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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 18:02



Le capital est tel le lièvre de La Fontaine, peureux, sans cesse sur le qui-vive, à guetter un souffle, une ombre, et cette crainte maudite l’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts
1. Un rien, il détale, et bientôt à sa suite la multitude, qui prend la chose en gros et s’égaille. L’investisseur moderne est tout entier de ce bestiaire, bas de poil, viscéralement inquiet, jamais en repos, toujours prêt à se débander quand l'indice bringuebale. Il craint le risque comme la peste, jusqu’au tréfonds qui lui commande l’urgence confuse de recouvrer sa mise, hic et nunc 2. Pour les courageux les plus transis, conséquemment les plus nombreux, l’inclination pour la trésorerie sonnante et trébuchante, un vieux réflexe, stérilise les velléités d'affaires au long cours            - Oceano nox -
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(…) Le temps est-il le meilleur ami de l'investisseur ? Voilà qui reste à voir ! La Nouvelle Economie fossoya beaucoup et ceux qui survécurent ne sont pas à l'aube de récupérer l'argent qu'ils y investirent. Ceux-là, à qui l’on conseilla le « buy and hold » comme règle de gestion, le « wait and see » comme assurance tous risques regretteront de n’avoir pas quitté les affaires quand il n’y en avait plus. Les faiseurs d’argent n'ont pas renoncé : ils délibèrent toujours à l’indicatif, ne poussant jamais leur conjugaison jusqu’au subjonctif, le temps du doute ; et la ritournelle du placement boursier dépassant tous les autres domine encore, cependant que le réel ne sait que le contredire (…)
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     - Boursonomics 25/11/2007 -

. Le cash ! Voilà le pôle magnétique qui ronge l’horizon temporel des traders : tout doit lui revenir, au premier cri, sans aléas de contrepartie ni de prix, exfiltré de Marchés suffisamment liquides ou réputés tels. Le lièvre fuit, le financier revend, s’il le peut !

Pour la théorie, la liquidité d’un marché financier est sa capacité à absorber les achats des uns et les ventes des autres sans ciller, c’est-à-dire sans effet majeur sur les cours. Ainsi, tel qui souhaite acquérir des titres, ou s’en débarrasser, peut-il le faire sur la base d’un prix instantané qui l’assure de trouver preneur. Paré de telles vertus anxiolytiques, le Marché roule, et de là dit-on, résulte son talent inégalé à organiser l’économie tout entière, son efficience auto-immuneLes dieux d’Epicure

(…) L’atterrissage de la finance qui suivit la crise financière fut brutal malgré l’optimisme déterminé des économistes qui glosaient à l’aléa passager. L’allocation optimale du capital, vocation académique des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à cent cinquante dollars à l’été 2008. On pointa la boulimie des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement du précieux liquide. Quand, en septembre, commença la fin, le pétrole escorta les indices boursiers au tréfonds. Seul vestige de la théorie, la débâcle, qui fut mathématiquement efficiente (…)

 à allouer le capital vers l’usage productif, lent et besogneux. Curieux paradoxe tout de même, qui omet de représenter tout ce que la quête obsessionnelle d’une porte de sortie contient de négation de l’engagement durable ; et qu’incidemment, aucun contrat ne saurait convenir qui n’offrît la garantie permanente d’un retrait immédiat
3. La nature profonde du Marché est celle-ci, court-termiste et irrésolue, toujours rétive à l’amputation de son champ d’action, ne sachant se donner qu’à la condition qu’on ne lui refusera rien. La liquidité n’est qu’un artefact de cette finance plongée dans « l’eau glaciale du calcul égoïste 4 », dont la parole, sitôt donnée, sitôt reprise, ne vaut que pour le temps petitement compté où elle en servira l’intérêt. Le risque n’est bon que porté par autrui ; il brûle les doigts. Ce mistigri-là ne peut qu’il ne doive circuler de mains en mains pour délier chacun, qui se serait imprudemment obligé.

La spéculation est l’ébullition naturelle de la liquidité ; se nourrissant des variations de prix, elle disparaît avec elles dans le tarissement des cotations. La valeur fondamentale des titres, débarrassée de tous ses adjuvants de Marché, redevient alors le point central d’estimation des entreprises ; le long terme reprend le dessus, redonnant aux analystes financiers du grain à moudre, dans l’accablement de tableaux de chiffres ennuyeux, dépiautés en tirant la langue. Hélas, cette comptabilité laborieuse, teintée d’un soupçon d’arriération, ne fait pas l'éclat de la finance contemporaine voulue par ses chantres libéraux. Haro donc sur les vieux barbons, comme John Keynes, qui, observant déjà le lien entre liquidité et spéculation, préconisait qu’on imposât aux Marchés des coûts de transaction élevés
5, ou sur James TobinTobin or not Tobin

De tous les lauréats « nobélisés », discipline Economie, James Tobin occupera dans nos mémoires une place qu’il eût assurément préféré plus en rapport avec sa personne. Mal comprise, la taxe éponyme à laquelle il proposa d’astreindre les flux de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet plus pour son renom que ses recherches, quel qu’en fût le mérite. Il suggéra de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises et d'orienter les revenus dégrippés vers les pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent du cas, firent de la taxe un thème et de James Tobin un fer de lance, à son corps défendant (…)

 qui suggéra une taxe à cette fin. En raréfiant le capital disponible pensait-on, on étranglerait peu ou prou la spéculation, et avec elle, ses épisodes désastreux. Ces intentions furent reléguées aux réserves, priées de céder le pas au culte marial des temps dérégulés, où la moindre contrainte, financière ou non, devint crime de lèse-marché. La durée de détention des portefeuilles fondit comme neige au soleil, celui des îles Caïmans, et les bulles spéculatives détournèrent vite les Marchés financiers de leur objet primordial, l’investissement productif. Bientôt après, les krachs.

La grande affaire des Marchés est de produire des prix ; acheteurs et vendeurs se confrontent autour des corbeilles électroniques, opinant à l’envi jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation légitime. Cette estampille, la plus consensuelle à un instant donné, fédère la communauté financière, qui la reconnaît. Une telle unanimité sert les échanges et rend les titres liquides
6, entraînant par le fait le ralliement d’investisseurs nouveaux et les capitaux qui vont avec. Ce processus s’autocatalyse : car, en adoubant ainsi le prix de Marché, qui résume tout ce qu’il y a à savoir, les opérateurs, toujours plus nombreux, se détournent du réel et concentrent leurs feux sur la prochaine cotation, qui dira tout ce qu’il y a à faire. Cette nombrilisation génère des postures sans rapport avec la marche des entreprises et des nations : elle pousse les uns à tenter d’anticiper l’opinion majoritaire, et tous les autres à suivre le troupeau. L’économie devient alors un optimum de second rang, hors du temps. L’entropie du système augmente : la liquidité, chauffée à blanc par la seule opportunité d’acheter pour revendre, autrement appelée spéculationPersona non grata

Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…)

, dégénère vite en émulsion gazeuse, autrement appelée bulle. Et cette thermodynamique-là nous renseigne assez sur l’art et la manière de garantir le fameux Return On Equity
7 (ROE) de 15% l’an.

