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Boursonomics

Boursonomics

Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire

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La planche à billets

    Tant de richesses subjuguaient : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de trésors, arrachés au sol d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes 1. Au XVIe siècle, le port andalou verra accoster 7390 tonnes d’argent et 155 tonnes d’or 2 ! Sitôt déchargé, le métal est fondu, on bat monnaie sans languir ; l’argent facile entretient l’illusion de la fortune et de l’effort inutile. Les rives du Guadalquivir se mordorent, l'indolence gagne. « Aussitôt l’agriculture a délaissé la charrue, et, vêtue de soie, elle a pris soin de ses mains durcies au travail (…) Les denrées elles-mêmes ont pris de l'orgueil et, mésestimant l'argent et l'or, elles ont haussé leur prix » 3 ... qui triple entre 1525 et 1550 ! L'inflation tourbillonneL’inflation, invitee surprise

Le bolivar est mort, vive le bolivar ! Au pays du Libérateur, l’or noir est partout, aux abords du lac Maracaibo, sur la ceinture de l’Orénoque, qui regorge et inonde le Venezuela d’une manne céleste. En cinq ans, les cours mondiaux du pétrole ont bondi, offrant à Caracas, qui en retire 90% de ses recettes d'exportation, les moyens de mener ses affaires. Las, cet afflux de liquidités s’est payé au prix d’une inflation à deux chiffres, la plus culminante du Mercosur. L'oedème monétaire est une tradition ancienne (…)

. On importe tout, soieries et brocarts, draps de France et d’Angleterre, cires et cuirs du Portugal ; le déficit commercial dérape, qu’on comble avec le métal ; une banqueroute survient en 1557, une deuxième en 1575 ; d’autres suivront, au rythme des mines épuisées. Le siècle d’Or s'achève : l’œdème monétaire aura mieux combattu les Habsbourg que toutes les armées du monde.
  De longtemps, l’or et l’argent ont forgé la monnaie. Les premières pièces, lydiennes, alliaient trois parts d’or et une part d’argent. La rareté des précieux métaux asseyait la valeur de la monnaie, qui restait de bon aloi tant qu’on n’avait pas d’intérêt à ce qu’il en fût autrement. On rogna donc très tôt les pièces pour dominer les aléas économiques et l’impécuniosité des puissants. A Rome, ce procédé, initié par Tibère, ne discontinua jamais jusqu’à la fin de l’Empire : en 476, le denier ne contenait plus que 0,02% d’argent 4 ! En France, Philippe IV, monarque inflexible, fit de même après qu’il eut spolié les Templiers et tous les manieurs d’argent, Juifs et Lombards. Puis vint le temps des billets, quand le souvenir de John LawLes alchimistes de la dette

(…) Le 2 mai 1716, le régent de France octroya à un écossais qui avait étudié l’économie, talentueux et beau de surcroît, un certain John Law, le droit d’établir une banque. Ainsi un dandy de Saint-Gilles-aux-Champs se forgea-t-il l'éternité en fondant la Banque Générale, future Banque Royale garantie par nos sires. John Law acquérait aussi l'habilité à émettre des billets, convertibles en pièces de monnaie sur la présomption de revenus des lointaines Amériques, qui paieraient les dépenses de la Couronne et assumeraient la dette publique. Mississipi, Louisiane, spéculation délirante et autres sornettes attestaient l’affaire (…)

 fut apaisé. Faciles à fabriquer, à multiplier, à contrefaire aussi, point n’était besoin de bon métal : de l’encre et du papier suffisaient. Et nul ne fit mieux que la République de Weimar 5, dont les autorités vécurent avec l'illusion qu'une augmentation de la quantité des billets n'affectait pas les prix des produits, ni le niveau des changes. La planche à billets tournait à plein régime : fin 1918, un dollar valait 4 marks ; fin 1923, le même valait 4.200 milliards de marks ! On ne déjeunait pas à moins de 20 milliards de marks dans un restaurant de Berlin 6 ! Billets ou pièces, c’est égal : chaque nouvel exemplaire amoindrit la valeur du précédent. Donc augmente le prix de tout le reste.
  « La nature fait les métaux, les rois font les monnaies » 7. La magnitude du prince est là, et les reflets de sa gloire rejaillissent sur la monnaie qu’il émet, qu’il manipule, et qu’il omet parfois de rembourser. C’est son privilège, un droit régalien, qui ne s’est pas arrêté à l’Ancien Régime. En novembre 1988, Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith

