parcours industriel plus glorieux, dévissent paradoxalement, sans émouvoir davantage l’aplomb du sérail. Ainsi, le 12 mars dernier, tandis que l’on apprenait l’amputation d’un bon tiers des profits des majors du CAC 4, le groupe Lagardère termina lanterne rouge des prestigieuses, chutant de 15% en séance, non sans avoir quant à lui annoncé … une hausse de son bénéfice annuel de 11,1% ! « Le Marché attendait mieux (…) Hors contribution du groupe aéronautique EADS, le bénéfice recule de 0,8% (…) Les investisseurs s’inquiètent du manque de perspectives 3-3 (…) Un plan d’économie dans le pôle presse et audiovisuel 5 (…) » entendit-on du côté des abstracteurs de quintessence 6, passés maîtres dans l’art de patiner le réel selon la thèse qu’ils désirent instruire après coup. L’estocade décisive vint cependant des épées de la rationalité financière, Citigroup et UBSSchuss bancaire (…) Le trauma financier issu des subprimes sidéra les foules : tant de milliards gâtés ici, tant d’autres là, qu’on a peinait à compter, en attendant ceux de l'arrière-garde qui finiraient bien par émerger ! En avril 2008, le G8 donna cent jours aux banquiers pour révéler leurs pertes ; peine perdue : une année plus tard, les dépréciations affluaient encore. Ainsi, la gestion du risque dévoile-t-elle la vraie nature des institutions, celle d’une cupidité aux accents artificieux de la haute finance, qui ne maîtrise rien, à commencer par l’étendue de ses propres méfaits. « Greed is good » lançait Gordon Gekko dans Wall Street, permis de dévaster en poche. D'aucuns accoururent (…) , orfèvres ès qualités, qui amincirent nettement leurs objectifs de cours sur le titre au vu « de prévisions pires que prévu 7 ». Hé quoi ! Le Marché anticipe, le Marché sanctionne, et certains, payés pour, boivent son calice jusqu’à la lie en esquissant un signe de croix ! Hélas, le lendemain tout est oublié : le titre Lagardère a désormais retrouvé ses niveaux du printemps, dans la fureur des indices ; la suite est à l’évidence imprévisible. Car l’avenir nous est définitivement celé, n’en déplaise aux pressés de conclure. Point de déterminisme donc dans le grouillement de l’espèce. Nonobstant, la réalité sait aussi se montrer bonne fille, ici et là, en validant le jus des commentateurs. Gare ! La minute suivante, un fait nouveau se présente, qui remet le travail sur le métier et l’expertise à l’épreuve. Micro-économie, macro-économie, les occasions ne manquent pas de dévider les affaires du monde, ni les faux-fuyants pour circonstancier un jugement. Veut-on expliquer la marche des entreprises ? Croissance organique, chiffre d’affaires, résultat brut d’exploitation, profit, endettement, réduction des coûts, perspectives d’avenir, …, autant d’indicateurs qui n'avancent pas nécessairement du même pas, dont on saura retenir le plus causal. Veut-on expliquer la marche des indices, c’est-à-dire des nations ? Confiance des consommateursL’indice du Michigan (...) George Katona (1901-1981), chercheur et professeur à Ann Harbor, l’université du Michigan, défendit âprement la thèse que les processus économiques étaient des révélations du comportement humain. En plaçant ainsi l’espèce au cœur du problème, notamment sa substance molle, indocile et volage, il récusait par avance la transfiguration programmée par les Chicago Boys du vulgum pecus en un homo oeconomicus froid et calculateur, insensible au milieu, n'ayant d'autre intérêt que le sien propre. Son étude psychologique du comportement économique des agents l'amena à étudier le moral des consommateurs : il en fit un indice couru, celui du Michigan (…) , balance commerciale, prix à la production, ventes de détail, stocks de pétrole, inscriptions au chômage, moral des fermiers de l’Ohio, …, autant de chiffres, plus ou moins biaisés, souvent contradictoires, dont on se fera un mérite de citer le plus résonant. Dans le roulis économique, une statistique chasse l’autre, une illusion domine l’autre : la page ne doit pas rester blanche, ni le parler silencieux. Le même 12 mars, on apprenait aussi qu’un tiers des entreprises du CAC avaient vu leurs bénéfices s’accroître en 2008 4. Le réel n'a pas son pareil pour donner à tricoter et à détricoter. L’explicationnisme, art de l’à-peu-près et du vite dit, a ses resucées comme la chansonnette a ses rengaines. Les Marchés, tantôt plombés, tantôt dopés, sanctionnent ou saluent, sont déçus, puis frémissent ou flambent, dans le sillage de Wall Street. Les investisseurs sont inquiets, puis rassurés, puis à nouveau inquiets ; ils prennent leurs bénéfices (jamais leurs pertes), ils achètent à bon compteBear Stearns ou le génie financier (…) La maestria financière se jauge généralement à l'outrance des chiffres et prospère dans la brièveté des mémoires oublieuses. La complaisance des médias fait ensuite la claque. Voyez Joseph Lewis, infortuné sujet britannique habitant l'île de New Providence, actionnaire alpha de Bear Stearns par son fonds Tavistock, qui, en septembre 2007, s'offrit 7% du capital de ladite banque via cinq sociétés bahaméennes ! D'aucuns, toujours prompts à louer la vista des tycoons ressortirent aussitôt le refrain de l'achat à bon compte : à 105 dollars l'action, le milliardaire offshore et défiscalisé n'est pas près de revoir sa mise (…) (jamais à contre-courant), ils consolident leurs positions … Ah, braves soldats inconnus de la doxa libérale, qui n'ont ni nom, ni adresse, ni boîte postale pour nous dire ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu’ils arbitrent ! Voyez combien ils sont toujours en ordre de marche, combien cette multitude qui grouille, à l’affût du moindre battement d’ailes 8, fait preuve d’une rationalité irréfragable, et force le respect ! Voilà qui vaut bien tous les jeux de raquettes, tous les discours filamenteux, bref, toutes les compromissions pour ne jamais déjuger le sacro-saint Marché ! Et que celui-ci change généralement d’avis tous les jours, sinon plusieurs fois par jour, sous le feu de statistiques toujours capitales, ne montre que plus la nature rituelle du babil des professionnels. Du reste, ceux-ci ne sont pas imprudemment à livrer bataille et risquer d’être tués dès le commencement de l’action 9 : leurs opinions demeurent suspendues au verdict du Marché. Elles ne le précèdent jamais, elles lui succèdent. C’est plus sûr. Le 05 mai, Alstom publia un excellent bilan 10. Dès l’ouverture, le cours du groupe se cabra, puis chuta jusqu’à finir en queue du CAC (-4,46%). « Alstom présente des perspectives assez floues (…) et navigue à vue : ses perspectives de marge ne dépassent pas un an 3-4 (…) ». Eh oui ! La bourse a horreur de l’incertitude, qui est le propre de l’avenir, et l'horizon temporelLa transparence : et après ? (…) Voici le Tout supraconducteur où l’information circule à grande vitesse et sans résistance. Noyés sous des jets continus de données, les points de vue individuels sont parfaitement établis, et les traders merveilleusement cohérents. Las, les Marchés krachent à tout va ! Le délire efficient des idéologues, qui pensent une information quasi-quantique, boulimique, source de rationalité prodigieuse, raccourcit l'horizon temporel des opérateurs. Tandis que les entrepreneurs sont à se projeter sur plusieurs années, le boursier est hanté par l'extrême présent, sous le feu de signaux contradictoires. Cette instantanéité dit le fossé qui sépare l’économie réelle de la sphère financière (…) des traders, myopes et suivistes, travaillés par le stress, est toujours celui du court terme ! Il y a donc peu à attendre de l’instant du Marché. Et encore moins à expliquer. (1) Vendre la poule au renard : trahir les intérêts qui nous sont confiés (Littré 1970)(2) Cercle Finance, le 30/04/2009) - « Dow Chemical : le bénéfice chute à 24 M$ au T1 2009 » (3) BFM Radio, le 30/04/2009 - « Le grand journal » (17:45 puis 19 :15) - Emission « Le Grand Journal », le 30/04/2009 vers 17:15 - Emission « Le Grand Journal », le 30/04/2009 vers 19:15 - Emission « Intégrale Bourse », le 12/03/2009 vers 15:15 - Emission « Intégrale Bourse », le 05/05/2009 vers 15:15 « Hé oui, Alstom risque de dépenser beaucoup d’argent ces prochaines semaines. Il confirme son intérêt pour une grosse filiale d’Areva (…) estimée par certains entre 3 et 5 milliards d’euros. ‘ Nous avons les moyens financiers de financer cet achat et nous ferions une offre en cash ‘ a déclaré Patrick Kron, le PDG d’Alstom (…) Une offre en cash pour montrer sa force de frappe, pourtant Alstom présente des perspectives assez floues (…) Alstom prêt à dépenser navigue en fait à vue : ses perspectives de marge ne dépassent pas un an. La crise devrait rogner les commandes de centrales électriques. Donc le paquebot ne sait pas où il vogue, mais une bonne nouvelle, il flotte de mieux en mieux : pas de craintes fondamentalement sur ALSTOM qui a encore publié ce matin des bénéfices en forte hausse de 30%, plus de 1,1 milliard d’euros ». Un peu plus tard (vers 17:30), on entendra également au sujet d’Alstom : « La Bourse a horreur de l’incertitude » (4) Le Monde, le13/03/2009 - « Les profits du CAC 40 ont chuté de 39% en 2008 » « Les entreprises du CAC 40 ont (...) beaucoup plus souffert de la crise en 2008 que prévu. Elles ont globalement dégagé 59,153 milliards d'euros de résultat net, en chute de 39 % par rapport à 2007 (…) Leur chiffre d'affaires progresse toutefois de 5,41 % (…) Les financières voient leurs résultats chuter de 88 % (…) La valeur boursière des entreprises [est] actuellement souvent inférieure à la valeur réelle (…) Un bon tiers des entreprises du CAC 40 voient néanmoins leurs bénéfices augmenter en 2008. Globalement, les groupes qui proposent d'augmenter leur dividende sont plus nombreux que ceux qui proposent de le baisser, mais les montants des hausses proposées sont bien inférieurs à celui des baisses » (5) Le Figaro.fr, le 12/03/2009 - « Le bénéfice de Lagardère a progressé de 11% en 2008 » « Le groupe annonce un nouveau plan d'économies de 70 millions d'euros dans le pôle presse et audiovisuel, qui prévoit 250 suppressions de postes en Espagne, en Italie et aux Etats-Unis. Didier Quillot, président du directoire de Lagardère Active, précise que la Russie sera également touchée, ainsi que la France mais « très légèrement ». Un gel des salaires « au-dessus d'un certain niveau, dans tous les pays dont la France » et des mesures de baisse des frais généraux, des dépenses marketing et de promotion sont également au programme. Ce plan s'ajoute à celui engagé en 2007 dans le but de dégager 86 millions d'économies en 2009 ». [Ndla] A ce propos, chacun se remémorera le théorème de Michelin sur la nature généralement haussière des plans d’économie, et supputera à cette aune que celui de Lagardère fut trop timoré pour lui valoir quelque faveur boursière immédiate. (6) Pierre Balley (1985) - « Mythes et réalités »(7) Cercle Finance, le 13/03/2009 - « Lagardère : UBS toujours acheteur, objectif abaissé »(8) L'effet papillon, du météorologue Edward Lorenz, résume une métaphore en théorie du chaos(9) Talleyrand parlant du général Joubert à la bataille de Novi (Mémoires - Tome I)(10) Boursier.com, le 05/05/2009 - « Alstom : comptes annuels solides, coupon en hausse de 40% » « Alstom a dégagé un bénéfice net de 1,1 milliard d’euros au terme de son exercice clos le 31 mars dernier, en croissance de 30% par rapport au précédent exercice, et en ligne avec les projections médianes des analystes. Le résultat opérationnel ressort à 1,53 milliard d’euros, en progression de 19%, matérialisant une marge de 8,2% contre 7,7% un an avant. Les commandes reçues progressent de 5% à 24,58 milliards d’euros, pour un carnet qui a atteint 45,67 milliards d’euros. Seul indicateur principal dans le rouge, la génération de cash-flow recule de 10% à 1,48 milliards d’euros. ». Illustration : Image extraite du site encyclopedienumerique.wordpress.com http://www.marc-aragon.net/article-30444369.htmlFin de partie pour le libre-échange ?2009-04-24T12:38:15Z2009-04-19T16:54:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Libre_Echange.jpg" /> L’Angleterre eut toujours pour ses vaisseaux et ses matelots les yeux transis de Chimène. Son empire s'étendait jusqu’aux Indes magnifiques, par-delà même les continents et les caps qu’on doublait au prix de longs périples, parfois héroïques, sous l'aile protectrice de la Royal Navy. Moins épique était cependant l’intérêt de la Couronne, qui commanda vite que ce ballet naval fût réglé à son meilleur profit. Dès 1651, les Actes de Navigation réservèrent le transport marchand aux bateaux anglais par des prohibitions absolues ou des taxes dissuasives sur l’affrètement étranger ; les cotonnades indiennes restèrent à quai quand les filatures du Lancashire se mirent à en découdre sur les nouveaux métiers à étoffes ; entre 1774 et 1842, les biens d’équipement furent interdits de sortie du territoire 1. C'est étonnamment dans ce climat de protectionnisme fort, celui de l’essor économique de leur propre nation, qu’Adam Smith et David Ricardo théorisèrent le libre-échange : en 