L’intérêt supérieur du Marché commande tout : ses hérauts ne manquent pas, qui se bousculent pour apporter sa lumière, jusqu’à l’aveuglement. Ainsi Michel Prada, ex-patron de l’AMF, déjà signalé ici pour ses appels dévots à la transparence
8, qu’aucun agioteur n’a d’ailleurs jamais entendus, ne vit-il récemment pas plus de traverses à ce que la fluidité libérale trouvât nombre de ses sectateurs offshore. En avril 2007, entre autres contes de la même eau, il qualifiait les hedge funds de « participants utiles sur le marché [qui] en assurent la liquidité 9 ». Hé quoi, ce qui paraît dominer pour Michel Prada est que les Marchés soient innervés, non que ce fluide vital provienne d’îles sous le vent juridiquement inexpugnables, zones de non droit où se thésaurisent tous les escamotages fiscaux, pour ne rien dire des blanchiments mafieux ! Bah, le Marché doit avancer, et rameuter les troupes sans trop y regarder ! Ce que l’on voit moins cependant, c’est que le nombre ne fait pas toute l’affaire quand le prix ne la fait plus à son tour. Que sa pertinence vienne à vaciller, qu’il ne soit plus cette référence unanimement admise, et tout s’arrête. La titrisation du crédit hypothécaireABS, CDO et consorts

(...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…)

, rendue illiquide parce qu’aucun prix ne convenait plus, grippa le système entier qui pourtant ne manquait pas de tournebroches. La croyance collective soutient l’édifice : mais ces humeurs sont changeantes.

« Rassurer les investisseurs ! ».
Voilà bien le refrain le mieux servi, mâtiné d’une pointe d’héroïsme pour ces soldats inconnus de la guerre financière, que l’on imagine à l’affût, défendant pied à pied leurs positions contre les vicissitudes du temps. Pour un peu, cette épopée paraîtrait mémorable. Mieux vaut néanmoins un chèque dans la main qu’une cote sous les yeux 10 ! Finissons : dans sa fuite, le lièvre effraie à son tour plus couard que lui, des grenouilles, qui s'acagnardent dans leurs grottes profondes. Lesquels batraciens, à l'été, aiment à s’enfler comme les bœufs d’une autre fable. Avant d’éclater. La saison suivante, on recommence.
 

 

 


 

(1) Jean de La Fontaine - « Le lièvre et les grenouilles »
(2) Ici et maintenant
(3) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »
(4) Karl Marx (1848) - « Le manifeste communiste »
(5) John Maynard Keynes (1939) - « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie »

 

Page 174 - « Il est généralement admis que, dans l’intérêt même du public, l’accès des casinos doit être difficile et coûteux. Peut-être ce principe vaut-il aussi en matière de Bourses. Le fait que le marché de Londres ait commis moins d’excès que Wall Street provient peut-être moins d’une différence entre les tempéraments nationaux que du caractère inaccessible et dispendieux de Throgmorton Street pour un Anglais moyen comparé à Wall Street pour un Américain moyen. La marge des jobbers, les courtages onéreux des brokers, les lourdes taxes d’Etat sur les transferts, qui sont prélevés sur les transactions au Stock Exchange de Londres, diminuent suffisamment la liquidité du Marché ( … ) pour en éliminer une grande partie des opérations qui caractérisent Wall Street. La création d’une lourde taxe d’Etat frappant toutes les transactions se révèlerait peut-être la plus salutaire des mesures permettant d’atténuer aux Etats-Unis la prédominance de la spéculation sur l’entreprise ».

 

(6) André Orléan (2005) - « Le pouvoir de la finance »
(7) Retour sur investissement

(8) Marc Aragon (2008) - « La transparence : et après ? »
(9) La Tribune, le 28/03/2007) - « Les hedge funds sont des participants utiles sur le Marché »

 

« L’enjeu pour le régulateur, est de s’assurer que les hedge funds respectent comme les autres acteurs du marché, les règles communes au regard de l’usage d’informations privilégiées ou de possibles manipulations de cours (…) Fonds d’arbitrage à l’origine, les fonds de gestion alternative interviennent désormais dans tous les domaines. Ils sont des participants utiles sur le marché : ils en assurent la liquidité, ils apportent de l’efficience par l’arbitrage et ils se comportent en actionnaires actifs, bousculant parfois des managers un peu trop paisibles ». (ndla : transparence, liquidité, efficience, rien ne manque à cette exégèse du Marché ; quant aux managers un peu trop paisibles, on ne sait quelle place Michel Prada s’y attribue lui-même).

 

(10) Proverbe rapporté part Gérard Blandin (2007) - « La Bourse ou la vie »   

 





Illustration : Image extraite du site Tezeko (Le blog des économies faciles)

 

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Published by Marc Aragon - dans Mythes et Réalités
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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 21:44


       
Nathan-Mayer-Rothschild-copie-5.jpgLa malice vint aux hommes de bonne heure et ne les quitta plus. Dans ses Œuvres Complètes, bien après les philosophes antiques, Voltaire instruisit à son tour l’universalité et l’intemporalité 1 des ressorts de l’espèce, notant que « tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d’un bout de l’univers à l’autre ». Ainsi, le génie artificieux de quelques-uns, jusqu’à leurs moindres actions, et les plus communes, gouverne-t-il de longue date  et en tout lieu l’intérêt particulier qui harasse la multitude. Thalès de Milet lui-même, savant grec immémorial, fit étalage d’un talent de ce genre : flairant une récolte d’olives abondante, il réserva tous les pressoirs à huile des alentours, s’appropriant l’ensemble des moyens. La saison fut bienveillante et la cueillette copieuse : à l’automne, l'avisé mathématicien          - Marchés dérivés  -
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(…) Thalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, avait une très bonne connaissance des étoiles. Il aperçut un jour dans l’épais cosmos les auspices d’une récolte d’olives de bonne facture ; il réserva tous les pressoirs à huile des environs, à bon prix : il était le seul client. La récolte d’olives ne déçut pas : les pressoirs furent si recherchés qu’il put les sous-louer avec un copieux bénéfice à la clé. Aristote, qui conta cette anecdote, nous apprend que les contrats d’options étaient déjà utilisés à Athènes, connus à Rome et dans les colonies de marchands phocéens. Les produits dérivés ont aujourd’hui vampirisé les Marchés des promesses, sous la férule d'un génie financier inextinguible (…)
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     - Boursonomics 19/08/2006 -

 put sous-louer les moulins à son avantage, et ramasser la mise. La confiscation des stocks à des fins spéculatives est un arrangement millénaire : époussetée, anglicisée, connue sous le nom de corner, celle-ci s’invita vite sur les Marchés boursiers. Pour y prospérer durablement.