Milton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il prôna, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité (…)

, icône nobélisé du monétarisme, déclarait : « Le déficit [des USA] est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets » 8. Ainsi la « boîte à l’enchanteur » 9 n’a-t-elle pas pris une ride : la première économie ne doit rien à personne puisqu’elle produit elle-même l’argent qu’elle doit à tout le monde ! Faisons les mécomptes : la dette étasunienne
est grosse, de l'ordre de 100% du PIB, contrepesée par des créances à hauteur de 80% du même PIB. La dette est totalement en dollar, insensible au change, mais les créances sont pour 70% libellées en monnaie tierce 10. En sorte, qu’une dévaluation du dollar de 35% annulerait l'endettement net des Etats-Unis ! La planche à billets est une option : l’Empire aura le choix des armes, aussi longtemps qu’il sera en haut de l'affiche et que survivra le mythe d’un dollar as good as gold 11. Mais gare ! La puissance américaine n'est plus celle d'un Kissinger capable de contenir le temps en rêvant à Metternich 12 : le billet vert a déjà su chuter de 65% face à l’euro, entre octobre 2000 et décembre 2004.

Au début des années 1980, le dollar est aux petits soins du G5 : on se concerte sur les oukases de James Baker, secrétaire américain, apôtre du marché qui fera voter le Trade Bill le 3 août 1988, une loi protectionnisteFin de partie pour le libre-échange ?

(…) L'un, l'autre, protectionnisme, libre-échange, la valse hésitation nous amène à la modernité des temps globalisés, parrainée par Friedrich Hayek et les Chicago Boys. Ronald Reagan et Margaret Thatcher furent les chantres de cette école ultralibérale. Mais le réalisme n’est jamais loin, toute hypocrisie bue. Bien que rageant contre le protectionnisme, Ronald Reagan limita les importations étasuniennes d’automobiles et d’acier, de sucre et de textiles ; son administration multiplia par onze les droits de douane sur les grosses cylindrées nippones qui contrariaient Harley-Davidson (…)

! Tantôt trop haut, ou trop bas, le billet vert bat le pavé. Un krach plus tard (1987), le Japon est sonné : toutes ces manigances l’ont mené à la crise ; la déflation saisit l’Archipel en 1995, sans remède miracle, hors le pis-aller de la baisse des taux. Les monétaristes prescrivent une forte ordonnance, dite helicopter drop - parachutage de billets par hélicoptère : en somme, la planche à billets, comme autant de galions dans la chaleur sévillane, l’inflation contre la déflation : un quart de siècle plus tard, l'économie nippone est encore en apnée. En novembre 2002, Benjamin Bernanke, frais émoulu au conseil des gouverneurs de la Fed, qu'il dirigera en 2006, déclara : « Nous avons une technologie appelée planche à billets (…) Des injections de monnaie suffisante renverseront toujours la déflation (…) Il n’y a aucune limite significative à ce que nous pourrions injecter dans le système si cela se révélait nécessaire » 13. Milton Friedman jubilait, qui n’avait pas dit autre chose ; il avait proposé mieux : « Dans mon esprit, la politique monétaire devrait être mise en œuvre par des bureaucrates anonymes, sans pouvoir, remplaçables par des ordinateurs » 8. Le dollar est au milieu du gué.

Tout ce qu’un homme peut faire, il finit par le faire. C’est sa nature profonde. Rogner la monnaie quand le métal manque, émettre des billets gagés sur des compagnies du Mississipi, imprimer des assignats comme avances sur la vente de biens nationaux, ajouter quelques zéros sur sa planche électronique, d’un simple clic … autant de Rubicon qui ne pouvaient qu’être franchis. Alan Greenspan, qui présida la Fed de 1987 à 2006, tripla la masse monétaire quand le PIB ne croissait que du sixième : ainsi, l’homme clé de la planète financière, ardent avocat de l’or dans sa jeunesse, émit-il 6.250 dollars par nouvelle once d’or 4 ! Benjamin Bernanke a dit qu’il ne se priverait pas de « tourner la manivelle ». L'occasion viendra. Car l'Histoire n'est pas chiche d'empires qui ont fait sauter la banque dans leur lente agonie ; Rome bien sûr, Madrid qui coula avec son Invincible Armada en 1588, d'autres encore, dont les embolies monétaires ruinèrent à petit feu la puissance économique et la suprématie militaire. L'inextinguible propension de l'homme à créer les outils de son propre désastre montre la voie : au rythme de ses crises, la modernité, notamment financière, dont chacun veut croire qu'elle nous éloigne des conditions du passé, pourrait même n'être qu'un accélérateur de décroissance. Le colosse américainDollar : le roi empire