1846, l’abolition des Corn Laws 2 consacra les temps modernes, ceux des vents porteurs du grand large, de la mondialisation toutes voiles dehors, et du Marché partout. L’expansion coloniale, qui fit la gloire de la vieille Europe, jette néanmoins le doute sur la pureté des concepts ricardiens et leur application au réel. En effet, la préférence impériale britannique, mais aussi celle de toutes les grandes puissances, biaise les vertus libre-échangistes d'un système ramené à sa sphère de sujétion. Le suzerain s’enrichit toujours aux dépens du vassal qui lui-même asservit ses gens. Quand cette domination n’existe pas, jusqu’aux conditions de son exercice gommées, l’Histoire se montre plus sévère. Ainsi Ricardo, qui postula les avantages comparatifs du commerce international, fut-il assez mal avisé d’illustrer sa théorie en vantant les échanges du vin portugais contre le textile anglais. Car si l’on voit bien l’éclat britannique, on perçoit moins celui du Portugal, empire déclinant qui barbota dans le sous-développement deux siècles durant. Bah, la nouvelle pensée économique, prônée par le Political Economy Club de David Ricardo, canonisa le libre-échange : l’Angleterre, tête levée, négligea les nations qui affleuraient, plus sensibles à leur intérêt qu’à celui des principes. Le décollage industriel des Etats-Unis, au lendemain de la guerre de Sécession, tint beaucoup à des barrières douanières qui tutoyaient les 50% - 44% en 1913 ! En 1879, la Realpolitik protectionniste d'Otto von Bismarck redonna du lustre à l’Allemagne 3. Bientôt après, le Royaume-Uni perdait son leadership mondialDollar : le roi empire (…) L’Amérique se prit soudain à rêver d’un avenir impérial. Dans ses nouveaux habits de lumière, ceux d’une puissance économique mondiale devenue la première en 1910 aux dépens de l’Angleterre, Woodrow Wilson passa aussitôt la surmultipliée. Le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, puis, le 7 décembre à l’Autriche-Hongrie : ils lorgnaient l’héritage de l’empire britannique et craignaient que l’Allemagne, qui venait de dépasser la richesse des sujets de George V, ne vînt à les défier sur ce sujet et d’autres. (…) . De ce côté-ci de la Manche, le Grand Siècle mercantiliste et colbertiste avait abdiqué. « Vers 1750, la nation, rassasiée de vers, de tragédies (…) se mit à raisonner sur les blés 4 ». On rallia les vues anglaises, libérant ici le négoce des grains en 1774, abolissant là les corporations, jusqu’à signer un traité de commerce, quoique funeste, avec l’ennemi juré en 1786. Le blocus napoléonienLe naufrage de la Barings (…) Prospérant grâce aux affaires maritimes, comme sur le terrain politique, la Baring Brothers ne redoute pas l’ambivalence : elle financera les Américains en guerre contre les Français et, tout à la fois, le corps expéditionnaire de Napoléon contre ces mêmes Américains. A l’issue de ce conflit, en 1802, la banque organisera la vente de la Louisiane, versant à Bonaparte des fonds qui lui seront bien utiles pour mener ses propres guerres … notamment contre l'Angleterre, cet ennemi juré (…) mit fin à l’idylle : le protectionnisme fit son retour sur la scène nationale, prorogé par une Restauration soucieuse des privilèges de caste. Le libre-échangisme, parti d’Angleterre comme on l’a dit, gagna l’Europe continentale vers 1860, hexagone compris, puis reflua à partir de 1879 comme on l’a vu. La France se claquemura en 1892 avec les « tarifs Méline », qui visaient à protéger l’agriculture tricolore de la concurrence extérieure. Plus rien ne bougea jusqu’à la Grande Guerre : la croissance économique, éreintée par la grande dépression de 1869-1873, reprit son cours, les exportations européennes s’accrurent, cependant que le Royaume-Uni peinait à suivre 5. Les Etats-Unis, qui avaient à rattraper le Vieux Continent et n’avaient jamais cédé aux sirènes libre-échangistes, connurent l’une des périodes plus prospères de leur Histoire. Le monde industrialisé de 1915 ressemblait alors à s’y méprendre à celui qui l’avait précédé un siècle plus tôt 6, quand le parlement anglais votait les Corn Laws. Les idées neuves n’avaient pas fait un pas. Une mode chasse l'autre, puis s'en revient après qu’on l'a abjurée. Ainsi les années folles virent-elles le retour du libre-échangisme, hormis aux Etats-Unis où s’orchestrait encore une marche impériale à l’anglaise conforme à la prédiction d’Ulysses Grant 7. La dépression de 1929 remit les compteurs à zéro : le protectionnisme fut l’une des réponses à la crise et d’aucuns y virent l’une des causes de la Seconde Guerre Mondiale, quoiqu’à la veille du conflit le chômage eût diminué à peu près partout. D’un pas de danse au suivant, la valse hésitation nous amène à la modernité des temps globalisés, parrainée par Friedrich Hayek et les Chicago Boys 8. Ronald Reagan et Margaret Thatcher furent les chantres de cette école devenue mondialisatrice après coup, fortune faite, une fois l’échelle tirée ainsi que le décrivit si bien Friedrich List 9. Mais le réalisme n’est jamais loin, toute hypocrisie bue. Bien que tempêtant contre le protectionnisme, Ronald Reagan contingenta les importations étasuniennes d’automobiles et d’acier, de sucre et de textiles ; son administration multiplia par onze les droits de douane sur les grosses cylindrées nippones qui contrariaient Harley-Davidson 10, talonnant sans relâche, jusqu’aux accords du PlazaYen carry trade (…) L'Amérique, inondée de biens japonais, s’alarme : à l'automne 1985, on apprécie le yen, surtout face au dollar. Les exportations nippones vers les USA chutent : début 1986, la croissance de l’archipel est divisée par deux. Tokyo baisse ses taux, jusqu’à 3% : l’argent submerge le Kabuto Cho. Mais le dollar, qui valait 259 yens en 1985, est tombé trop bas, à 122 yens, et l’on craint encore. En 1987, les argentiers du G5 décident d'affaiblir leurs devises par rapport au billet vert (…) , le Japon, deuxième puissance économique mondiale, protectionniste au-delà de son décollage, pour qu’il réévalue son yen. Sur cette question monétaire, la Chine a pis que pris le relais. Dans la hâte qu’on mit à ne retenir des premiers penseurs que les atouts d’une économie libérale, on vit moins les restrictions que ceux-ci posèrent. Adam Smith remarqua notamment « qu’il pourrait se faire que le marché intérieur fût inondé de marchandises étrangères à plus bas prix, tellement que plusieurs milliers de nos concitoyens se trouvassent tout à la fois privés de leur occupation ordinaire et dépourvus de tout moyen de subsistance » et recommanda aussi « que le coût du travail fût le même chez les partenaires commerciaux et la stabilité monétaire réalisée entre eux 11 ». Quelle actualité ! Car ainsi va le libre-échange à la chinoise, qui se nourrit de misère sociale, de salaires racornis dans le non-droit permanent – 80% des salariés n’ont pas de contrat de travail 12 -, mais aussi de signes monétaires déloyaux, tels le yuan faible qui désindustrialise à la dure les partenaires commerciaux, jusqu’aux Etats-Unis, exportant une désinflation de dupesL'inflation, invitée surprise (…) Depuis les années 1990, l’importation massive de produits à bas coût débarqués des pays émergents aura mieux contribué à la modération des prix que toute autre politique. Cette concurrence a imposé son modus vivendi aux entreprises, sommées de ne pas augmenter leurs prix pour rester dans la course, et à leurs salariés, priés de rabattre leurs prétentions pour rester dans la place. Petit à petit, l’opinion fait son chemin, qui n’est à plus à s’encombrer d’idées sur le libre-échangisme compétitif ou le protectionnisme récessif ; la hausse des salaires devient une cause planétaire (…) qui casse les prix autant que l’outil productif, les revenus autant que le lien social. L’endettement supplante les rémunérations, la consommation faiblit, la croissance capote, la crise couve : celle-ci ne ménagera pas la Chine, par capillarité, tant sa demande intérieure pâtit de l’absence d’amortisseurs sociaux, qui conduit ses résidents à épargner 40% de leurs maigres gains. Le libre-échange équitable et équilibré n’est pas pour demain. « Le droit du travail et la protection de l’environnement sont devenus excessifs dans la plupart des pays développés. Le libre-échange va réprimer certains de ces excès en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en voie de développement 13 ». Moquons cette Banque de SuèdeLa controverse Nobel Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête (…) qui couronna en 1992 l’ultralibéral Gary Becker 8, comme on rit de ces académies médiévales qui assuraient que le coeur était la chaudière du corps. Aucun prêchi-prêcha, fût-il nobélisé, n’a jamais résisté à la pression des faits. Ni l'avance technologique, acclamée par les dévots du libre-échange, au pragmatisme du Levant et d'ailleurs. (1) Paul Bairoch (1976) - « Commerce extérieur et développement économique de l’Europe au XIXe siècle »(2) Source Wikipédia « Les Corn Laws ou lois sur le blé étaient une série de lois protectionnistes appliquées au Royaume-Uni entre 1815 et 1846. Elles encourageaient l'exportation et décourageaient l'importation de blé lorsque son cours passait en-dessous de 54 shillings le quarter (soit l'équivalent de 291 litres de blé), ce qui abritait les producteurs britanniques (souvent issus de la gentry) de la concurrence extérieure, en particulier des colonies (comme l'Irlande) (..). Confrontés à l'augmentation du prix du pain engendrée par l'adoption des Corn Laws, les ouvriers se trouvèrent réduits à la misère. (…). Les exportations furent affectées par ces lois, car les bateaux quittant le Royaume-Uni chargés de fer, de houille ou de machines, ne pouvaient y revenir chargés de céréales comme auparavant, ce qui provoqua un renchérissement des coûts du transport. (…). Les propriétaires terriens, très influents au parlement, s'opposaient naturellement à toute réforme. Suite (…) à la terrible famine en Irlande de 1845, les Corn Laws furent abolies (…) le 15 mai 1846. L'abolition de ces lois est symbolique dans la mesure où elles constituaient une des principales entraves au libre-échange qui s'établit par la suite de manière durable au Royaume-Uni ». (3) Emmanuel Todd (2005) - « L’illusion économique » (4) Voltaire (1835) - « Œuvres complètes : Dictionnaire philosophique » Page 269 - « Vers l’an 1750, la nation, rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d’opéra, de romans, d’histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur l’agriculture : tout le monde les lut, excepté les laboureurs. On supposa au sortir de l’Opéra-comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin le cri de la nation obtint du gouvernement, en 1764, la liberté d’exportation ». (5) Paul Bairoch (1997) - « Victoires et déboires : histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours » (6) Pierre Leconte (2008) - « Les faux-monnayeurs »(7) Le Monde Diplomatique, juin 2003 -« Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste » De Ulysses Grant, héros de la Guerre de Sécession, président des Etats-Unis de 1768 à 1876 : « Pendant des siècles, l’Angleterre s’est appuyée sur la protection, l’a pratiquée jusqu’à ses plus extrêmes limites, et en a obtenu des résultats satisfaisants. Après deux siècles, elle a jugé commode d’adopter le libre-échange, car elle pense que la protection n’a plus rien à lui offrir. Eh, Messieurs, la connaissance que j’ai de notre pays me conduit à penser que dans moins de deux cents ans lorsque l’Amérique aura tiré tout ce qu’elle a à offrir, elle adoptera aussi le libre-échange ». (8) Université privée de Chicago, épicentre américain de l'Ecole néoclassique libérale Fondée notamment par Frank Knight, théoricien du risque et de l'incertitude, l'Ecole dite de Chicago a fourni de nombreux lauréats du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques à la mémoire d'Alfred Nobel. La liste ci-après décline un appariement possible des professeurs, doctorants, et/ou proches de cette Ecole : Milton Friedman (1976), Théodore Schultz (1979), George Stigler (1982), Gérard Debreu (1983) James Buchanan (1986), Harry Markowitz (1990), William Sharpe, (1990), Merton Miller (1990), Ronald Coase (1991), Gary Becker (1992), Robert Fogel (1993), Robert Lucas (1995), Robert Merton (1997), Myron Scholes (1997), James Heckman (2000) - Depuis 1969, la Banque de Suède a récompensé 55 économistes. (9) Friedrich List (1841) « Système national d’économie politique » (Traduction Henri Richelot, 1857) Page 490 - « C'est une règle de prudence vulgaire, lorsqu’on est parvenu au faîte de la grandeur, de rejeter l'échelle avec laquelle on l’a atteint, afin d’ôter aux autres le moyen d’y monter après nous. Là est le secret de la doctrine cosmopolite d'Adam Smith et des tendances cosmopolites de son illustre contemporain William Pitt, ainsi que de tous ses successeurs dans le gouvernement de la Grande-Bretagne. Une nation qui, par des droits protecteurs et des restrictions maritimes, a perfectionné son industrie manufacturière et sa marine marchande au point de ne