Nul n’a peut-être mieux défendu l’avancement de sa fortune que le fameux Nathan Mayer Rothschild, mâle alpha d’une lignée 2-1 qui descendit de Hesse par la banque jusqu’à leurs majestés britanniques   - Le naufrage de la Barings -
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(…) Originaires de Brême, les frères Baring commencent à scintiller outre-Manche à partir de 1762. La Maison croît, embellit, franchit les océans, accastille des bateaux de commerce, finance des ambitions, prend des garanties, bref, devient vite l’une des principaux comptoirs du Royaume-Uni. De proche en proche, le négoce devient banque. En 1777, éclot la Baring Brothers qui n’aura de cesse de devenir la première banque d’Angleterre, apanage déjà à cette époque des Rothschild. Prospérant grâce aux affaires maritimes comme dans le champ politique, la banque Baring Brothers, devenue beaucoup plus tard la Barings, étale bientôt toute sa puissance en Europe (…)
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     - Boursonomics 26/12/2006 -

. Habile ou roué, c’est selon, le primat du clan fit de l’accaparement des ressources l’un des principes actifs de l’enrichissement de sa parentèle. En 1831, le mercure était déjà un métal précieux, irremplaçable en aucun de ses usages, en médecine sous forme de sels, pour l’étamage des glaces, la dorure et l’extraction de l’or. L'essentiel de la production provenait des mines d’Almaden en Espagne, conquises à prix d’ami par la maison Rothschild après qu’elles eurent garanti un prêt à la couronne espagnole. Les cours du vif-argent doublèrent. Les acheteurs se tournèrent vers la mine d’Idria en Autriche, second gisement de l’époque. Las, les prix y avaient triplé, non d'ailleurs sans incidences funestes 2-2, sous la férule d’un nouveau propriétaire,  : Nathan Mayer ! Cet esthète de la captation eut surtout l’occasion de parfaire son art dans la finance où il excellait. Capable de suite dans tout, il ne se priva de rien et accula les Marchés sans relâche. En 1819, fort de son renom, il favorisa la baisse d’un emprunt anglais pour amorcer de grosses ventes à terme, au-delà de la quantité de titres disponibles 2-3. Puis, les cours libérés, il contraignit les spéculateurs à lui racheter ses propres titres. Son prix fut le leur.

Les Marchés boursiers, lieux essentiels du capitalisme 3, qui focalisent ses feux et in fine les résument tous, nous donnent à voir toutes les dérives lucratives du commun, entre grosses mains, initiés ou carambouilleurs, qui n’ont d’autres vues libérales que la profondeur de leurs poches. Acheteurs et vendeurs, également avertis et très efficients, en théorie, confrontent leurs opinions sur les places : un prix émerge alors, consensuel, qui fluctue au gré de la survenue d’informations nouvelles. Des échanges s’opèrent, quelques-uns au comptant, d’autres, les plus nombreux, sous la forme de promesses d’achats ou de livraisons à terme : les capitaux où les titres correspondants sont empruntés 4, et la liquidité du commerce, assurée. Mais il arrive que les vendeurs à découvert soient frappés de stupeur devant des hausses à l'à-pic, pressés alors de racheter à tout prix ce qu’ils ne possèdent pas (« bear squeezeAu fil des années, l'Analyse Technique des cours boursiers s'est assez largement imposée auprès des inconditionnels des Marchés financiers, popularisant à cette occasion tout un corpus de méthodes prévisionnelles. Cette recherche, qui reprit de la vigueur à l'aube des années 1980, a depuis lors disséminé ses abréviations paresseuses (MACD, RSI, SAR, ...) ainsi que nombre d'anglicismes coriaces …
»). Gare ! L’actualité ne fait pas toujours toute l’affaire de ces élans boursiers : la manipulation n’est jamais loin, quoique proscrite, d’opérateurs qui assèchent le marché dans le but d’acculer dans un coin, dirait-on mieux dans les cordes, les vendeurs à découvert pris sans vert de liquider leurs positions d'extrême urgence. La hausse s’accélère encore, puis le soufflé retombe. Ainsi va la modernité financière, ses hauts, ses bas, ses enrichissements sans cause. Ses déconfitures aussi.

L’Angleterre fut un temps le siège de prédilection des corners boursiers, quand son lustre colonial en imposait encore au monde entier. Sa primauté financière s’accompagna d’une propension avérée à de telles équipées. On aperçut quelques-uns de leurs symptômes en 1847 et 1857 sur le marché du blé, en 1866 sur celui du coton, et d’autres fois encore 5. Puis, à l’aube du XXe siècle, les Etats-Unis supplantèrent la vieille Albion : la mode se transplanta outre-atlantique, krachant avec force dès 1907. Ce que l’on appela la « Panique des banquiers », une vieille antienne
, trouva son origine dans un corner raté sur United Copper, ourdi par les propriétaires eux-mêmes en vue de fixer un meilleur prix de vente de la compagnie. L’action s’apprécia du double de sa valeur en vingt-quatre heures, puis rechuta du triple le lendemain, causant la ruine des instigateurs, les frères Heinze, et par contagion celle de la Knickerbocker Trust, troisième société fiduciaire de New York. Toutes les banques prêteuses subirent des retraits massifs, et bientôt le pays entier vacilla ; Wall Street perdit un dollar sur deux. John Pierpont Morgan mit fin au chaos en invitant, entre autres, le clergé local à prononcer des sermons encourageants 6. Le même intervint auprès du légendaire Jesse Livermore pour qu'il débouclât son corner sur le coton, qui l’avait enrichi de trois millions de dollars en une seule journée 7 !

En 1980, l’argent-métal vint à la Une ; les richissimes frères Hunt, qui avaient accaparé en moins d’un an près de la moitié des réserves mondiales du précieux métal, acculèrent le Marché de tant de contrats amassés sur l’argent que les vendeurs ne pouvaient tenir leurs engagements à terme. Le cours, qui somnolait vers 5 dollars en 1979, grimpa à 54 en 1980, poussé par une horde de spéculateurs volant au secours de la victoire 8
. Les autorités s’en mêlèrent : le 27 mars 1980, le cours chuta de 50% en séance ; les Hunt se déclarèrent en faillite et la Réserve Fédérale intervint indirectement pour sauver le courtier Prudential Bache. Voici enfin Volkswagen, the last but not the least 9, constructeur bien connu dont le titre flamba à nul autre pareil à l’automne 2008, au point de faire de la belle allemande la plus grosse capitalisation boursière de la planète - 320 milliards d’euros ! Les fonds spéculatifs, jugeant l’action survalorisée, avaient parié la baisse sur la foi d’une participation de Porsche à hauteur de 42,5%. Quand il apparut que Porsche détenait en fait 74% des actions, et l'état de Basse-Saxe 20%, on comprit que les 6% d'actions restants ne couvriraient pas toutes les ventes à découvert. Ce fut alors la ruée vers la sortie, qui verticalisa la hausse 10. Les pertes des opérateurs, banques comprises, flirteraient la trentaine de milliards d'euros 11. Les profits de Porsche sont indéterminés.