(…) L’Amérique se prit soudain à rêver d’un avenir impérial. Dans ses nouveaux habits de lumière, ceux d’une puissance économique mondiale devenue la première en 1910 aux dépens de l’Angleterre, Woodrow Wilson passa aussitôt la surmultipliée. Le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, puis, le 7 décembre à l’Autriche-Hongrie : ils lorgnaient l’héritage de l’empire britannique et craignaient que l’Allemagne, qui venait de dépasser la richesse des sujets de George V, ne vînt à les défier sur ce sujet et d’autres (…)

 marche dans les traces de ses glorieux anciens, miné de l'intérieur par les rotatives de son hégémonie : le billet vert.
  Depuis la fin de Bretton Woods et les accords de la Jamaïque, l’or, qui avait assuré la stabilité monétaire au XIXème siècle, n’est plus le juge de paix : quand on n’a plus d’or, on a encore du papier. Quand la monnaie vaudra moins que le papier qui sert à l’imprimer, alors on n’aura plus rien. Et il nous reviendra que Christophe Colomb, qui fit la gloire des Grands d’Espagne, croisa souvent au large de Kingston où l’on démonétisa l’or en 1976, au profit d'un système de changes flottants. Comme un pied de nez à l’Histoire.

 

 

 

(1) Unesco  - « Protection internationale des eaux »

 

En 1985, un chasseur de trésor américain a découvert une cargaison d'une valeur estimée à 400 millions de dollars dans l'épave d'un galion espagnol de 1622, au large de Florida Keys.

 

(2) Pierre Vilar - (1974) - « Or et Monnaie dans l'Histoire »

 

Soit respectivement, 40% et 20% de la production mondiale. (1495-1544) : production mondiale d'or 330 tonnes dont 60 débarquées à Séville, 475 tonnes d'argent dont 265 arrivées à Séville. (1550-1600) : production mondiale d'or 380 tonnes, 95 débarquées à Séville, 17890 tonnes d'argent, 7125 débarquées à Séville.

 

(3) Savedra Faiardo - (XVIIème siècle) - « L'idée d'un prince chrétien »
(4) William Bonner - (2004) - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »
(5) L'Allemagne entre 1919 et 1933 - La constitution fut votée dans la ville de Weimar
(6) http://www.nithart.com/inflalle.htm
(7) Jean Bodin (1529-1596) - « La réponse aux paradoxes de Malestroit »
(8) Le Monde, le 08/11/1988 - « Entretien avec Milton Friedman. Le déficit est ... »
(9) Louis XI désignait ainsi ses finances : un coffre magique dont devait surgir l'argent nécessaire à son gouvernement
(10) Le Monde Dossiers et Documents, Février 2007 - « L'odyssée du dollar faible »
(11) Richard Nixon, 15/08/1971, annonçant l'inconvertibilité du dollar en or (fin de Bretton Woods)
(12) François Mitterrand (1978) - « L'abeille et l'architecte »

 

Page 194 - « A Washington, on rêve au temps béni de Metternich, quand il suffisait au chancelier d'Autriche de s'arc-bouter aux derniers pans de mur de la vieille Europe pour contenir, trente ans durant, l'ébranlement provoqué par la Révolution française. Metternich-Kissinger. N'oublions pas que le second écrivit sa thèse d'université sur le premier. Quelle tentation que d'arrêter le temps ! Arriva cependant le jour où Metternich chassé de vienne vit son œuvre se déchirer ».

 

 (13) Federal Reserve - « Deflation : making sure it doesn't happen ! »

 


Illustration
 : Galion espagnol, vent arrière  
  
 
 

Publié le 25/03/2007 à 23h45 dans Economics

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