craindre la concurrence d’aucune autre, n'a pas de plus sage parti à prendre que de repousser loin d’elles ces moyens de son élévation, de prêcher aux autres peuples les avantages de la liberté du commerce et d’exprimer tout haut son repentir d’avoir marché jusqu’ici dans les voies de l’erreur et de n’être arrivée que tardivement à la connaissance de la vérité » (10) Le Monde Diplomatique, avril 2008 - « Protectionnisme »(11) Extraits compulsés dans Philippe Leconte (2008) - « Les faux-monnayeurs »(12) Hakim El Karoui (2006) - « L’avenir d’une exception »(13) Le Monde Diplomatique, Novembre 2008 - « Penser l’impensable » Illustration : Extraite du blog de Nicolas Cadène http://www.marc-aragon.net/article-29895263.htmlDes moyennes (sans) mobiles2009-05-02T18:48:29Z2009-04-05T16:22:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/TradingStrategies_XS-5B1-5D-copie-2.jpg" /> Le passé regorge d'évidences dont nous aimons à penser après-coup qu’elles étaient prévisibles. Dès les faits connus, la réalité s’éclaire, et il nous plaît à concevoir que ce déterminisme règlera nos lendemains. Le commun nous donne souvent à contempler le spectacle de théories plus ou moins avérées qui présument avec persistance que toute séquence d’évènements cadastre l’ordre à venir. Dans cet univers enchanté des mathématiques linéaires, le passé et le futur jouent le même rôle, symétrique par rapport au temps 1. Hélas, des incongruités surviennent, soudaines, et tout chavire. Ainsi les sciences humaines, dominées par l’incertitude et la subjectivité, restent-elles mal calculables sous les feux du risque ; l’économie, ravagée par le chiffre et ses fantasmes extrapolés, généralement fauxPresque toujours fausses (…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait ! Deux siècles après, L’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n'étaient pas manifestes » (…) , est un laboratoire à ciel ouvert, et la Bourse, son autel. Des analystes y calculent des moyennes mobiles qu'ils scrutent à la loupe : ils ont leurs fidèles. Le Marché-roi ne manque pas de partisans convaincus, de la coque au pont, jusqu’à la vigie, qui ne jurent que par son omniscience. Cet animisme a vite trouvé ses trépieds 2, experts ici, économètres là, tous passés maîtres dans l’art de prédire le passé mais restés à quai dans celui de penser l’avenir. La prévision boursière a ses propres oracles, assurés depuis Charles Dow que les courbes de prix recèlent tout ce qu’il y a à savoir pour cibler les cotations futures. Les cours stockent toute l’information, aussi bien la stratégie de l’entreprise que ses perspectives industrielles, la conjoncture économique que la psychologie des traders. Bref, le Marché connaît lui-même son avenir : le lapin est dans le chapeau, et les magiciens nombreux, baguette graphique en main, pour l’en faire sortir. Cet évangile du chartisme fut celui de John Magee 3, un analyste technique des origines qui opérait depuis un bureau dont il avait condamné les fenêtres 4-1 afin que rien d'extérieur ne vînt troubler sa chirurgie du Grand Tout. Celui aussi d’Elaine Garzarelli, enfant chérie de Wall Street, qui prédisait le Marché selon treize indicateurs différents 4-2 : elle fit sa gloire en augurant le krach de 1987, puis déchut sitôt après. Dans le fourre-tout de la belle Elaine, des sismogrammes économiques, monétaires et boursiers, leurs zigzags inattendus, leurs moyennes mobiles, superposées, entrecroisées, mystiques et vaporeuses. De quoi s'agit-il ? La moyenne mobile d'une variable, c'est d'abord une moyenne : pour un titre boursier c’est par exemple celle de ses cinquante derniers cours (MM50). Calculée hier, cette moyenne aurait produit un résultat différent, et la veille, un autre encore, de sorte que cette moyenne est qualifiée de « mobile ». Mises bout à bout, ses occurrences dessinent une courbe lisse, grossièrement apurée des excès 5, débarrassée de la prégnance du court terme, qui paraît traduire correctement l'antériorité des cours. En soi, cette courbe charme peu les amateurs, qui pistent plutôt ses intersections avec la marche du titre. Que son cours vienne à franchir telle moyenne mobile, dans un sens ou dans un autre, et c'est le branle : hâtons-nous d'acheter ou pressons-nous de vendre 6 ! Hé, connaissez-vous la dinde de Nassim Taleb 7, nourrie, choyée, dont la courbe de bien-être est radieuse, et ses moyennes mobiles tout autant ? L'illusion graphiqueIllusions graphiques Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en tous lieux où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps est loin de Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continûment, dans la fureur des Marchés (…) du bonheur est parfaite. La dinde ne se sent plus de joie, bien aise de sa fortune, sous l’œil approbateur des dindons conjoncturistes, qui seront bientôt de la farce. Car, la veille de Noël, on la saigne. Le tracé hédoniste pique du nez, enfonce toutes les moyennes mobiles. Il faut vendre. Trop tard, la dinde est déjà rôtie. Le passé n’engendre pas nécessairement le futur, et le passé lissé, oserait-on dire moyenné, encore moins le futur brut et non décoffré. La dynamique boursière n’échappe pas à l’arithmétique : l’inertie d’une moyenne longue l’éloignera d’autant plus vite des cours que leurs errements seront hors ligne, contrairement à une moyenne courte qui colle mieux à leurs arabesques : à chaque opérateur sa moyenne mobile, courte pour les swing-traders (inférieure à 20 jours), longue pour les investisseurs (plus de 100 jours), avec toute une gamme de durées intermédiaires, de pure convention. Las, les cours, souvent facétieux, hésitent, oscillent, encourageant tantôt l'achat, tantôt la vente, parfois d'une marque à l'autre, pour ne rien dire des enjambées que l’on vit sur Volkswagen dans un corner mémorableCorners boursiers (…) Les Marchés boursiers nous donnent à voir toutes les dérives lucratives du genre humain, entre grosses mains, escrocs initiés ou carambouilleurs, qui n’ont d’autres vues libérales que celles de la profondeur de leurs poches. Gare par exemple aux élans boursiers, dont l'actualité ne serait pas la pierre de touche ! La manipulation n’est jamais loin d’opérateurs qui assèchent le marché dans le but d’acculer les vendeurs à découvert pressés de liquider au plus vite leurs positions. De l’antique Thalès à Porsche récemment, les corners boursiers ne manquent pas (…) 5. L’attente s’installe du prochain prix qui confirmera, ou non, l’option de tir. Puis du suivant, et ainsi de suite, jusqu’à ne rien décider : il faut croiser le fer avec d’autres sources, d’autres moyennes mobiles par exemple. Un certain Brian Marber, méthodiste anglais, inventa les croix dorées et les croix de la mort, censées induire des signaux d’achat et de vente à la survenue de certaines de ces intersections. Nul ne se demanda dans quelle topologie on aurait aperçu des moyennes mobiles de périodicité et d'amplitude différentes aller forcément à l'unisson, sans se démentir dans leurs prescriptions : tandis que l'une monte et dit d'acheter, l'autre descend et recommande de vendre ! Quelques cours, une addition, une division, une théorie. Les capacités prédictives et le contenu informationnel des moyennes mobiles sont indiscutés : aucun média boursier n’y échappe, tenant pour acquis la pertinence de leurs signaux précurseurs. On broda davantage pour muscler cette écholalie : les moyennes mobiles pondérées virent le jour pour donner plus de poids aux cours récents, puis les moyennes exponentielles (?), en attendant les moyennes géométriques, harmoniques, quadratiques, ou encore les moments d’ordre q, centrés ou non. D’autres opportunistes s’invitèrent aux agapes, c’est-à-dire aux droits d’auteur, comme John Bollinger, géniteur de bandes éponymes très à la mode, qui capta tous les gobe-mouches de la planète boursière avec son tunnel de variation centré sur une moyenne mobile à 20 jours 8. Que cet édifice s'appuyât sur la normalité gaussienneLa courbe en cloche sonne Wall Street (…) Au début du XXe siècle, Louis Bachelier, un jeune mathématicien français qui étudiait les variations de prix des bons du Trésor, nota que celles-ci se dispersaient avec régularité autour d’une occurrence centrale. L’histogramme qu’il traça prit la forme de la fameuse courbe de Gauss-Laplace, dont la forme est celle d’une cloche renversée. Il postula que les cours baissaient ou montaient à égale probabilité, tels un dé qui roule. Ce modèle, dit de « marche aléatoire », dormira un demi-siècle avant d'être exhumé par Paul Samuelson en 1954. La science du risque s'en empara (…) des variations de cours, hypothèse fausse mais longtemps admirée, n’émut personne. Bah, la vraie science est mauvaise compagne dans les domaines où le narratif prédomine, surtout lorsque des intérêts financiers maraudent. On s’accommoda de la réalité sur la foi d’une convention partagée, toujours plus prompte à évoquer des hypothèses auxiliaires de second ordre qu’à saper ses propres fondations. Le consensus anesthésie le libre-arbitre, qui fait d’une fiction une vérité, et de vessies des lanternes. Seul un esprit retors pourrait y voir un arrangement avec le réel. John Magee, isolé du bruit, n’avait d’oreille que pour ses acouphènes atéistes 9 ; sans doute avait-il lu Ralph Elliott, inventeur des vagues à son nom, isolé du monde, consumé par sa foi en une loi divine qui orchestrerait le concert boursier. Tous peu ou prou touchés par la main invisible, hantés par la prescience des Marchés celée dans les chiffres. C’est à voir … Notez ainsi qu’un indice est une moyenne, pondérée ou non, d’un panier d'actifs. Sa moyenne mobile est donc la moyenne d’une moyenne. Qu'incarne la moyenne mobile d’un indice ? Rien sûrement, sinon la possibilité d’une conspiration chartiste qui justifierait ici ou là qu’elle fût opérante. (1) Ilya Prigogyne (1993) - « Les lois du chaos » Page 8 - « Le XIXe siècle nous a légué un double héritage. D’un côté nous avons les lois classiques de la nature dont les lois de Newton nous fournissent l’exemple suprême. Ces lois sont déterministes : une fois les conditions initiales données, nous pouvons prédire tout évènement passé ou futur : elles nous parlent donc de certitudes. De plus ces lois sont symétriques par rapport au temps. Futur et passé y jouent le même rôle. Mais le XIXe siècle nous a aussi légué une vision évolutive temporelle, de l’univers, et cela à travers le second principe de la thermodynamique. Ce principe exprime la croissance de l’entropie au cours du temps et introduit la flèche du temps. Dès lors, passé et futur ne jouent plus de rôle symétrique ». Ilya Prigogyne a été couronné prix Nobel de chimie en 1977. (2) Le trépied de Delphes était une sorte de siège sur lequel la prêtresse rendait ses oracles ;(3) John Magee (1948) - « Analyse technique des tendances des actions » (4) Burton Malkiel (2003) -« Une marche au hasard à travers la Bourse » Page 131: « L’un des chartistes les plus originaux, John Magee, opère à partir d’un petit bureau installé à Springfield (...) dans lequel même les fenêtres sont condamnées, ceci pour prévenir toute influence extérieure susceptible de distraire les analystes. Magee aurait même déclaré un jour : « Quand j’entre dans mon bureau, je laisse le reste du monde à la porte et je me concentre exclusivement sur mes graphes. Cette pièce reste parfaitement identique quel que soit le temps qu’il fait dehors – en plein blizzard comme par un clair de lune de juin. Ce qui m’évite de me tromper et de tromper mes clients en leur disant : « Achetez ou vendez », juste parce qu’il fait beau ou qu’il pleut ». Page 169: « Elaine Garzarelli, un des vice-présidents de la banque Lehman Brothers (…) n’était pas femme à se contenter d’un seul indicateur de marché. Elle plongeait dans un océan de données financières et n’utilisait pas moins de treize indicateurs différents pour prédire l’évolution du Marché (…) Garzarelli fut le Roger Babson du krach de 1987. Au moment précis où les médias la sacrèrent « Gourou du lundi noir » et où parurent des articles dithyrambiques sur son compte dans des magazines comme Cosmopolitan ou Fortune, elle perdit brutalement sa prescience et sa notoriété ». (5) De la moyenne et la médiane : Si nous calculons la moyenne des trois notes suivantes 0-14-16, nous obtenons une moyenne de 10 si en revanche nous retenons la médiane, qui partage l’effectif en deux parties égales, nous obtenons 14. La médiane retranscrit plus fidèlement la série statistique et propose une synthèse plus conforme à la réalité. La moyenne est comme on peut le voir beaucoup plus sensible aux valeurs extrêmes : sa capacité de lissage est moindre. Les cours de Volkswagen, en proie au délire en octobre 2008, nous donnent à appréhender la faiblesse d’induction d’une moyenne mobile : ceux–ci varièrent entre 290 euros et 1005 en moins de trois semaines. (6) Lars Tvede (1994) - « La psychologie des marchés financiers » Page 192 - « La moyenne mobile est une expression de la tendance sous-jacente de l’offre et de la demande, après lissage des