« Puisque la nature a mis dans le coeur des hommes l’intérêt, l’orgueil, et toutes les passions, il n’est pas étonnant que nous ayons vu dans une période d’environ dix siècles, une suite presque continue de crimes et de désastres
1 … ». Cher Voltaire, vous qui concluez, que n’eussiez vous écrit à propos de la finance si celle-ci avait dominé votre époque comme elle surpasse la nôtre ! Sans doute que nous n’apprenons rien du passé, ignorant l’Histoire, la mémoire oublieuse, condamnés à reproduire toujours les mêmes erreurs. Au centuple.
 

 

 


 

(1) Voltaire (1756) - « Essais sur les mœurs et l’esprit des nations »
(2) Edouard Demachy (1896) - « Les Rothschild : une famille de financiers juifs au XIXe siècle »

 
La généalogie des Rothschild – Red Shield : Ecu(sson) Rouge – est plus ancienne ; on n’a retenu ici que l’emblématique chef de file de la Maison anglaise. L’attention du lecteur est attirée sur la violence verbale inouïe déployée à l’encontre de la parentèle Rothschild dans l’ouvrage référé, tenant davantage du brûlot antisémite que de la biographie familiale.

 

Page 97 - « Le premier résultat de la hausse formidable qu’eut à supporter le mercure fut la falsification de ceux de ses sels qui sont employés en médecine. Les préparations mercurielles contenaient toutes espèces de choses, excepté du mercure et les malades crevaient au lieu de guérir. ... ». ( Ndla : la suite du texte, irrespirable, n’est pas rapportée ici)

 

Page 127 - « [Nathan] (...) pour son coup d’essai fit un coup de maître dans le premier emprunt de 12 millions de livres (300 millions de francs) qu’il prit au gouvernement anglais en 1819. Les biographes disent à ce sujet : « Cette opération fut un désastre car l’opération tomba rapidement au-dessous du prix d’émission ; mais Rothschild s’étant hâté de repasser le lot sur le dos de ses amis, il arriva à s’en tirer sans avaries » (…) Nathan (...), pour ses débuts dans les emprunts anglais aurait remporté une veste ! Allons donc ! (…) Il est en situation de combiner un admirable corner en commençant par produire la baisse sur ses propres valeurs pour amener de grosses ventes à découvert de la part de ses adversaires … »

 

(3) L’expression est de John Maynard Keynes, cité par Bernard Maris (2005) - « Antimanuel d’économie »
(4) Extrait du site swingbourse.com à ce sujet :

 

En temps normal le Marché cherche un équilibre entre positions vendeuses et acheteuses. Sa valorisation se définit par l’équilibre entre le nombre de papiers et de liquidités plus un pourcentage représentant l’écart entre les deux. Les acteurs de ces marchés (...) interviennent soit en tant que fournisseurs de papiers (actions) ou fournisseurs de liquidités (monnaie). Une troisième façon d’intervenir consiste à emprunter (louer) des actions ou de l’argent : l’emprunteur en numéraire spécule sur la future montée du titre et espère rendre à son créancier, à échéance, le même montant grâce à la vente de ses actions et garder pour lui l’éventuelle plus value ; l’emprunteur d’actions espère quand à lui une chute des cours ce qui lui permettra de les racheter à un prix moindre et d’empocher la différence : on appelle cela une Vente A Découvert (VAD).

 

(5) Charles Kindleberger (1978) - « Histoire mondiale de la spéculation financière »
(6) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »

 

Page 68 - « En 1907 (...) vint ce qu’on appela la panique de Wall Street. Elle reste dans les mémoires pour un mythe : JP Morgan, en appelant fonds publics et privés au secours de la Trust Company of America en difficulté, et aussi en invitant le clergé de new York à prêcher la confiance dans des sermons encourageants, y aurait mis fin à lui tout seul. La thèse est discutable : un krach peut s’arrêter sans intervention divine ».

 

 (7) Richard Smitten (2007) - « Jesse Livermore : le plus grand spéculateur de tous les temps »

 

« Livermore débuta sa carrière (...) comme commis (...) dans un des bureaux bostoniens de la Painewebber. Un an plus tard, il spéculait à plein-temps. Il accumula rapidement une petite fortune qui le fit bannir des bookmakers de New-York et de Boston. Livermore fit un corner sur le marché du coton et amassa 3 millions de dollars en une journée durant le krach de 1907. J.P. Morgan intervint personnellement pour lui demander de vendre. (...) Livermore (…) vendit à découvert en 1929 et entra dans la Grande Dépression armé de 100 millions de dollars (...). Mais cette biographie nous apprend également qu'un statut social enviable et une immense fortune n'empêchent pas toujours la dépression, les mariages désastreux et les relations conflictuelles avec les enfants ...  ». Jesse Livermore a mis fin à ses jours à l’âge de 63 ans.

 

(8) Les Echos.fr, le 25/07/2008 - « Les frères Hunt et le grand corner sur l’argent »
(9) En français : « Le dernier mais non le moindre »
(10) L'incroyable sismographie de Volkswagen - Octobre 2008

 

(Chiffres exprimés en euro) - Le mardi 7 octobre 2008, le titre Volkswagen montra un premier signe de fièvre : après avoir ouvert à 290,20, l'action connut en séance un pic à 452,00 avant de se replier et clôturer à 287,00 ; 10.991.200 titres furent échangés cependant que l'on n'avait pas dépassé des volumes de 4 millions de titres durant les dix séances qui avaient précédé. Les cours connurent alors une hausse ininterrompue jusqu'à 428,00, qu'on atteignit le 16 octobre - soit près de 50% de hausse  en 7 séances -, dans des volumes de l'ordre de 4 millions de titres échangés. Puis le titre s'effondra jusqu'à 210,85 en clôture du vendredi 24 octobre. Le lundi suivant, l'action Volkswagen explosa à la hausse avec un plus haut en séance à 634,75, fermant à 520,00. Le lendemain 28 octobre, après une ouverture à 500,00 avec un passage au plus bas à 471,00, le titre fut propulsé à ... 1.005,00 avant de clôturer à 945,00. La fièvre retomba ensuite : le 4 novembre, on baissa le rideau à 398,00. Le cours avoisine aujourd'hui les 200,00 euros.

 

(11) Boursier.com, le 29/10/2008 - « Volkswagen : le corner aurait coûté 20 à 30 Mds€ aux fonds et aux banques »

 



 

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Published by Marc Aragon - dans Historiographie
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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 14:34


« L’intervention des pouvoirs publics dans le jeu conjoncturel des forces économiques ne sert pas à grand-chose. Ses interventions sont plus déstabilisantes que régulatrices et il vaut mieux que l'Etat se mêle le moins possible de faire de la politique économique 1 ». Voici résumé le néolibéralisme venu d’Amérique, sous la plume de l'un de ses importateurs français les plus zélés, Henri Lepage, conseiller d’Alain Madelin, lui-même héraut de la cause. De fait, ces thèses plurent outre-Atlantique, où l’on se hâta de liquider les anciennes coutumesLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman dévalua la monnaie tricolore de 80% 1 ! Une décennie plus tard, l'avènement du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre et aux priorités de la reconstruction. Mais si on dévaluait beaucoup, on contrôlait aussi beaucoup les prix…. Paul Volcker, argentier de la Fed, inaugura cette modernité en vainquant la grande inflation des années 1980 par le monétarisme, tandis que Ronald Reagan, le jour même de son investiture, consacrait l’Etat comme le problème, non comme la solution 2. Depuis lors, les marchés financiers, indociles et peu capables de vues, krachent sans cesse, asphyxiant à chaque fois l’économie réelle de leurs postcombustions. Et les banques, épicentres de la rationalité, ne doivent qu’à l’Etat d’être sauvées de pis à toute peine !

