Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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Bulls & Bears - The Wall Street Game
En 1663, un certain dénommé Pieter
Stuyvesant, qui régissait la Nouvelle-Amsterdam, un bourg d'une poignée de maisons établi sur Mannahatta, l'île des collines, fit ériger un mur de bois pour protéger les lieux des agressions des
indiens Algonquins. Un an plus tard, et nullement empêchés, les anglais se saisirent de la cité, la rebaptisant aussitôt New York en l'honneur du duc d'York, futur Jacques II. Et la rue du Mur
devint Wall Street ! En 1792, quelques courtiers assemblés sous un platane y concevront le mâle alpha des Bourses mondiales : le New York Stock Exchange. Ah ce mur ! Des générations de
traders s'y fendront le crâne, qui
s'y précipitèrent la tête la première, les bulls, et d'autres, qui s'usèrent les griffes de tant s'y agripper, les bears !
Voici une fable que l’on sert toujours aux traders dans les salles de marchés, aussi bien pour les accoutumer au jargon anglo-saxon que pour attirer leur attention sur la cruauté des
amphithéâtres boursiers. Une histoire qui valait mieux du temps des cotations à la criéeSacrés gaps
(...) Voici un temps que les jeunes traders ne peuvent pas connaître. C'était avant l'aggiornamento de 1987, quand on criait encore les ordres sous les voûtes du palais Brongniart, le temps des
bouts de papier et des coupons. C’était un temps où toute une séquence du carnet d'ordres pouvait rester non exécutée lorsqu'une plage de prix était laissée vierge. Ainsi, quand aucun titre ne
s’était échangé dans l’intervalle, des sauts de cotation survenaient, à la hausse ou à la baisse : un gap apparaissait alors, c’est-à-dire une discontinuité dans les cours, une plage de cours non
estampillée. D'aucuns conclurent qu'il y aurait à gagner lorsque les ordres oubliés ressurgiraient (…)
, quand tout un peuple ruait et vociférait autour de la corbeille, tel celui qui jadis se pressait à la tribune de combats antiques et sanguinaires. C’est une histoire macabre et
cruelle de trappeurs, gens de fine gâchette et de forte pensée, aimant assez les animaux pour faire commerce de leurs fourrures, et plus encore, pour les opposer dans des combats à mort. Paris à
l’appui bien sûr. La scène est celle d’un vaste enclos où l’on lâche une meute de chiens, correctement excités, affamés sans doute, sur un ours, un taureau 1 ou toute autre fauve. Dans la furia qui s’ensuit, les
taureaux foncent, tête baissée, encornent au hasard et projettent les molosses en l’air, dans un mouvement qui serait comparable au graphique d’un marché haussier. A l’inverse, les ours, dressés
sur leur train arrière, assènent de violents coups de pattes et plaquent les chiens aux sols, dans un mouvement qui symboliserait le tracé d’un marché baissier. Ainsi, en tout lieu de la planète
finance, les taureaux - bulls -, sont-ils les porte-drapeaux des marchés qui montent, tandis que les ours - bears -, demeurent à jamais les sinistres emblèmes
des marchés qui baissent.
Hélas ce conte, quoique plausible, ne fait pas l'entière vérité. La référence la plus ancienne à cette zoologie boursière remonte au XVIIIe siècle ; elle est l’œuvre d’un écrivain anglais, Thomas
Mortimer, un auteur éclectique qui se piquait d’économie 2. Dans « Every man his own broker – Or a guide to Exchange Alley » paru en 1761, Mortimer évoquera le premier les termes
bulls et bears,
maintes fois repris 3,
en les associant à des comportements d’investisseurs. A
cette époque-là, à Londres, des négociants en peaux, que l’on nommait jobbers, s’étaient faits une spécialité de vendre celle des ours avant même que la bête qui la portait encore fût tuée. Ces commerçants
escomptaient que quelque infortune advînt, qui rendrait le prix effectif d’achat moindre, et l’affaire rentable. D’aucuns spéculèrent de la sorte sur les actions de la Compagnie des Mers du
Sud 4, vendant à terme des titres
qu’ils n’avaient pas, dont ils anticipaient la chute. Ainsi, Mortimer décrivit-il les bears « maigres, l’air
hagard, féroces de mine, constamment sur le qui-vive, …, effrayant par des menaces infondées et des fausses rumeurs quiconque voudrait acquérir ce qu’ils veulent acheter eux-mêmes
[à moindre coût] ». A ces yeux, les bears sont des activistes de la baisse, à l’opposé des bulls « boudeurs et lourds, assis dans un coin dans une posture mélancolique 5 ». Dirait-on aujourd’hui patauds et bienveillants.