turbulences à court terme (…) Une des règles les plus utilisées pour cette moyenne mobile consiste à sélectionner une moyenne spécifique et acheter ensuite chaque fois que le cours dépasse cette moyenne et vendre chaque fois qu’il passe en-dessous. La meilleure chose à faire avec cette règle est de l’oublier : elle ne marche pas ». (7) Nassim Nicholas Taleb (2008) - « Le cygne noir »(8) Philippe Cahen (2002) - « Comprendre l’Analyse Technique Dynamique » Page 71/72 - « Le modèle est composé de trois bandes appelées respectivement bande supérieure, moyenne mobile et bande inférieure de Bollinger. Lorsque les cours se situent au-dessous d’une ou plusieurs bandes, celles-ci servent de résistance. Dans le cas contraire les bandes servent de support. Les bandes ont trois fonctions différentes : servir d’objectifs (supports et résistances), déterminer le seuil critique de volatilité, mesurer la volatilité (écart entre la bande supérieure et la bande inférieure). Les trois courbes sont : une moyenne mobile sur 20 périodes (…), une courbe supérieure (…) équivalente à la moyenne mobile plus deux fois un écart-type, une courbe inférieure (…) équivalente à la moyenne mobile moins deux fois un écart-type. Les lois de la statistique indiquent que historiquement (…) on observerait que 95% des cours se situent entre la bande inférieure et la bande supérieure (…) Benoît Gérardin a montré qu’en réalité ce sont 86% des cours qui se situent à l’intérieur des bandes ». Ndla : on reconnaît ici l’usurpation de la loi normale de Gauss-Laplace avec sa dispersion théorique : 68% à +/- 1 Ecart-Type, 95% à +/- 2 Ecarts-Type, 98% à +/- 3 Ecarts-Type. Sauf que la normalité gaussienne ne décrit pas les variations des cours boursiers. Une approximation qui ne gêne personne dans l’interprétation de ces pseudo-théories. (9) Néologisme venant d’AT (Analyse Technique) : les tenants de l’At sont appelés atéistes Illustration : Image extraite du site Currency Trading Strategies http://www.marc-aragon.net/article-29337395.htmlLa liquidité à tout prix !2009-06-10T02:00:33Z2009-03-22T18:02:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Liquidit--copie-1.jpg" /> Le capital est tel le lièvre de La Fontaine, peureux, sans cesse sur le qui-vive, à guetter un souffle, une ombre, et cette crainte maudite l’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts 1. Un rien, il détale, et bientôt à sa suite la multitude, qui prend la chose en gros et s’égaille. L’investisseur moderne est tout entier de ce bestiaire, bas de poil, viscéralement inquiet, jamais en repos, toujours prêt à se débander quand l'indice bringuebale. Il craint le risque comme la peste, jusqu’au tréfonds qui lui commande l’urgence confuse de recouvrer sa mise, hic et nunc 2. Pour les courageux les plus transis, conséquemment les plus nombreux, l’inclination pour la trésorerie sonnante et trébuchante, un vieux réflexe, stérilise même toutes les velléités d’affaires au long coursNouveau millénaire, nouvelle ère. Celle de l’économie vint à l’aube du troisième, après que le Marché eut survécu à la dévastation monétaire des économies asiatiques, à la liquidation financière de la Russie nucléaire et au fiasco retentissant du hedge fund le plus fameux de l’écliptique. Les indices boursiers, un rien dédaigneux, qui avaient assez ignoré les déboires du bath thaïlandais, du ringgit malais, de la roupie indonésienne ou du peso philippin, finirent par céder …. Le cash ! Voilà le pôle magnétique qui ronge l’horizon temporel des traders : tout doit lui revenir, au premier cri, sans aléas de contrepartie ni de prix, exfiltré de Marchés suffisamment liquides ou réputés tels. Le lièvre fuit, le financier revend, s’il le peut ! Pour la théorie, la liquidité d’un marché financier représente sa capacité à absorber les achats des uns et les ventes des autres sans ciller, c’est-à-dire sans effet majeur sur les cours. Ainsi, tel qui souhaite acquérir des titres, ou s’en débarrasser, peut-il le faire sur la base d’un prix instantané qui l’assure de trouver preneur. Paré de telles vertus anxiolytiques, le Marché roule, et de là dit-on, résulte son incomparable talent à organiser l’économie tout entière, son efficience auto-immuneLe siècle des Lumières libéra les forces de l’esprit et consacra l’usage de la raison. Libérés du carcan inquisitorial, bientôt de l’absolutisme, les hommes et les femmes de ce temps, épris d’humanisme, s’attelèrent à concevoir cet ordre nouveau qui estoquerait bientôt les anciennes coutumes ; partout en Europe, des idées neuves surgirent. Aucun domaine qui fût à portée de l’entendement commun n’échappa à cette frénésie primordiale … à allouer le capital vers l’usage productif, lent et besogneux. Curieux paradoxe qui omet de dire que la quête obsessionnelle d’une porte de sortie contient in utero la négation même de l’engagement durable et incidemment, qu’aucun contrat ne saurait donc convenir aux acteurs qui n’offrît la garantie permanente d’un retrait immédiat 3. La nature profonde du Marché est celle-ci, court-termiste et irrésolue, toujours rétive à l’amputation de son champ d’action, ne sachant se donner qu’à la condition qu’on ne lui refusera rien. La liquidité n’est qu’un artefact de cette finance plongée dans « l’eau glaciale du calcul égoïste 4 », dont la parole, sitôt donnée, sitôt reprise, ne vaut que pour le temps petitement compté où elle en servira l’intérêt. Le risque n’est bon que porté par autrui il brûle les doigts. Ce mistigri-là ne peut qu’il ne doive circuler de mains en mains pour délier chacun, qui se serait imprudemment obligé. La spéculation est l’ébullition naturelle de la liquidité ; se nourrissant des variations de prix, elle disparaît avec elles dans le tarissement des cotations. La valeur fondamentale des titres, débarrassée de tous ses adjuvants de Marché, redevient alors le point central d’estimation des entreprises ; le long terme reprend le dessus, redonnant aux analystes financiers du grain à moudre, dans l’accablement de tableaux de chiffres ennuyeux, dépiautés en tirant la langue. Hélas, cette comptabilité laborieuse, teintée d’un soupçon d’arriération, ne fait pas l'éclat de la finance contemporaine voulue par ses chantres libéraux. Haro donc sur les vieux barbons, comme John Keynes, qui, observant déjà le lien entre liquidité et spéculation, préconisait qu’on imposât aux Marchés des coûts de transaction élevés 5, ou sur James TobinTobin or not Tobin De tous les lauréats « nobélisés », discipline Economie, James Tobin occupera dans nos mémoires une place qu’il eût assurément préféré plus en rapport avec sa personne. Mal comprise, la taxe éponyme à laquelle il proposa d’astreindre les flux de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet plus pour son renom que ses recherches, quel qu’en fût le mérite. Il suggéra de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises et d'orienter les revenus dégrippés vers les pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent du cas, firent de la taxe un thème et de James Tobin un fer de lance, à son corps défendant (…) qui suggéra une taxe à cette fin. En raréfiant le capital disponible pensait-on, on étranglerait peu ou prou la spéculation, et avec elle, ses épisodes désastreux. Ces intentions furent reléguées aux réserves, priées de céder le pas au culte marial des temps dérégulés, où la moindre contrainte, financière ou non, devint crime de lèse-marché. La durée de détention des portefeuilles fondit comme neige au soleil, celui des îles Caïmans, et les bulles spéculatives détournèrent vite les Marchés financiers de leur objet primordial, l’investissement productif. Bientôt après, les krachs. La grande affaire des Marchés est de produire des prix acheteurs et vendeurs se confrontent autour des corbeilles électroniques, opinant à l’envi jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation légitime. Cette estampille, la plus consensuelle à un instant donné, fédère la communauté financière, qui la reconnaît. Une telle unanimité sert les échanges et rend les titres liquides 6, entraînant par le fait le ralliement d’investisseurs nouveaux et les capitaux qui vont avec. Ce processus s’autocatalyse : car, en adoubant ainsi le prix de Marché, qui résume tout ce qu’il y a à savoir, les opérateurs, toujours plus nombreux, se détournent du réel et concentrent leurs feux sur la prochaine cotation, qui dira tout ce qu’il y a à faire. Cette nombrilisation génère des postures sans rapport avec la marche des entreprises et des nations : elle pousse les uns à tenter d’anticiper l’opinion majoritaire, et tous les autres à suivre le troupeau. L’économie devient alors un optimum de second rang, hors du temps. L’entropie du système augmente : la liquidité, chauffée à blanc par la seule opportunité d’acheter pour revendre, autrement appelée spéculationPersona non grata Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…) , dégénère vite en émulsion gazeuse, autrement appelée bulle. Et cette thermodynamique-là nous renseigne assez sur l’art et la manière de garantir le fameux Return On Equity 7 (ROE) de 15% l’an. L’intérêt supérieur du Marché commande tout : ses hérauts ne manquent pas, qui se bousculent pour apporter sa lumière, jusqu’à l’aveuglement. Ainsi Michel Prada, ex-patron de l’AMF, déjà signalé ici pour ses appels dévots à la transparence 8, qu’aucun agioteur n’a d’ailleurs jamais entendus, ne vit-il récemment pas plus de traverses à ce que la fluidité libérale trouvât nombre de ses sectateurs offshore. En avril 2007, entre autres contes de la même eau, il qualifiait les hedge funds de « participants utiles sur le marché [qui] en assurent la liquidité 9 ». Hé quoi, ce qui paraît dominer pour Michel Prada est que les Marchés soient innervés, non que ce fluide vital provienne d’îles sous le vent juridiquement inexpugnables, zones de non droit où se thésaurisent tous les escamotages fiscaux, pour ne rien dire des blanchiments mafieux ! Bah, le Marché doit avancer, à rameuter le ban et l’arrière-ban, sans trop y regarder ! Ce que l’on voit moins cependant, c’est que le nombre ne fait pas toute l’affaire quand le prix ne la fait plus à son tour. Que sa pertinence vienne à vaciller, qu’il ne soit plus la référence unanimement reconnue que l’on a dite, et tout s’arrête. La titrisation du créditABS, CDO et consorts (...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…) , rendue illiquide parce qu’aucun prix ne convenait plus, grippa le système entier qui pourtant ne manquait pas de tournebroches. La croyance collective soutient l’édifice : mais ces humeurs sont changeantes. « Rassurer les investisseurs ! ». Voilà bien le refrain le mieux servi, mâtiné d’une pointe d’héroïsme pour ces soldats inconnus de la guerre financière, que l’on imagine à l’affût, défendant pied à pied leurs positions contre les vicissitudes du temps. Pour un peu, cette épopée paraîtrait mémorable. Mieux vaut néanmoins un chèque dans la main qu’une cote sous les yeux 10 ! Finissons : dans sa fuite, le lièvre effraie à son tour plus couard que lui, des grenouilles, qui s'acagnardent dans leurs grottes profondes. Lesquels batraciens, à l'été, aiment à s’enfler comme les bœufs d’une autre fable. Avant d’éclater. La saison suivante, on recommence. (1) Jean de La Fontaine - « Le lièvre et les grenouilles »(2) Ici et maintenant(3) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »(4) Karl Marx (1848) - « Le manifeste communiste » (5) John Maynard Keynes (1939) - « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » Page 174 - « Il est généralement admis que, dans l’intérêt même du public, l’accès des casinos doit être difficile et coûteux. Peut-être ce principe vaut-il aussi en matière de Bourses. Le fait que le marché de Londres ait commis moins d’excès que Wall Street provient peut-être moins d’une différence entre les tempéraments nationaux que du caractère inaccessible et dispendieux de Throgmorton Street pour un Anglais moyen comparé à Wall Street pour un Américain moyen. La marge des jobbers, les courtages onéreux des brokers, les lourdes taxes d’Etat sur les transferts, qui sont prélevés sur les transactions au Stock Exchange de Londres, diminuent suffisamment la liquidité du Marché ( … ) pour en éliminer une grande partie des opérations qui caractérisent Wall Street. La création d’une lourde taxe d’Etat frappant toutes les transactions se révèlerait peut-être la plus salutaire des mesures permettant d’atténuer aux Etats-Unis la prédominance de la spéculation sur l’entreprise ». (6) André Orléan (2005) - « Le pouvoir de la finance » (7) Retour sur investissement(8) Marc Aragon (2008) - « La transparence : et après ? »(9) La Tribune, le 28/03/2007) - « Les hedge funds sont des participants utiles sur le Marché » « L’enjeu pour le régulateur, est de s’assurer que les hedge funds respectent comme les autres acteurs du marché, les règles communes au regard de l’usage d’informations privilégiées ou de possibles manipulations de cours (…) Fonds d’arbitrage à l’origine, les fonds de gestion alternative interviennent désormais