Le paradoxe n’est donc pas mince pour les tenants de la souveraineté des Marchés, et la main décidément trop visible que celle de l’Etat qui supplée leurs embardées optimales ! Mais il n’est pas suffisant encore pour dessiller les dévots libéraux, quiétistes de l’extrême et contemplateurs-nés, qui cultivent avec conviction ce qu’Hyman Minsky qualifiait d’aveuglement au désastre. Henri Pigeat, ancien patron de l’AFP, habitué des médias, est de ceux-là, qui ripoline la doxa libérale, couche après couche, sur fond de ruines fumantes. Le 20 janvier dernier, sur une radio économique, il déclare avec componction : « L’intervention de l’Etat dans les banques, cela donne le Crédit Lyonnais, je suis désolé 3 ». Nul dans l’assistance ne releva, sans doute pressé par le temps, surtout pas Alain Madelin, déjà nommé, encore présent et toujours d’accord avec quiconque stigmatise la contrainte administrative, héroïque malgré un bon quart de siècle de démentis. Ainsi, nos répétiteurs expertsFontenelle raconte que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles … parviennent-ils au mépris de la réalité et au terme de débats sans contradiction sérieuse, à faire accréditer quelques idées trompeuses avec la foi de l’Occident médiéval. Cette scolastique, qui choisit stoïquement la théorie à tout prix contre les faits, est typique d’une pensée à bout de souffle, épuisée par ses propres contradictions. Car, au réel et loin du contrôle étatique, la loi bancaire capitale est celle du carnage.

La  crise actuelle force la sidération : tant de milliards vaporisés ici, tant d’autres là qu’on a peine à compter, en attendant les suivants qui ne manqueront pas d’émerger ! En avril 2008, le G8 tokyoïte donnait cent jours aux banques pour révéler leurs pertes ; peine perdue : une année après 4, les dépréciations affluent encore, et nul ne paraît à même ni souhaiter fournir un chiffre. Ainsi, la gestion du risque, un pur oxymore, dévoile-t-elle la vraie nature des institutions, celle d’une cupidité sans faille aux accents artificieux de la haute finance éclairée, qui finalement ne maîtrise rien, ne sait rien, à commencer par l’étendue de ses propres méfaits. « Greed is good 5 » lançait Gordon Gekko dans le film « Wall Street », permis de dévaster 6 en poche. Fin septembre 2008, Christine Lagarde évaluait les pertes des banques privées tricolores à 20 milliards d’euros pour l’année écoulée 7. En janvier 2009, Gordon Brown, qui avait déjà viré sa cuti en nationalisant Northern RockNorthern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprime l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot …, dénonçait l’irresponsabilité des banques britanniques, se résolvant à prendre sous son aile Royal Bank of Scotland après que la rolls écossaise eut annoncé une perte record de 31 milliards d’euros 8. La Suisse plaça UBS dans le peloton européen, l’Allemagne, Hypo Real Estate. Quant à l’ex-belgo-néerlandaise Fortis, dopée par quelque trois cents pied-à-terre offshores 9, sa prodigieuse vista escamota 19 milliards d’euros 10.

Mais rien ne vaut qui ne vienne d'Amérique. En mars 2008, Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …
, primo-infecté, échappa au désastre par la grâce de la Fed qui gagea une trentaine de milliards de dollars d’actifs illiquides. En mai, devant les culbutes de maisons de second rang, la Réserve Fédérale apporta 150 milliards de garantie aux organismes de crédit et 100 autres aux banques de dépôt. Rien n’y fit. En juillet, la banque californienne Indymac rendit son tablier, s'affichant comme le plus gros fiasco bancaire du dernier quart de siècle. La descente aux enfers continua, nonobstant les collatéralités non bancaires. Le 6 septembre, Lehman Brothers se dit en perdition : 613 milliards de dollars de dettes, 85 milliards de papier toxique sous dossier dont 57 dérivant de subprimes à mettre au clou 11 ! Bank of America et Barclays candidatèrent : le Financial Times, optimystique, y crut, le 12 septembre, qui écrivit : « Il est temps pour les autorités de se retirer (…) Ce qui a été fait jusqu’à présent devrait être suffisant ». Las, les repreneurs renoncèrent, et Lehman disparut. Entretemps, Merrill Lynch publia une cinquantaine de milliards de dollars de perte depuis l’été 2007 4 ; et plus récemment, Citigroup, qui acheva le Glass Steagall Banking Act, une trentaine de mieux. En somme, de la belle ouvrage que l’oncle Sam fut prié d’équarrir de plans multimilliardaires, au prix de contorsions ubuesques 11. Sauf à courir à la ruine.

Le schuss bancaire est une tradition étasunienne assez ancienne. Le krach de 1907, aussi appelé « Panique des banquiers », étrenna la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. La crise de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui expédia près de 10.000 banques privées
- Le Glass Banking Act -

(...) Les victimes du mégakrach de 1929, consentantes ou non, furent innombrables, qui eussent préféré de beaucoup que leur épargne fût garantie plutôt que d’être vouée au néant ! Le ravage bancaire perdura jusqu'à la déferlante de liquidations de 1933. Franklin Roosevelt arrêta l’hémorragie avec le Glass Banking Act : la séparation des banques de dépôt de leurs filiales d’affaires, y tiendra la place la plus remarquée par l’Histoire ; surtout, l’assurance des dépôts bancaires déboucha sur la naissance d’une Federal Deposit Insurance Corporation chargée de liquider l’actif des banques faillies et de garantir au mieux les avoirs de tous les déposants. Tout alla mieux pendant un demi-siècle (...)

- Boursonomics 21/04/2014 -
ad patres, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui voulait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, comme celui de la Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain 12. La finance métabolise ses propres humeurs mortifères ; ses collapsus ne laissent jamais indifférents l’économie à l’entour, qui imposent aux Etats, bons samaritains, de sauver la mise à chaque fois : la position centrale des fauteurs de troubles est hélas sans alternative possible. En sorte que la morgue des banquiers sauvés des eaux, incidemment des citoyens de passage, marchandant sans vergogne les bonus, les primes et les dividendes des uns et des autres, a ceci d’irréel que quelques-uns de ces combattants auraient mal survécu, ou pas du tout, à l’indifférence de la puissance publique. En France, le bon sens près de chez vous se fit tirer l’oreille ! L’individualisme est au coeur du système, et l’argent, au coeur du coeur. « Qui tombe meurt 13 ».