La peau de l’ours est donc celle des baissiers prosélytes ; à côté, celle du taureau, désignant des haussiers débonnaires, ne laisse pas de surprendre ! Un loup eût tout autant convenu, ou le
lion léopardé qui ornait les blasons d’Angleterre. Thomas Mortimer ne nous dit rien sur les motifs de ce choix. Précisément, ne pourrait-on conjecturer que Mortimer, imprégné de la culture de son
pays, eût choisi de prime le taureau parce qu’on l’opposait au plantigrade depuis des siècles, dans des combats à mort qui régalaient la populace et la noblesse anglaises 1 ? Cette hypothèse, qui accommode deux réalités,
convainc en tout cas mieux que quelques autres. Notamment celle-ci, qui met en scène deux familles de banquiers britanniques, les Baring et les Bulstrodes, pour ce que la phonétique de l’un et le
préfixe de l’autre singeraient notre ménagerie. Bah, la « Baring BrothersLe naufrage de la Barings
Originaires de Brême, les frères Baring commencent à scintiller outre-Manche à partir de 1762. La Maison croît, embellit, franchit les océans, accastille des bateaux de commerce, finance des
ambitions, prend des garanties, bref, devient vite l’une des principaux comptoirs du Royaume-Uni. De proche en proche, le négoce devient banque. En 1777, éclot la Baring Brothers qui n’aura de
cesse de devenir la première banque d’Angleterre, apanage déjà à cette époque des Rothschild. Prospérant grâce aux affaires maritimes comme dans le champ politique, la banque Baring Brothers,
devenue beaucoup plus tard la Barings, étale bientôt toute sa puissance en Europe (…)
», fondée en 1777, seize années après la parution de l’ouvrage de Mortimer, ne fut pas une banque proprement connue pour ses penchants à baisser quoi que ce fût
6, sinon son propre pavillon, une première
fois, en 1890 suite à de mauvaises affaires argentines. Enfin, on entendra ici ou là l’idée selon laquelle les ours hiberneraient, comme la marmotte ou le hérisson, faisant place au taureau qui,
lui, continuerait à gambader, les pieds enneigés, le museau transi, à fouir le sol gelé et brouter des lichens jaunis.
Dans l’arène boursière, c’est un combat sans fin et sans merci que se livrent les uns et les autres, s’affrontant continûment dans l’interminable quête d’un prix favorable. Les « bulls » sont
optimistes, haussiers - bullish -, tandis que les « bears » sont pessimistes et baissiers - bearish. Les hommes, quant à eux, sont extrêmement changeants, ce qui complique tout.
En conséquence de quoi, les prix des actions sont insaisissables, formant à chaque instant un compromis précaire, à l’espérance de vie très courte, qui dénombre les convictions éphémères des uns,
celles, exactement inverses, des autres, sans oublier celles des éternels irrésolus, qui précisément n’en ont aucune, mais qui feront ce que la majorité décidera. On aura donc peu de peine à croire que cette forge de comportements grégaires ne produit que des cotes mal taillées, à la merci du
commerce des faiseurs d’opinions professionnels. On n’aura pas davantage de peine à pressentir le chaos qui menacera lorsque les prix auront définitivement pris congé du réel ... En ce temps-là,
les golden boys les moins avisés, c’est-à-dire les plus malchanceux, rengaineront leurs superbes collections de boutons de manchette, dorés à l’or fin, qu’ils arboraient la veille encore,
comme un signe de ralliement au clan des grands connaisseurs du Wall Street Game. De beaux boutons, ornés de «
bulls » et de « bears ». D'autres sont déjà à se les disputer ...
Le 15 décembre 1989, Arturo Di Modica, sculpteur de son état, installa nuitamment face au New York Stock Exchange, une énorme statue de bronze de sa composition figurant « la force et la
puissance du peuple américain ». Déplacée à Bowling Green Park face au Financial District, cette œuvre, Charging Bull, un taureau prêt à bondir, deviendra l’une des œuvres les plus
photographiées de Manhattan. Le 20 décembre 2004, Di Modica fit savoir que sa statue était à vendre ; bull ou bear c’est égal, nul ne s’est encore présenté.
(1) Pratique très ancienne en Angleterre attestée au Moyen-Age
« Fitz Stephen, who lived in the reign of Henry II [Plantagenêt] (1133-1189) tells us that ... young londoners were amused
with ... bulls and full grown bears baited by dogs » - Horace Smith & Samuel Woodworth (1831) - Festivals, games and amusements ancient and modern - « Fitz Stephen, qui vécut sous le règne de
Henry II nous dit que ... de jeunes londoniens se divertissaient avec ... des taureaux et des ours adultes, harcelés par des chiens »
(2) Ouvrages économiques de Thomas Mortimer (1730-1809)
1761 - Every Man his own broker – Or a guide to exchange Alley (première édition)
1766 - Dictionary of trade and commerce
1772 - The elements of Commerce in politics and finances
1786 - De l’administration des finances de la France (Joseph Necker / Traduction anglaise)
1809 - A general dictionary of commerce, trade and manufactures
(3) Version de Mortimer véhiculée dans le temps
Alexander Pope (1822) - The works of Alexander Pope
Richard Davenport (1837) – Sketches of impostures, deception and credulity
(4) Le krach de la South Sea Company intervint en 1720
(5) Thomas Mortimer (1761) - « Every man his own broker – Or a guide to Exchange Alley »
« [The Bear] is easily distinguished from the Bull, who is sulky and heavy, and sits in some corner with a melancholy
posture: whereas the Bear, with meager, haggard looks, and a voracious fierceness in his countenance, is continually on the watch, seizes on all who enter the Alley, and by his terrific weapons
of groundless fears -- and false rumors -- frightens all around him out of property he wants to buy; and is as much a monster in nature, as his brother brute in the woods.»
(6) Voici une formule célèbre du Duc de Richelieu, principal ministre de Louis XVIII
« Il y a six grandes puissances aujourd'hui en Europe : l'Angleterre, le France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et la
Maison Baring.»
Illustration : Bulls et Bears jouant aux dés à Wall Street
Publié le 02/09/2006 à 00h05 dans Historiographie
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