dans tous les domaines. Ils sont des participants utiles sur le marché : ils en assurent la liquidité, ils apportent de l’efficience par l’arbitrage et ils se comportent en actionnaires actifs, bousculant parfois des managers un peu trop paisibles ». (ndla : transparence, liquidité, efficience, rien ne manque à cette exégèse du Marché quant aux managers un peu trop paisibles, on ne sait quelle place Michel Prada s’y attribue lui-même). (10) Proverbe rapporté part Gérard Blandin (2007) - « La Bourse ou la vie » Illustration : Image extraite du site Tezeko (Le blog des économies faciles) http://www.marc-aragon.net/article-28799427.htmlCorners boursiers2009-04-22T01:07:02Z2009-03-08T21:44:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/SqueezeCorner-copie-2.jpg" /> La malice vint aux hommes de bonne heure et ne les quitta plus. Dans ses Œuvres Complètes, bien après les philosophes antiques, Voltaire instruisit à son tour l’universalité et l’intemporalité 1 des ressorts de l’espèce, notant que « tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d’un bout de l’univers à l’autre ». Ainsi, le génie artificieux de quelques-uns, jusqu’à leurs moindres actions et les plus communes, gouverne-t-il de longue date, en tout lieu et sans dételer, l’intérêt particulier qui décontente la multitude. Thalès lui-même, savant grec immémorial, fit étalage d’un talent de ce genre : flairant une récolte d’olives abondante, il préempta tous les pressoirs à huile à la ronde, s’appropriant l’ensemble des moyens. La saison fut favorable, et la cueillette copieuse : à l’automne, l’avisé mathématicienThalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, avait une très bonne connaissance des étoiles. Une année, il crut déceler dans l’épais cosmos les signes avant-coureurs d’une prochaine récolte d’olives formidable ; il loua tous les pressoirs à huile des environs, à bon prix : il était le seul client. Les évènements lui donnèrent raison … sous-loua les moulins à bon compte, et ramassa la mise. La confiscation des stocks à des fins spéculatives est une cautèle millénaire : époussetée, anglicisée, connue sous le nom de corner, elle s’invita vite sur les Marchés boursiers. Pour y prospérer continûment. Nul n’a peut-être mieux défendu l’avancement de sa fortune que le fameux Nathan Mayer (de) Rothschild, mâle alpha d’une lignée 2-1 qui descendit de Hesse par la banque jusqu’à leurs majestés britanniquesMardi 17 janvier 1995, à l’aube. Kobé, assoupie, s’éveille doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs du jour baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port Island, et les nombreuses îles artificielles que l’homme a gagnées sur la mer. Soudain, à 5h46 locale, la terre se met à gronder. Surgissant de nulle part, un bruit sourd déchire la nuit, aussitôt accompagné de violentes secousses qui ébranlent la cité, semant la terreur, la désolation, la mort. Le séisme de Hanshin-Awaji a frappé …. Habile ou roué, c’est selon, le primat du clan fit de l’accaparement des ressources l’un des principes actifs de l’enrichissement de sa parentèle. En 1831, le mercure était déjà un métal précieux, irremplaçable en aucun de ses usages, en médecine sous forme de sels, pour l’étamage des glaces, la dorure et l’extraction de l’or. Le gros de la production provenait des mines d’Almaden en Espagne, conquises à prix d’ami par la maison Rothschild après qu’elles eurent garanti un prêt à la couronne espagnole. Les cours du vif-argent doublèrent. Les acheteurs se tournèrent vers la mine d’Idria en Autriche, second gisement de l’époque. Las, les prix y avaient triplé, sous la férule d’un nouveau propriétaire, non sans collatéralités funestes 2-2 : Nathan Mayer ! Cet esthète de la captation eut surtout l’occasion de parfaire son art dans la finance où il excellait. Capable de suite dans tout, il ne se priva de rien et accula les Marchés sans relâche. En 1819, sa réputation aidant, il favorisa la baisse d’un emprunt anglais pour amorcer de grosses ventes à terme, au-delà de la quantité de titres disponibles 2-3. Puis, les cours libérés, il contraignit les spéculateurs à lui racheter ses propres titres. Son prix fut le leur. Les Marchés boursiers, lieux essentiels du capitalisme 3, qui cristallisent ses feux financiers et finalement les résument tous, nous donnent à voir toutes les dérives lucratives du genre humain, entre grosses mains, initiés ou carambouilleurs, qui n’ont d’autres vues libérales que celles de la profondeur de leurs poches. En théorie, acheteurs et vendeurs, également avertis, confrontent leurs opinions sur les places : un prix émerge alors, consensuel, qui fluctue au gré de la survenue d’informations nouvelles. Des échanges s’opèrent, quelques-uns au comptant, d’autres, les plus nombreux, sous la forme de promesses d’achats ou de livraisons à terme : les capitaux où les titres correspondants sont empruntés 4, et la liquidité du commerce, assurée. Mais il arrive que les vendeurs à découvert soient frappés de stupeur devant des hausses à l'à-pic, pressés alors de racheter à tout prix ce qu’ils ne possèdent pas (« bear squeezeAu fil des années, l'Analyse Technique des cours boursiers s'est assez largement imposée auprès des inconditionnels des Marchés financiers, popularisant à cette occasion tout un corpus de méthodes prévisionnelles. Cette recherche, qui reprit de la vigueur à l'aube des années 1980, a depuis lors disséminé ses abréviations paresseuses (MACD, RSI, SAR, ...) ainsi que nombre d'anglicismes coriaces … »). Gare ! L’actualité heureuse ne fait pas toujours toute l’affaire de ces élans boursiers : la manipulation n’est jamais loin, quoique proscrite, d’opérateurs qui assèchent le marché dans le but d’acculer dans un coin, dirait-on mieux dans les cordes, les vendeurs à découvert pris sans vert de liquider leurs positions au débotté. La hausse s’accélère encore, puis le soufflé retombe. Ainsi va la modernité financière, ses hauts, ses bas, ses enrichissements sans cause. Ses ruines aussi. L’Angleterre fut un temps le siège de prédilection des corners boursiers, quand son lustre colonial en imposait encore au monde entier. Sa primauté financière s’accompagna d’une propension avérée à de telles équipées. On aperçut quelques-uns de leurs symptômes en 1847 et 1857 sur le marché du blé, en 1866 sur celui du coton, et d’autres fois encore 5. Puis, à l’aube du XXe siècle, les Etats-Unis supplantèrent la vieille Albion : la mode se transplanta outre-atlantique, krachant avec force dès 1907. Ce que l’on appela la « Panique des banquiers », une vieille antienne« L’intervention des pouvoirs publics dans le jeu conjoncturel des forces économiques ne sert pas à grand-chose. Ses interventions sont plus déstabilisantes que régulatrices et il vaut mieux que l'Etat se mêle le moins possible de faire de la politique économique ». Voici résumé le néolibéralisme venu d’Amérique, sous la plume de l'un de ses importateurs français les plus zélés …, trouva son origine dans un corner raté sur United Copper, ourdi par les propriétaires eux-mêmes en vue de fixer un meilleur prix de vente de la compagnie. L’action s’apprécia du double de sa valeur en vingt-quatre heures, puis rechuta du triple le lendemain, causant la ruine des instigateurs, les frères Heinze, et par contagion celle de la Knickerbocker Trust, troisième société fiduciaire de New York. Toutes les banques prêteuses subirent des retraits massifs, et bientôt le pays entier vacilla ; Wall Street perdit un dollar sur deux. John Pierpont Morgan mit fin au chaos en invitant, entre autres, le clergé local à prononcer des sermons encourageants 6. Le même intervint auprès du légendaire Jesse Livermore pour qu'il débouclât son corner sur le coton, qui l’avait enrichi de trois millions de dollars en une seule journée 7 ! En 1980, l’argent-métal vint à la Une ; les richissimes frères Hunt, qui avaient accaparé en moins d’un an près de la moitié des réserves mondiales du précieux métal, acculèrent le Marché de tant de contrats amassés sur l’argent que les vendeurs ne pouvaient tenir leurs engagements à terme. Le cours, qui somnolait vers 5 dollars en 1979, grimpa à 54 en 1980, poussé par une horde de spéculateurs volant au secours de la victoire 8. Les autorités s’en mêlèrent : le 27 mars 1980, le cours chuta de 50% en séance ; les Hunt se déclarèrent en faillite et la Réserve Fédérale intervint indirectement pour sauver le courtier Prudential Bache. Voici enfin Volkswagen, the last but not the least 9, constructeur bien connu dont le titre flamba à nul autre pareil à l’automne 2008, au point de faire de la belle allemande la plus grosse capitalisation boursièreLe 20 juillet dernier, Yahoo, portail Internet de renommée mondiale, annonça des résultats qui déçurent ; la sanction des investisseurs, toujours de prime saut, ne se fit pas attendre : le cours perdit près de 19% en séance. Ainsi, cette star de la Nouvelle Economie, qui la veille encore pesait 47 milliards de dollars à la corbeille, vit-elle sa capitalisation boursière amputée d'un trait de plume de quelque 9 milliards de dollars … de la planète - 320 milliards d’euros ! Les fonds spéculatifs, jugeant l’action survalorisée, avaient parié la baisse sur la foi d’une participation de Porsche à hauteur de 42,5%. Quand il apparut que Porsche détenait en fait 74% des actions, et l'état de Basse-Saxe 20%, on comprit que les 6% d'actions restants ne couvriraient pas toutes les ventes à découvert. Ce fut alors la ruée vers la sortie, qui verticalisa la hausse 10. Les pertes des opérateurs, banques comprises, avoisineraient une trentaine de milliards d'euros 11. Les profits de Porsche sont indéterminés. « Puisque la nature a mis dans le coeur des hommes l’intérêt, l’orgueil, et toutes les passions, il n’est pas étonnant que nous ayons vu dans une période d’environ dix siècles, une suite presque continue de crimes et de désastres 1 … ». Cher Voltaire, vous qui concluez, que n’eussiez vous écrit à propos de la finance si celle-ci avait dominé votre époque comme elle surpasse la nôtre ! Sans doute que nous n’apprenons rien du passé, ignorant l’Histoire, la mémoire oublieuse, condamnés à reproduire toujours les mêmes erreurs. Au centuple. (1) Voltaire (1756) - « Essais sur les mœurs et l’esprit des nations »(2) Edouard Demachy (1896) - « Les Rothschild : une famille de financiers juifs au XIXe siècle » La généalogie des Rothschild – Red Shield : Ecu(sson) Rouge – est plus ancienne on n’a retenu ici que l’emblématique chef de file de la Maison anglaise. L’attention du lecteur est attirée sur la violence verbale inouïe déployée à l’encontre de la parentèle Rothschild dans l’ouvrage cité en référence, tenant davantage du brûlot antisémite que de la biographie familiale. Page 97 - « Le premier résultat de la hausse formidable qu’eut à supporter le mercure fut la falsification de ceux de ses sels qui sont employés en médecine. Les préparations mercurielles contenaient toutes espèces de choses, excepté du mercure et les malades crevaient au lieu de guérir. ... ». ( Ndla : la suite du texte, irrespirable, n’est pas rapportée ici) Page 127 - « [Nathan] (...) pour son coup d’essai fit un coup de maître dans le premier emprunt de 12 millions de livres (300 millions de francs) qu’il prit au gouvernement anglais en 1819. Les biographes disent à ce sujet : « Cette opération fut un désastre car l’opération tomba rapidement au-dessous du prix d’émission ; mais Rothschild s’étant hâté de repasser le lot sur le dos de ses amis, il arriva à s’en tirer sans avaries » (…) Nathan (...), pour ses débuts dans les emprunts anglais aurait remporté une veste ! Allons donc ! (…) Il est en situation de combiner un admirable corner en commençant par produire la baisse sur ses propres valeurs pour amener de grosses ventes à découvert de la part de ses adversaires … » (3) L’expression est de John Maynard Keynes, cité par Bernard Maris (2005) - « Antimanuel d’économie »(4) Extrait du site swingbourse.com à ce sujet : En temps normal le Marché cherche un équilibre entre positions vendeuses et acheteuses. Sa valorisation se définit par l’équilibre entre le nombre de papiers et de liquidités plus un pourcentage représentant l’écart entre les deux. Les acteurs de ces marchés (...) interviennent soit en tant que fournisseurs de papiers (actions) ou fournisseurs de liquidités (monnaie). Une troisième façon d’intervenir consiste à emprunter (louer) des actions ou de l’argent : l’emprunteur en numéraire spécule sur la future montée du titre et espère rendre à son créancier, à échéance, le même montant grâce à la vente de ses actions et garder pour lui l’éventuelle plus value l’emprunteur d’actions espère quand à lui une chute des cours ce qui lui permettra de les racheter à un prix moindre et d’empocher la différence : on appelle cela une Vente A Découvert (VAD). (5) Charles Kindleberger (1978) - « Histoire mondiale de la spéculation financière » (6) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière » Page 68 - « En 1907 (...) vint ce qu’on appela la panique de Wall