La finance surpasse désormais l’économie - quatre fois le PIB mondial. Outre-Manche, les échanges financiers sont quinze fois plus importants que les échanges de biens et services 14. La débâcle est à l’avenant, et l’Etat, ce partenaire honni, tracassier, mauvais gestionnaire quoique libéral, bref cet empêcheur de tourner en rond, prié de remettre au pot. Les tendances suicidaires du système commandent plus que jamais au confinement de la finance à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : l’arrière-plan 15. Banques comprises.

 

 


 

(1) Henri Lepage (1978) - « Demain le capitalisme »
(
2) Investiture de Ronald Reagan, le 20/01/1981 - « L’Etat n’est pas la solution de nos problèmes, il en est la cause »

(3) BFM Radio, le 20/01/2008 – Emission « Good Morning Business » vers 09H50 ;
(4) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »

 

Page 118 - « En juillet 2008, après tout de même un an de crise générale et, pour ce qui la concerne, 47 milliards de dollars de pertes, Merrill Lynch en est encore à tourner autour du pot et, dix jours après l’annonce de ses résultats du deuxième trimestre, - 9,4 milliards supplémentaires de dépréciation qui avaient fait croire  aux investisseurs que cette fois-ci le fond avait été atteint – à s’aviser d’un «  petit oubli » de 5,7 milliards de plus ... ».

 

(5) « L’avidité est bonne» - Michael Douglas (Gordon Gekko) dans le film d’Oliver Stone Wall Street (1987)
(6) L’expression est de John Kenneth Galbraith (1993)
(7) RMC Info, le 22/09/2008

 

« Les banques françaises ont subi des pertes, je ne le cache pas. Elles ont subi environ 20 milliards de pertes pour l'année de crise que nous venons de vivre et la faillite de Lehman Brothers leur a coûté 1,5 milliard. On sait très bien où sont les pertes, de combien elles sont, et ça les a entraînées, pour certaines à recapitaliser. Elles ont des actifs largement suffisants, compte-tenu de la taille de leur bilan ».

 

(8) Les Echos, le 20/01/2009 - « La perte de RBS en 2008 pourrait atteindre 28 milliards de livres »
(9) Le Monde Diplomatique, décembre 2008 - « Un inextricable maquis de filiales »

 

« … Selon un document tenu à jour par le Centre for Research on Multinational Corporations, Fortis détiendrait en effet pas moins de trois cents établissements enregistrés dans les meilleures places offshore de la planète. Quelques-uns portent fièrement leur blason : Fortis Intertrust (Îles Vierges britanniques), Fortis Investment Management (Îles Caïmans), Fortis Commercial Finance (Luxembourg), Fortis Private Wealth Management (Antilles néerlandaises), Fortis Foreign Fund Service (Suisse) … Dans la plupart des cas cependant, rien ne laisse deviner le fil qui relie ces structures exotiques à leur maison-mère. Ainsi de JEB Ltd au Libéria, de Comanche Ltd aux Bahamas, de Jasmette Valley Inc au Liechtenstein, de Swilken Holdings au Panama, etc. La liste court sur dix pages ... ».

 

(10) Les Echos, le 22/01/2009 - « Fortis Banque Belgique estime ses pertes 2008 à 19 milliards d'euros »
(11) Jacques Attali (2008) - « Après la crise »

 

Page 109 - « Le plan Paulson est assorti de quelques conditions suspensives : les revenus des dirigeants devront être limités ; les agences gouvernementales entreront dans les conseils des entreprises aidées ; les fonds prêtés seront remboursés par les revenus futurs. Le Sénat hésite. Beaucoup sont sincèrement choqués par ce qu’ils assimilent à du socialisme. D’autres marchandent cyniquement leurs voix : on décide ainsi de l’extension de la taxe sur le rhum à Porto Rico et aux Îles Vierges, de la possibilité pour les circuits de courses automobiles d’étaler leurs pertes sur sept ans, du transfert de certaines taxes à l’importation de produits lainiers au Fonds Lainier … ».

 

(12) Joseph Stiglitz (2004) - « La grande désillusion »
 

Page 117 - « Pour ne citer qu’un seul exemple, la scandaleuse débâcle des Caisses d’Epargne aux Etats-Unis, bien qu’elle ait constitué l’un des facteurs clefs qui ont déclenché la récession de 1991 et qu’elle ait coûté au contribuable américain plus de 200 milliards de dollars, a été, parmi les opérations de sauvetage suscitées par la déréglementation, l’une des moins chères (en pourcentage du PIB), et la récession aux Etats-Unis, l’une des plus douces si on la compare à ce qui s’est passé dans d’autres économies qui ont subi des crises semblables … ».

 

(13) François Mitterrand (1978) - « L’abeille et l’architecte »
(14) Alternatives Economiques, Hors Série 1er trimestre 2008
(15) Adaptation personnelle d’une citation de John Maynard Keynes extraite de « Essays In Persuasion »

 

« Ainsi donc, l’auteur de ces essais, malgré tous ses coassements, continue d’espérer et de croire que le jour n’est pas éloigné où le Problème Economique sera refoulé à la place qui lui convient : l’arrière-plan … ».

 

 


 

Illustration : L'argent est plat afin d'être empilé (proverbe écossais)

 

 

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Published by Marc Aragon - dans Economics
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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 18:56


Fontenelle raconte que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans interroger les sibylles. Et en cette gageure, les vieux trépieds 1 de Delphes étaient dépositaires de l’avenir depuis un temps immémorial : ils dominaient le Marché dirait-on aujourd’hui. Ces antiques pratiques, divinement corrompues, qui montraient bien qu’on avait affaire à des hommes, témoignaient déjà de l’avantage supérieur des puissants à circonvenir l’opinion, aussi bien que de cet impérieux besoin de l’espèce à circonscrire ses lendemains. L’un s’ajoutant à l’autre, le commerce perdura, jusqu’à nos jours, selon le génie particulier de quelques-uns d’affliger l'ordinaire de tous les autres. La prescience a troqué son décorum cérémoniel et ses sentences opaques contre l’étiquette contemporaine des avis d’autorité, généralement optimistes et chiffrés. Nous ne sommes guère plus avancés.

Un exercice s’achève, un autre commence, qui nous donne l’occasion de feuilleter les prévisions des analystes. L’année 2008 fut horrifique, avec un indice parisien en déclin de 42%, à l’image des parquets mondiaux. Néanmoins, peu après l’épiphanie, celle-ci ne fut pas pressentie avec la réserve, voire la déploration, qui eût convenu. La compulsion acheteuseConvictions acheteuses

(…) A la fin de l’été 1929, les quotidiens ne se bornaient plus à citer quels titres monteraient en séance et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait travaillé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger analyste, qui présageât la hausse, avec des chances sûres de succès, cireurs de chaussures compris. Soixante ans plus tard, en octobre 1987, la vista des éditeurs de 800 lettres confidentielles fut de la même eau : six à peine, des gâte-sauce, sous-entendirent le krach, à mi-voix. Les analystes boursiers sont de ce genre, inoxydablement positifs: ils bannissent la baisse et répugnent mordicus à conseiller quoi que ce soit à la vente ...
, panache blanc du métier, n’avait pas désarmé. « Les stratèges actions privilégient pour 2008 un scénario plutôt optimiste
» titrait La Tribune le 29 janvier dernier sur dix colonnes. Les porte-parole missionnés pour la circonstance, le caquet en partage, n’y allèrent pas de main morte 2-1 : le plus mesuré d’entre eux surestima la cote finale du CAC de près de 30% ! La palme revint au poulain de Natixis, la banque aux doigts d’or, qui entrevit l’indice parisien au zénith des 7.000 points, soit une erreur de quelque 55% ! Bah, pour certains, le ciel est la seule limite. On est pris de vertige à l’idée que des gérants manient l’argent d’épargnants sur la base de tels évangiles. « Nous sommes entrés dans une catégorie de marché que l'on peut qualifier de plat 2-3 » renchérira l’un d’eux, qui aurait été mieux avisé de qualifier ledit Marché de creux, à ce que l’on en vit après. Hé quoi, quiconque opine en Bourse court le risque de se tromper ! Pourtant, un conditionnel retenu, temps de l'hypothèse, absoudrait aussitôt l’oracle désavoué.

Un cran au-dessus, les économistes ; ils ont une réputation à défendre, la leur, et s’y appliquent avec soin, où qu’on les convie, mi-doctoraux mi-bonhomme, pour apporter la thèse de l'expertParoles d’experts (2)

Les Roaring Twenties, messagères du krach de 1929, donnèrent lieu à une grande célébration de la grâce qui inondait les marchés financiers du Nouveau Monde. La certitude était si partagée qu’on n’envisageait pas que la cavalcade des cours pût s’interrompre. Kenneth Boulding n’avait pas encore couché cette formule : « Toute personne croyant qu'une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». (…)
. Elie Cohen, grand ami des médias, est de cette souche ; à l’été 2007, tandis que les subprimes grondaient, il rassure : « Dans quelques semaines, le Marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant
  3 ». Du même sang, David Thesmar - Prix 2007 du meilleur jeune économiste de France – et Augustin Landier, ténors libéraux commis d’office à la défense du Grand-Méchant-Marché 5 , jurent dans un article définitif, que « le mégakrach n’aura pas lieu (…) Disons-le tout net : la correction sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle 4 ». S’étrangle-t-on ? En avril 2008, Patrick Artus, directeur des études chez Natixis, de retour d’Amérique, ratifiait la fin de la crise financière 6, réorchestrant l'allegro des années Internet qui l’avait vu objectiver un CAC à 10.000 points 7 ! Enfin David Naudé, économiste senior à la Deutsche Bank, pressé de les surpasser tous, qui déclare, début janvier : « Aux Etats-Unis, l'embellie arrivera certainement mi-2008. En Europe la reprise prendra sans doute quelques mois de plus. En tout cas, il n'y aura pas de krach cette année ! 8 ». Tant de certitudes, à l'indicatif ! Ah ! jamais un subjonctif, le temps du doute, qui acquitterait le savant !

Enfin, le panthéon. Superbes, voici les politiques, passés maîtres dans l’art de raffiner l’opaque ; du maquis statistique proviennent des prévisions ciselées à la décimale près, généralement faussesPresque toujours fausses

Plus utile que l'art consommé de prédire le passé, plus difficile aussi, celui de présumer l'avenir ! Voyez les prévisions de croissance du millésime 2003 : un record ! Rarement les organismes ayant à mesurer la situation économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, ne mirent autant à côté de la plaque ! Collectivement anticipée comme une année de reprise, après le mauvais cru de 2002, l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible de la décennie. Bah ! Quelques chiffres coupe-vent vont mieux que d’autres ; expertisés, cautionnés, invérifiables, on oublie généralement assez vite qu’ils étaient faux. Archi-faux (…)
, décortiquées par des experts jamais pris sans vert d’en extraire la moelle, livrées au public par des gouvernants de passage qui, finalement, s’y entendront pour ne tenir compte de rien qui affadirait l’air du temps. La mémoire oublieuse fait le reste. Les prédictions de croissance ou d’inflation sont une occasion permanente d’observer ce ballet, entre chiffres officiels, traducteurs zélés et ministres volontaristes, empressés à la cause. En février 2008, François Fillon, le premier d’entre eux, « ne croit pas que nous serons très en dessous de la fourchette de 2 à 2,25% annoncé en janvier par le gouvernement
9 ». En juin, l’INSEE ramène sa prévision à 1,6%, mais ce n’est pas l'avis de Matignon, qui juge la note « exagérément pessimiste », d’autant que les anticipations de l’institut « ne se vérifient pas toujours 10 » - ce qui ne surprendra personne, hormis les sourds et les malentendants. En septembre, l’OCDE noircit le tableau, réduisant encore la prévision à 1% 11. Vaincue, Christine Lagarde, la haute main sur Bercy, reconnaît les faits mais « reste sur ce chiffre 12 ». Au bout du compte, la croissance devrait atteindre 0,8% selon l’INSEE  13, soit moitié moins que sa propre prévision vieille d’à peine six mois !

A
qui la palme ? Voici l'outsider, le Journal des Finances, authentique dazibao à la gloire du Marché, grand connaisseur des affaires de ce temps, quoiqu’assez borgne, qui, dans son édition du 13 septembre 2008, apaise ses lecteurs. En état de contemplation avancé, l’hebdomadaire titre : « CAC 40, le pire est passé » : deux jours après, l’indice entamait une descente en schuss, et abandonnait près de 30% en moins d’un mois ! Quelques flagrants délits nous en disent long sur la capacité de ces experts qui font l’opinion, à embrasser le réel : ceux-là écriront cent fois, d’une main propre, que « la vraie marque d’une vocation est l’impossibilité d’y forfaire » (Renan). Mais ce panégyrique ne serait rien sans quelque perle d’Amérique, épicentre mondial de la transe statistiqueStatistiques en stock

(…) En ce 5 mai 1789, une grande presse courut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir d'assainir les affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, gauchement Le Garde des Sceaux susurra ensuite les intentions du souverain, qui n’en avait aucune. Puis vint le tour de Jacques Necker Directeur Général des Finances et banquier à la réputation établie ; on attendait qu’il dévoilât un vaste dessein, un plan ambitieux qui eût sorti la nation de l’ornière et qu’on pût appliquer sur l’heure : las, on eut des chiffres indigestes, jusqu’à la nausée, trois heures durant (…)
et de l’analyse comparse. Après le fiasco frauduleux d’Enron, sous l’œil vitreux de Goldman Sachs, et juste après celui de Bear Stearns, sous l’œil clos de la SEC, c’est au tour de l’agence Standard & Poors d’entrer en scène. En mars 2008, achevant de regarder ailleurs, l’institution dégrade la banque Lehman Brothers, lui adjugeant la note honorable A+ 
14-1 , avec cet avis exquis : « Les perspectives de gains à court terme demeurent cependant intéressantes 14-2 ». A court terme donc, en septembre, Lehman succomba. La vision nocturne des épées de la finance n’est pas sans rappeler les intérêts de Philippe de Macédoine.