Street. Elle reste dans les mémoires pour un mythe : JP Morgan, en appelant fonds publics et privés au secours de la Trust Company of America en difficulté, et aussi en invitant le clergé de new York à prêcher la confiance dans des sermons encourageants, y aurait mis fin à lui tout seul. La thèse est discutable : un krach peut s’arrêter sans intervention divine ». (7) Richard Smitten (2007) - « Jesse Livermore : le plus grand spéculateur de tous les temps » « Livermore débuta sa carrière (...) comme commis (...) dans un des bureaux bostoniens de la Painewebber. Un an plus tard, il spéculait à plein-temps. Il accumula rapidement une petite fortune qui le fit bannir des bookmakers de New-York et de Boston. Livermore fit un corner sur le marché du coton et amassa 3 millions de dollars en une journée durant le krach de 1907. J.P. Morgan intervint personnellement pour lui demander de vendre. (...) Livermore (…) vendit à découvert en 1929 et entra dans la Grande Dépression armé de 100 millions de dollars (...). Mais cette biographie nous apprend également qu'un statut social enviable et une immense fortune n'empêchent pas toujours la dépression, les mariages désastreux et les relations conflictuelles avec les enfants ... ». Jesse Livermore a mis fin à ses jours à l’âge de 63 ans. (8) Les Echos.fr, le 25/07/2008 - « Les frères Hunt et le grand corner sur l’argent »(9) En français : « Le dernier mais non le moindre » (10) L'incroyable sismographie de Volkswagen - Octobre 2008 (Chiffres exprimés en euro) - Le mardi 7 octobre 2008, le titre Volkswagen montra un premier signe de fièvre : après avoir ouvert à 290,20, l'action connut en séance un pic à 452,00 avant de se replier et clôturer à 287,00 ; 10.991.200 titres furent échangés cependant que l'on n'avait pas dépassé des volumes de 4 millions de titres durant les dix séances qui avaient précédé. Les cours connurent alors une hausse ininterrompue jusqu'à 428,00, qu'on atteignit le 16 octobre - soit près de 50% de hausse en 7 séances -, dans des volumes de l'ordre de 4 millions de titres échangés. Puis le titre s'effondra jusqu'à 210,85 en clôture du vendredi 24 octobre. Le lundi suivant, l'action Volkswagen explosa à la hausse avec un plus haut en séance à 634,75, fermant à 520,00. Le lendemain 28 octobre, après une ouverture à 500,00 avec un passage au plus bas à 471,00, le titre fut propulsé à ... 1.005,00 avant de clôturer à 945,00. La fièvre retomba ensuite : le 4 novembre, on baissa le rideau à 398,00. Le cours avoisine aujourd'hui les 200,00 euros. (11) Boursier.com, le 29/10/2008 - « Volkswagen : le corner aurait coûté 20 à 30 Mds€ aux fonds et aux banques » Illustration : La tentation du vendeur à découvert http://www.marc-aragon.net/article-28500319.htmlSchuss bancaire2009-03-02T12:12:10Z2009-02-28T14:34:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Piece-Equilibre-copie-2.jpg" /> « L’intervention des pouvoirs publics dans le jeu conjoncturel des forces économiques ne sert pas à grand-chose. Ses interventions sont plus déstabilisantes que régulatrices et il vaut mieux que l'Etat se mêle le moins possible de faire de la politique économique 1 ». Voici résumé le néolibéralisme venu d’Amérique, sous la plume de l'un de ses importateurs français les plus zélés, Henri Lepage, conseiller d’Alain Madelin, héraut national du Grand Marché. De fait, ces thèses séduisirent outre-atlantique, où l’on se hâta de liquider les anciennes coutumesLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman dévalua la monnaie tricolore de 80% 1 ! Une décennie plus tard, l'avènement du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre et aux priorités de la reconstruction. Mais si on dévaluait beaucoup, on contrôlait aussi beaucoup les prix…. Paul Volcker, argentier de la Fed, inaugura cette modernité en vainquant la grande inflation des années 1980 par le monétarisme, tandis que Ronald Reagan, le jour même de son investiture, consacrait l’Etat comme le problème, non comme la solution 2. Depuis lors, les marchés financiers, indociles et peu capables de vues, krachent sans cesse, asphyxiant à chaque fois l’économie réelle de leurs postcombustions. Et les banques, épicentres de la rationalité, ne doivent qu’à l’Etat d’être sauvées de pis à toute peine ! Le paradoxe n’est donc pas mince pour les tenants de la souveraineté des Marchés, et la main décidément trop visible que celle de l’Etat qui supplée leurs embardées optimales ! Mais il n’est pas suffisant encore pour dessiller les dévots libéraux, quiétistes de l’extrême et contemplateurs-nés, qui cultivent avec conviction ce qu’Hyman Minsky qualifiait d’aveuglement au désastre. Henri Pigeat, ancien patron de l’AFP, habitué des médias, est de ceux-là, qui ripoline la doxa libérale, couche après couche, sur fond de ruines fumantes. Le 20 janvier dernier, sur une radio économique, il déclare avec componction : « L’intervention de l’Etat dans les banques, cela donne le Crédit Lyonnais, je suis désolé 3 ». Nul dans l’assistance ne releva, sans doute pressé par le temps, surtout pas Alain Madelin, déjà nommé, encore présent et toujours d’accord avec quiconque stigmatise la contrainte administrative, héroïque malgré un bon quart de siècle de démentis. Ainsi, nos répétiteurs expertsFontenelle raconte que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles … parviennent-ils au mépris de la réalité et au terme de débats sans contradiction sérieuse, à faire accréditer quelques idées trompeuses avec la foi de l’Occident médiéval. Cette scolastique, qui choisit stoïquement la théorie à tout prix contre les faits, est typique d’une pensée à bout de souffle, épuisée par ses propres contradictions. Car, au réel et loin du contrôle étatique, la loi bancaire capitale est celle du carnage. La crise financière actuelle force la sidération : tant de milliards vaporisés ici, tant d’autres là qu’on a peine à compter, en attendant les suivants qui ne manqueront pas d’émerger ! En avril 2008, le G8, réuni en grande pompe, donnait cent jours aux banques pour révéler leurs pertes peine perdue : près d’une année après 4, les dépréciations affluent encore, et nul ne paraît à même ni souhaiter fournir un chiffre. Ainsi, la gestion du risque, un pur oxymore, dévoile-t-elle la vraie nature des institutions, celle d’une cupidité sans faille aux accents artificieux de la haute finance éclairée, qui finalement ne maîtrise rien, ne sait rien, à commencer par l’étendue de ses propres méfaits. « Greed is good 5 » lançait Gordon Gekko dans Wall Street, permis de dévaster 6 en poche. Fin septembre 2008, Christine Lagarde évaluait les pertes des banques privées tricolores à 20 milliards d’euros pour l’année écoulée 7. En janvier 2009, Gordon Brown, qui avait déjà viré sa cuti en nationalisant Northern RockNorthern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprime l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot …, dénonçait l’irresponsabilité des banques britanniques, se résolvant à prendre sous son aile Royal Bank of Scotland après que la rolls écossaise eut annoncé une perte record de 31 milliards d’euros 8. La Suisse plaça UBS dans le peloton européen, l’Allemagne, Hypo Real Estate. Quant à l’ex-belgo-néerlandaise Fortis, dopée par quelque trois cents pied-à-terre offshores 9, sa prodigieuse vista escamota 19 milliards d’euros 10. Mais rien ne vaut qui ne vienne d'Amérique. En mars 2008, Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …, primo-infecté, échappa au désastre par la grâce de la Fed qui gagea une trentaine de milliards de dollars d’actifs illiquides. En mai, devant les culbutes d’établissements de second rang, la Réserve Fédérale apporte 150 milliards de garantie aux organismes de crédit et 100 autres aux banques de dépôt. Rien n’y fait. En juillet, la banque californienne Indymac rend son tablier, et devient le plus gros fiasco bancaire du dernier quart de siècle. La descente aux enfers continue, nonobstant les collatéralités non bancaires. Le 6 septembre, Lehman Brothers se dit en perdition : 613 milliards de dollars de dettes, 85 milliards de papier toxique sous dossier dont 57 dérivant de subprimes qui ne rapportent plus rien 11 ! Bank of America et Barclays s’annoncent à l'affût : le Financial Times, optimystique, y croit, le 12 septembre, qui écrit : « Il est temps pour les autorités de se retirer (…) Ce qui a été fait jusqu’à présent devrait être suffisant ». Las, les repreneurs renoncent, Lehman est au tapis. Entretemps, Merrill Lynch publiera une cinquantaine de milliards de dollars de perte depuis l’été 2007 4 et plus récemment, Citigroup, qui acheva le Glass Steagall Banking Act, une trentaine de mieux. En somme, de la belle ouvrage que l’oncle Sam est prié d’équarrir de plans multimilliardaires, au prix de contorsions ubuesques 11. Sauf à courir à la ruine. Le schuss bancaire est une tradition étasunienne assez ancienne. Le krach de 1907, aussi appelé « Panique des banquiers », étrenna peu ou prou la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. La crise de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui expédia près de 10.000 banques privées Ceux d’avant défilaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse … ad patres, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui voulait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, comme celui de la Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain 12. La finance métabolise ses propres humeurs mortifères ses collapsus ne laissent jamais indifférents l’économie à l’entour, qui imposent aux Etats, bons samaritains, de sauver la mise à chaque fois : la position centrale des fauteurs de troubles est hélas sans alternative possible. En sorte que la morgue des banquiers sauvés des eaux, incidemment des citoyens de passage, marchandant sans vergogne les bonus, les primes et les dividendes des uns et des autres, a ceci d’irréel que quelques-uns de ces combattants auraient mal survécu, ou pas du tout, à l’indifférence de la puissance publique. En France, le bon sens près de chez vous se fit tirer l’oreille ! L’individualisme est au coeur du système, et l’argent, au coeur du coeur. « Qui tombe meurt 13 ». La finance surpasse désormais l’économie - quatre fois le PIB mondial. Outre-Manche, les échanges financiers sont quinze fois plus importants que les échanges de biens et services 14. La débâcle est à l’avenant, et l’Etat, ce partenaire honni, tracassier, mauvais gestionnaire quoique libéral, bref cet empêcheur de tourner en rond, prié de remettre au pot. Les tendances suicidaires du système commandent plus que jamais au confinement de la finance à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : l’arrière-plan 15. Banques comprises. (1) Henri Lepage (1978) - « Demain le capitalisme » (2) Investiture de Ronald Reagan, le 20/01/1981 - « L’Etat n’est pas la solution de nos problèmes, il en est la cause » (3) BFM Radio, le 20/01/2008 – Emission « Good Morning Business » vers 09H50 (4) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières » Page 118 - « En juillet 2008, après tout de même un an de crise générale et, pour ce qui la concerne, 47 milliards de dollars de pertes, Merrill Lynch en est encore à tourner autour du pot et, dix jours après l’annonce de ses résultats du deuxième trimestre, - 9,4 milliards supplémentaires de dépréciation qui avaient fait croire aux investisseurs que cette fois-ci le fond avait été atteint – à s’aviser d’un « petit oubli » de 5,7 milliards de plus ... ». (5) « L’avidité est bonne» - Michael Douglas (Gordon Gekko) dans le film d’Oliver Stone Wall Street (1987) (6) L’expression est de John Kenneth Galbraith (1993)(7) RMC Info, le 22/09/2008 « Les banques françaises ont subi des pertes, je ne le cache pas. Elles ont subi environ 20 milliards de pertes pour l'année de crise que nous venons de vivre et la faillite de Lehman Brothers leur a coûté 1,5 milliard. On sait très bien où sont les pertes, de combien elles sont, et ça les a entraînées, pour certaines à recapitaliser. Elles ont des actifs largement suffisants, compte-tenu de la taille de leur bilan ». (8) Les Echos, le 20/01/2009 - « La perte de RBS en 2008 pourrait atteindre 28 milliards de livres » (9) Le Monde Diplomatique, décembre 2008 - « Un inextricable maquis de filiales » « … Selon un document tenu à jour par le Centre for Research on Multinational Corporations, Fortis détiendrait en effet pas moins de trois cents établissements enregistrés dans les meilleures places offshore de la planète. Quelques-uns portent fièrement leur blason : Fortis Intertrust (Îles Vierges britanniques), Fortis Investment Management (Îles Caïmans), Fortis Commercial Finance (Luxembourg), Fortis Private Wealth Management (Antilles néerlandaises), Fortis Foreign Fund Service (Suisse) … Dans la plupart des cas cependant, rien ne laisse deviner le fil qui relie ces structures exotiques à leur maison-mère. Ainsi de JEB Ltd au Libéria, de Comanche Ltd aux Bahamas, de Jasmette Valley Inc au Liechtenstein, de Swilken Holdings au Panama, etc. La liste court sur dix pages ... ». (10) Les Echos, le 22/01/2009 - « Fortis Banque Belgique estime ses pertes 2008 à 19 milliards d'euros »(11) Jacques Attali (2008) - « Après la crise » Page 109 - « Le plan Paulson est assorti de quelques conditions suspensives : les revenus des dirigeants devront être limités les agences gouvernementales entreront dans les conseils des entreprises aidées les fonds prêtés seront remboursés par les revenus futurs. Le Sénat hésite. Beaucoup sont sincèrement choqués par ce qu’ils assimilent à du socialisme. D’autres marchandent cyniquement leurs voix : on décide ainsi de l’extension de la taxe sur le rhum à Porto Rico et aux Îles Vierges, de la possibilité pour les circuits de courses automobiles d’étaler leurs pertes sur sept ans, du transfert de certaines taxes à l’importation de produits lainiers au Fonds Lainier … ». (12) Joseph Stiglitz (2004) - « La grande désillusion » Page 117 - « Pour ne citer qu’un seul exemple, la scandaleuse débâcle des Caisses d’Epargne aux Etats-Unis, bien qu’elle ait constitué l’un des facteurs clefs qui ont déclenché la récession de 1991 et qu’elle ait coûté au contribuable américain plus de 200 milliards de dollars, a été, parmi les opérations de sauvetage suscitées par la déréglementation, l’une des moins chères (en pourcentage du PIB), et la récession aux Etats-Unis, l’une des plus douces si on la compare à ce qui s’est passé dans d’autres économies qui ont subi des crises semblables … ». (13) François Mitterrand (1978) - « L’abeille et l’architecte » (14) Alternatives Economiques, Hors Série 1er trimestre 2008 (15) Adaptation personnelle d’une citation de John Maynard Keynes extraite de « Essays In Persuasion » « Ainsi donc, l’auteur de ces essais, malgré tous ses coassements, continue d’espérer et de croire que le jour n’est pas éloigné où le Problème Economique sera refoulé à la place qui lui convient : l’arrière-plan … ». Illustration : L'argent est plat afin d'être empilé (proverbe écossais) http://www.marc-aragon.net/article-26383547.htmlL’art borgne de la divination2009-04-25T16:09:14Z2009-01-03T18:56:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/augures-copie-5.jpg" /> Fontenelle raconte que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles. Et en cette gageure, les vieux trépieds 1 de Delphes étaient en possession de l’avenir, depuis un temps immémorial : ils dominaient le Marché dirait-on aujourd’hui. Ces antiques pratiques, divinement corrompues, qui montraient bien qu’on avait affaire à des hommes, témoignaient déjà de l’avantage supérieur des puissants à circonvenir l’opinion, aussi bien que de cet impérieux besoin de l’espèce à circonscrire ses lendemains. L’un s’ajoutant à l’autre, le commerce perdura, jusqu’à nos jours, selon le génie particulier de quelques-uns d’affliger celui de tous les autres. La prescience a troqué son décorum cérémoniel et ses sentences opaques contre l’étiquette contemporaine des avis d’autorité, généralement optimistes et chiffrés. Nous ne sommes guère plus avancés. Un exercice s’achève, un autre commence, qui nous donne l’occasion de feuilleter les prévisions des analystes. L’année 2008 fut horrifique, avec un indice parisien en déclin de 42%, à l’image des parquets mondiaux. Néanmoins, peu après l’épiphanie, celle-ci ne fut pas pressentie avec la réserve, voire la déploration, qui eût convenu. La compulsion acheteuseA la fin de l’été 1929, les bulletins quotidiens ne se bornaient plus à citer quels titres monteraient en séance et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait ciblé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger analyste, qui prédît la hausse, avec des chances sûres de succès, cireurs de chaussures compris …, panache blanc du métier, n’avait pas désarmé. « Les stratèges actions privilégient pour 2008 un scénario plutôt optimiste » titrait La Tribune le 29 janvier dernier sur dix colonnes. Les porte-parole missionnés pour la circonstance, le caquet en partage, n’y allèrent pas de main morte 2-1 : le plus mesuré d’entre eux surestima la cote finale du CAC de près de 30% ! La palme revint au poulain de Natixis, la banque aux doigts d’or, qui entrevit l’indice parisien au zénith des 7.000 points, soit une erreur de quelque 55% ! Bah, pour certains, le ciel est la seule limite. On est pris de vertige à l’idée que des gérants manient l’argent d’épargnants sur la base de tels évangiles. « Nous sommes entrés dans une catégorie de marché que l'on peut qualifier de plat 2-3 » renchérira l’un d’eux, qui aurait été mieux avisé de qualifier ledit Marché de creux, à ce que l’on en vit après. Hé quoi, quiconque opine en Bourse court le risque de se tromper ! Aussi bien, un conditionnel retenu, temps de l'hypothèse, absoudrait aussitôt l’oracle désavoué. Un cran au-dessus, les économistes ; ils ont une réputation à défendre, la leur, et s’y appliquent avec soin, où qu’on les convie, mi-doctoraux mi-bonhomme, pour apporter la thèse de l’expert« Nous nous sommes mis à rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre, pas plus de quelques mois, les Etats n’ayant pas les moyens pour plus longtemps ». Ainsi Paul Léautaud se plut-il à brocarder les experts …. Elie Cohen, grand écumeur des médias, est de cette souche ; à l’été 2007, tandis que les subprimes grondaient, il rassure : « Dans quelques semaines, le Marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant 3 ». Du même sang, David Thesmar - Prix 2007 du meilleur jeune économiste de France – et Augustin Landier, ténors libéraux commis d’office à la défense du Grand-Méchant-Marché 5, jurent dans un article définitif, que « le mégakrach n’aura pas lieu (…) Disons-le tout net : la correction sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle 4 ». S’étrangle-t-on ? En avril 2008, Patrick Artus, directeur des études chez Natixis, de retour d’Amérique, ratifiait la fin de la crise financière 6, réorchestrant l'allegro des années Internet qui l’avait vu objectiver un CAC à 10.000 points 7 ! Enfin David Naudé, économiste senior à la Deutsche Bank, pressé de les surpasser tous, qui déclare, début janvier : « Aux Etats-Unis, l'embellie arrivera certainement mi-2008. En Europe la reprise prendra sans doute quelques mois de plus. En tout cas, il n'y aura pas de krach cette année ! 8 ». Tant de certitudes, à l'indicatif ! Ah ! jamais un subjonctif, le temps du doute, qui acquitterait le savant Enfin, le panthéon. En haut de la pyramide, voici les politiques, passés maîtres dans l’art de raffiner l’opaque ; du maquis statistique proviennent des prévisions ciselées à la décimale près, généralement faussesPresque toujours fausses Le millésime 2003 fut un record : rarement les organismes ayant à mesurer la situation économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, ne mirent autant à côté de la plaque ! Collectivement anticipée comme une année de reprise, après le mauvais cru de 2002, l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible de la décennie. Bah ! Quelques chiffres coupe-vent vont mieux que d’autres ; expertisés, cautionnés, invérifiables, on oublie généralement assez vite qu’ils étaient faux. Archi-faux (…) , décortiquées par des experts jamais pris sans vert d’en extraire la moelle, livrées au public par des gouvernants de passage qui, finalement, s’y entendront pour ne tenir compte de rien qui affadirait l’air du temps. La mémoire oublieuse fait le reste. Les prédictions de croissance ou d’inflation sont une occasion permanente d’observer ce ballet, entre chiffres officiels, traducteurs zélés et ministres volontaristes, empressés à la cause. En février 2008, François Fillon, le premier d’entre eux, « ne croit pas que nous serons très en dessous de la fourchette de 2 à 2,25% annoncé en janvier par le gouvernement 9 ». En juin, l’INSEE ramène sa prévision à 1,6%, mais ce n’est pas l'avis de Matignon, qui juge la note « exagérément pessimiste », d’autant que les anticipations de l’institut « ne se vérifient pas toujours 10 » - ce qui ne surprendra personne, hormis les sourds et les malentendants. En septembre, l’OCDE noircit le tableau, réduisant encore la prévision à 1% 11. Vaincue, Christine Lagarde, la haute main sur Bercy, reconnaît les faits mais « reste sur ce chiffre 12 ». Au bout du compte, la croissance devrait atteindre 0,8% selon l’INSEE 13, soit moitié moins que sa propre prévision vieille d’à peine six mois ! A qui la palme ? Voici l'outsider, le Journal des Finances, authentique dazibao à la gloire du Marché, grand connaisseur des affaires de ce temps, quoiqu’assez borgne, qui, dans son édition du 13 septembre 2008, apaise ses lecteurs. En état de contemplation avancé, l’hebdomadaire titre : « CAC 40, le pire est passé » : deux jours après, l’indice entamait une descente en schuss, et abandonnait près de 30% en moins d’un mois ! Quelques flagrants délits nous en disent long sur la capacité de ces experts qui font l’opinion, à embrasser le réel : ceux-là écriront cent fois, d’une main propre, que « la vraie marque d’une vocation est l’impossibilité d’y forfaire » (Renan). Mais ce panégyrique ne serait rien sans quelque perle d’Amérique, épicentre mondial de la transe statistiqueEn ce 5 mai 1789, une grande presse accourut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir de conjurer le marasme financier et la dégradation des affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, malhabilement … et de l’analyse comparse. Après le fiasco frauduleux d’Enron, sous l’œil vitreux de Goldman Sachs, et juste après celui de Bear Stearns, sous l’œil clos de la SEC, c’est au tour de l’agence Standard & Poors d’entrer en scène. En mars 2008, achevant de regarder ailleurs, l’institution dégrade la banque Lehman Brothers, lui adjugeant la note honorable A+ 14-1, avec cet avis exquis : « Les perspectives de gains à court terme demeurent cependant intéressantes 14-2 ». A court terme donc, en septembre, Lehman succomba. La vision nocturne des épées de la finance n’est pas sans rappeler les intérêts de Philippe de Macédoine. L’art est facile de tirer la flèche du Parthe une fois la pièce jouée et les faits connus. Et la moquerie bonasse de gausser l’expert qui s’est trompé. Sans doute, dans le même élan, devrions-nous aussi célébrer la vista de tous ceux qui ont eu l’heur de mieux réussir. Mais sommes-nous si sûrs qu’ils rééditeront l’exploit ? Quelle est ici la part du hasardLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire …, impénétrable, qui encapsule ses gouttes de cristal encre dans la sphère divinatoire ? Et celle des intérêts puissants, à l’arrière ou en flanc-garde, qui brouillent les cartes ? Bah, va pour Delphes ! (1) Fontenelle (1908)- « Histoire des oracles » Le trépied de Delphes, celui d’Apollon aussi, était une sorte de siège sur lequel la prêtresse rendait ses oracles avant que de s’y jucher, la prêtresse s’y disposait par de longs préparatifs, des sacrifices, des purifications, un jeûne de trois jours et beaucoup d’autres cérémonies (Littré 1970) (2) La Tribune, le 29/01/2008 - « Les stratèges actions privilégient pour 2008 un scénario plutôt optimiste » Pour mémoire : le CAC a clôturé l’année 2007 à 5.614,08 points, et l’année 2008 à 3.217,97 points, soit un recul de 42,38% – Au 25/01/2008, après l’affaire Kerviel, le CAC cotait aux environs de 5.250 points. Les prévisions du panel interrogé pour l’exercice 2008 furent : Roger Desfossez (Natixis) 7.000, François-Xavier Chevalier (VP Finance) 6.200, Jean-Pierre Hellebuyck (Axa) 6.150, Jean-Paul Pierret (Dexia) 6.100, Alain Bokobza (Société Générale) 5.900, David Kruk (fondateur et PDG de Raymond James Euro Equities) 4.700. L’indice DJ Eurostoxx 50 – majors européennes - a clôturé l’année 2007 à 4.399,72 points, et l’année 2008 à 2.451,78 points – Au 25/01/2008, après l’affaire Kerviel, le DJ Eurostoxx 50 cotait aux environs de 3.800 points. Les prévisions du panel interrogé pour l’exercice 2008 furent : Roger Desfossez (Natixis) 5.250, Jean-Pierre Petit (Exane BNP Paribas) 4.850, François-Xavier Chevalier (VP Finance) 4.840, Jean-Pierre Hellebuyck (Axa) 4.800, Jean-Marie Courtois (AGF Asset Management) 4.700, Alain Bokobza (Société Générale) 4.500, David Kruk (Raymond James Euro Equities) 3.650. Le constat provient du représentant de VP Finance (3) Le Monde, le 17/08/2007 – « Crise des subprimes : le point de vue de deux économistes »(4) Les Echos, le 27/07/2007 – « Le mégakrach n’aura pas lieu » David Thesmar est professeur associé à HEC – Augustin Landier est professeur assistant à l’Université de New York « … il ne fait guère de doute que les marchés d’actions connaîtront une correction. C’est moins sur son existence que sur son ampleur que porte le débat. Disons-le tout net : celle-ci sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle (…) Mais parce que ces produits [dérivés de crédit] sont désormais échangés par une masse critique d’acteurs constituant un marché devenu liquide, leur effet net est une diminution et non un accroissement du risque systémique. Une preuve indirecte du caractère plus sûr de l’environnement financier est la baisse très forte de la volatilité sur les différents marchés depuis 2002. L’industrie financière a connu de véritables révolutions depuis la fin des années 1990 : sa résistance aux retournements de tendance s’est améliorée, réduisant les risques de système. Le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand qu’on ne le pense » (5) Augustin Landier / David Thesmar (2007) – « Le Grand Méchant Marché – Décryptage d’un fantasme français » (6) Challenges, le 03/04/2008 – « Vigies » (7) Club Ulysse (2002) – « Le politique saisi par l’économie » (8) Le Monde, le 02/01/2008 - « Il n’y aura pas de krach en 2008 » (9) Challenges.fr, le 15/02/2008 - « La France doit se dépêcher d’accomplir les réformes … » (10) Le Point.fr, le 20/06/2008 - « Ces prévisions de croissance qui gênent le gouvernement » (11) Les Echos, le 02/09/2008 - « L’OCDE abaisse sa prévision de croissance 2008 » (12) Le Figaro Economie, le 21/09/2008 - « Lagarde : « croissance autour de 1% en 2008 » (13) Challenges.fr, le 29/12/2008 - « La France échappe bien à la récession pour l’instant » (14) Washington Post, le 22/03/2008 - « S&P lowers its credit outlooks for Goldman, Lehman » Echelle de notation de la dette à long terme (maturités équivalentes à un an ou plus) selon l’agence Standard & Poor’s - Catégorie investissement : (AAA) Valeurs de tout premier ordre (« gilt edged ») – (AA) Fourchette haute (« high-grade ») – (A) Notation intermédiaire (« upper-medium grade ») – (BBB) Fourchette basse, pouvant comporter des aspects spéculatifs (« medium grade ») - Catégorie spéculative : (BB & B) Eléments dits spéculatifs – (CCC, CC, C et au-delà) Absence de caractéristiques d’investissement souhaitables (« junk bond ») Commentaire original de l’agence Standard & Poors, suite à la dégradation de sa notation sur la banque d’affaires Lehman Brothers : « The near-term earnings prospects remain at least somewhat brighter » Illustration : Augure observant le vol des oiseaux http://www.marc-aragon.net/article-26163354.htmlLes dieux d’Epicure2008-12-30T13:42:02Z2008-12-27T01:02:00ZMarc Aragonhttp://www.over-blog.com/profil/blogueur-287796.html<img src="http://idata.over-blog.com/100x100/0/39/81/81/Illustrations/Epicure1-copie-1.jpg" /> Le siècle des Lumières libéra les forces de l’esprit et consacra l’usage de la raison. Libérés du carcan inquisitorial, bientôt de l’absolutisme, les hommes et les femmes de ce temps, épris d’humanisme, s’attelèrent à concevoir cet ordre nouveau qui estoquerait bientôt les anciennes coutumes ; partout en Europe, des idées neuves surgirent. Aucun domaine qui fût à portée de l’entendement commun n’échappa à cette frénésie primordiale. L’économie elle-même ne fut pas à la traîne, éperonnée par l’industrialisation naissante de l’Angleterre qui marquait la fin de la société féodo-marchande et le début du capitalisme industriel. Samuel Jonhson, auteur contemporain, déclara tout de go que « rien ne requerrait davantage une explication philosophique que le commerce 1 ». On s’y dévoua, corps et âme. Des philosophes se firent économistes, comme l’écossais Adam Smith, le plus fameux d’entre eux, qui signera d’une éternelle main invisibleNorthern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprime l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot ainsi que quelques milliers de clients dans les rues de Newcastle… le triomphe inéluctable de la rationalité et de l’ordre sur l’arbitraire et le chaos. Epicure n’eût pas désavoué ce monde merveilleux. Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui goûtait l’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût être convaincant, manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient affermi ses thèses, lesquelles assuraient déjà la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie devint « science économique 2 », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière narrative contre les habits de lumière de la vraie science. Sans doute ce prélat se souvenait-il du grand Léonard de Vinci, phare de la Renaissance, et de plus un génie, pour qui « aucune investigation humaine ne peut s’intituler véritable science si elle ne passe pas par la démonstration mathématique 3 ». Ladite mathématique allait déferler en cinq sec : elle assignerait bientôt à résidence toute la rhétorique sociale des pères fondateurs. La transfiguration vint de Léon Walras, économiste de la seconde moitié du XIXe siècle, qui harnacha littéralement la discipline à ce nouveau latin. Sa quête axiomatique de l’équilibre général et spontané des Marchés se propagera jusqu’à Chicago, dont l’Ecole trustera les couronnes suédoises. Gérard Debreu, économiste franco-américain de cette filière, lui-même nobélisé en 1983, un rien catégorique, déclarera : « J’ai démontré mathématiquement la supériorité du libéralisme 4 ». Dont acte. L’idéologie néolibérale, ainsi frappée du sceau des mathématiques de l’extrême, encore qu’à la cire molle, peut donc continuer de plaire. Car on se dispense assez d'évoquer les contraintes nombreuses qui conditionnent cet univers enchanté 5, lesquelles n’ont jamais été réunies en nul point de notre planète aquatique, ni aucun autre de l’écliptique. L’Histoire, ce témoin millénaire, ne nous rappelle aucune expérience glorieuse qui ait élevé ce credo. Jamais en effet la liberté économique, totale, sans limites, triomphante, n’a été réalisée, y compris par les premiers libéraux qui vinrent aux affaires. Quoique ! Les années 1970 garderont la trace indélébile d’une main bien visible, tachée du sang des latinos sud-américains, du Chili, d’Argentine, d’Uruguay … aux prises avec des juntes barbares conseillés par les Chicago Boys et leurs professeurs. L’un d’eux, Gunder Frank, avoua que les prescriptions de Milton FriedmanMilton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il défendit, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité …, maître de l’ultralibéralisme, étaient si contraignantes « qu’elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». Finalement, les armes faillirent à purifier des âmes si insensibles à la beauté de la science, et cette stratégie du choc 6 plomba durablement l’économie du cône sud. On mit le désastre sur le compte des militaires trop zélés. Le dogme persista, en contrepoint de l’étoile rouge, disqualifiée, qui déclinait. Point d’équilibre, où que nous regardions, sinon des ruines fumantes ! La trinité émancipatrice - réduction des dépenses sociales, déréglementation, privatisation -, c’est-à-dire moins de tout, et d’Etat surtout, paraît finalement mieux s’étalonner sur ses collapsus réitérés, parfois héroïques, que sur des bénéfices durables, correctement répartis. Les historiens jugeront. Pour l’heure, les crises s’enchaînent, et n’était-ce les intermèdes funestes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une incroyable fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge sur les seules vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, crise des caisses d’épargne américaines et chute du Nikkei ; 1994, krach obligataire américain ; 1995, banqueroute de la banque britannique BaringsMardi 17 janvier 1995, à l’aube. Kobé, assoupie, s’éveille doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs du jour baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port Island, et les nombreuses îles artificielles que l’homme a gagnées sur la mer. Soudain, à 5h46 locale, la terre se met à gronder … ; 1997, première tranche de crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003, apoplexie de l'e-Economie. Chaque fois, les dévots de ce bateau ivre, vite remis à flot, tenant pour rien les ardoises soldées par la collectivité, notamment leurs impacts sur l’emploi, se félicitèrent de la résilience des Marchés, qui survécurent. A l’été 2007, des ménages américains insolvables, qui avaient payé le mètre carré au prix de l’hectare, incendièrent la plaine financière. Jusqu’à l’Olympe 7. L’atterrissage de la finance qui s'ensuivit, fut brutal, malgré l’optimisme enkysté des analystes, et celui, plus coupable, des économistes, qui glosaient à l’embarras passager. De fait, à l’heure des vœux, quiconque, sain de corps et d'esprit, qui aurait pressenti le pathétique des évènements à venir, eût été immédiatement invité à réviser son précis d’Economie ! L’allocation optimale du capital, l’une des vocations académiques des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à 150 dollars le baril en juillet. On incrimina la fièvre demandeuse des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement de la ressource ... Quand, en septembre, commença la fin, le pétrole escorta les indices boursiers au tréfonds. Exit la théorie ! Washington devint socialiste 8, déversant ses dollars par containers entiers dans la sphère bancaire piégée par une sophistication financière censée pourtant arraisonner le risque. Le génie financierLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …, qui avait déjà perdu des épées comme Bear Stearns ou Indymac, abandonna Lehman Brothers au milieu du gué. Merrill Lynch, Wachovia, WaMu furent sauvées des eaux, Goldman Sachs et Morgan Stanley changèrent de statut. On nationalisa Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, on dépanna l'automobile, et ainsi de suite. L’Europe ne fut pas épargnée. En somme, la débâcle fut mathématiquement efficiente. Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés, « qui habitent là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête 9 ». Ici bas, la sauvagerie est embusquée, hermétique aux charmes d’un paradis pavé d’équilibres optimaux, de rationalité prodigieuse et de concurrence parfaite, anesthésié sous les trillions de l’industrie financière, dont l’intérêt supérieur est bien de se prévaloir de lois économiques qui auraient démontré comment sa liberté et ses profits sont les sources essentielles du bien-être général 10. (1) Robert Heilbroner (1971) - « Les grands économistes »(2) Etienne Bonnot de Condillac (1776) - « Le Commerce et le gouvernement … » Page 1, dès l’entame - « Chaque science demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. Il semble qu’on devrait commencer par faire cette langue : mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où en est la science économique dont l’objet est celui de cet ouvrage même ». Etienne Bonnot de Condillac est le premier à avoir formellement utilisé l’expression science économique. « La Richesse des Nations » d’Adam Smith parut la même année. (3) Editions du Clos Lucé (2008) - « Les pensées de Léonard de Vinci » « Il me paraît que vaines et pleines d’erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l’expérience (…) Nous dirons donc que là où l’on ergote, il n’y a plus de vraie science car la vérité n’a qu’un seul terme et, ce terme une fois trouvé, le litige se trouve détruit à jamais. S’il peut renaître, il s’agit d’une science bavarde et confuse, et non de certitude née. Les vraies sciences sont celles que l’expérience a fait pénétrer par les sens et qui imposent silence à la langue des argumentateurs ». (4) Le Figaro-Magazine, le 10/03/1984 – Entretien avec Guy Sorman(5) Bernard Maris (2003) – « Lettre ouverte aux gourous de l’économie … » (6) Naomi Klein (2008) - « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre » La citation d’André Gunder Frank est extraite de l’ouvrage, page 107 Page 129 – « Les Chicago Boys et leurs professeurs qui prodiguaient des conseils et occupaient des postes de haut rang au sein des régimes militaires du cône sud, avaient foi en un capitalisme par nature puriste. Leur système reposait entièrement sur la croyance dans l’ordre et l’équilibre, sur la nécessité de supprimer les ingérences et les distorsions. C’est pour cette raison qu’un régime résolu à appliquer fidèlement leur théorie ne peut tolérer la présence de conceptions du monde qui risqueraient de le contredire ou de l’affaiblir. L’idéal ne peut être atteint qu’au prix d’un monopole idéologique » Page 109 - « En 1982, l'économie chilienne, en dépit de la stricte application de la doctrine de Chicago, s’était effondrée : explosion de la dette nationale, retour de l’hyperinflation et taux de chômage de 30% (dix fois plus élevé que sous Allende). C’est que les piranhas, les maisons financières à la Enron affranchies de toute réglementation par les Chicago Boys, aveint acheté les actifs du pays à crédit et accumulé une dette colossale de quatorze milliards de dollars » (7) L'Express, le 16/12/2008 - « Nouveaux incidents en Grèce, Caramanlis prend des engagements » (8) Le Monde Diplomatique, octobre 2008 - « Le jour où Wall Street est devenu socialiste » (9) Emmanuel de Waresquiel (2003) - « Talleyrand, le prince immobile » Page 13 – « Lorsque le vieux Goethe (…) pose les yeux sur une reproduction du portait du prince [Talleyrand] (…), il ne peut s’empêcher de penser aux dieux d’Epicure qui habitaient là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête » (10) Jacques Généreux (2005) -« Les vraies lois de l’économie » Illustration : Victime de la crise financière - Extrait du Journal du Net