L’art est facile de tirer la flèche du Parthe une fois la pièce jouée et les faits connus. Et la moquerie bonasse de gausser l’expert qui s’est trompé. Sans doute, dans le même élan, devrions-nous aussi célébrer la vista de tous ceux qui ont eu l’heur de mieux réussir. Mais sommes-nous si sûrs qu’ils rééditeront l’exploit ? Quelle est ici la part du hasardLa courbe en cloche sonne Wall Street

(…) Au début du XXe siècle, Louis Bachelier, un jeune mathématicien français qui étudiait les variations de prix des bons du Trésor, nota que celles-ci se dispersaient avec régularité autour d’une occurrence centrale. L’histogramme qu’il traça prit la forme de la fameuse courbe de Gauss-Laplace, dont le contour est celui d’une cloche renversée. Il postula que les cours baissaient ou montaient à égale probabilité, tels un dé qui roule. Ce modèle, dit de « marche aléatoire », dormira un demi-siècle avant d'être exhumé par Paul Samuelson en 1954. La science du risque s'en empara, et ne manqua pas d'en rajouter (…)
, impénétrable, qui encapsule ses gouttes de cristal encre dans la sphère divinatoire ? Et celle des intérêts puissants, à l’arrière ou en flanc-garde, qui brouillent les cartes ? Bah, va pour Delphes !  
 

 




 

(1) Fontenelle (1908)- « Histoire des oracles »

Le trépied de Delphes, celui d’Apollon aussi, était une sorte de siège sur lequel la prêtresse rendait ses oracles ; avant que de s’y jucher, la prêtresse s’y disposait par de longs préparatifs, des sacrifices, des purifications, un jeûne de trois jours et beaucoup d’autres cérémonies (Littré 1970)

 

(2) La Tribune, le 29/01/2008 - « Les stratèges actions privilégient pour 2008 un scénario plutôt optimiste »

Pour mémoire : le CAC a clôturé l’année 2007 à 5.614,08 points, et l’année 2008 à 3.217,97 points, soit un recul de 42,38% – Au 25/01/2008, après l’affaire Kerviel, le CAC cotait aux environs de 5.250 points. Les prévisions du panel interrogé pour l’exercice 2008 furent : Roger Desfossez (Natixis) 7.000, François-Xavier Chevalier (VP Finance) 6.200, Jean-Pierre Hellebuyck (Axa) 6.150, Jean-Paul Pierret (Dexia) 6.100, Alain Bokobza (Société Générale) 5.900, David Kruk (fondateur et PDG de Raymond James Euro Equities) 4.700.

 

L’indice DJ Eurostoxx 50 – majors européennes - a clôturé l’année 2007 à 4.399,72 points, et l’année 2008 à 2.451,78 points – Au 25/01/2008, après l’affaire Kerviel, le DJ Eurostoxx 50 cotait aux environs de 3.800 points. Les prévisions du panel interrogé pour l’exercice 2008 furent : Roger Desfossez (Natixis) 5.250, Jean-Pierre Petit (Exane BNP Paribas) 4.850, François-Xavier Chevalier (VP Finance) 4.840, Jean-Pierre Hellebuyck (Axa) 4.800, Jean-Marie Courtois (AGF Asset Management) 4.700, Alain Bokobza (Société Générale) 4.500, David Kruk (Raymond James Euro Equities) 3.650.

 

Le constat provient du représentant de VP Finance

 

(3) Le Monde, le 17/08/2007 – « Crise des subprimes : le point de vue de deux économistes »
 (4) Les Echos, le 27/07/2007 – « Le mégakrach n’aura pas lieu »

 

David Thesmar est professeur associé à HEC – Augustin Landier est professeur assistant à l’Université de New York

 

« … il ne fait guère de doute que les marchés d’actions connaîtront une correction. C’est moins sur son existence que sur son ampleur que porte le débat. Disons-le tout net : celle-ci sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle (…) Mais parce que ces produits [dérivés de crédit] sont désormais échangés par une masse critique d’acteurs constituant un marché devenu liquide, leur effet net est une diminution et non un accroissement du risque systémique. Une preuve indirecte du caractère plus sûr de l’environnement financier est la baisse très forte de la volatilité sur les différents marchés depuis 2002. L’industrie financière a connu de véritables révolutions depuis la fin des années 1990 : sa résistance aux retournements de tendance s’est améliorée, réduisant les risques de système. Le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est peut-être pas si grand qu’on ne le pense »

 

(5) Augustin Landier / David Thesmar (2007) – « Le Grand Méchant Marché – Décryptage d’un fantasme français »
(6) Challenges, le 03/04/2008 – « Vigies »
(7) Club Ulysse (2002) – « Le politique saisi par l’économie »
(8) Le Monde, le 02/01/2008 - « Il n’y aura pas de krach en 2008 »
(9) Challenges.fr, le 15/02/2008 - « La France doit se dépêcher d’accomplir les réformes … »
(10) Le Point.fr, le 20/06/2008 - « Ces prévisions de croissance qui gênent le gouvernement »
(11) Les Echos, le 02/09/2008 - « L’OCDE abaisse sa prévision de croissance 2008 »
(12) Le Figaro Economie, le 21/09/2008 - « Lagarde : « croissance autour de 1% en 2008 »
(13) Challenges.fr, le 29/12/2008 - « La France échappe bien à la récession pour l’instant »
(14) Washington Post, le 22/03/2008 - « S&P lowers its credit outlooks for Goldman, Lehman »

 

Echelle de notation de la dette à long terme (maturités équivalentes à un an ou plus) selon l’agence Standard & Poor’s - Catégorie investissement : (AAA) Valeurs de tout premier ordre (« gilt edged ») – (AA) Fourchette haute (« high-grade ») – (A) Notation intermédiaire (« upper-medium grade ») – (BBB) Fourchette basse, pouvant comporter des aspects spéculatifs (« medium grade ») - Catégorie spéculative : (BB & B) Eléments dits spéculatifs – (CCC, CC, C et au-delà) Absence de caractéristiques d’investissement souhaitables (« junk bond ») ;

 

Commentaire original de l’agence Standard & Poors, suite à la dégradation de sa notation sur la banque d’affaires Lehman Brothers : « The near-term earnings prospects remain at least somewhat brighter »

  

 

 


 

Illustration : Augure observant le vol des oiseaux
 

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 01:02



condillac-copie-1.pngLe siècle des Lumières libéra les forces de l’esprit et consacra l’usage de la raison. Libérés du carcan inquisitorial, bientôt de l’absolutisme, les hommes et les femmes de ce temps, épris d’humanisme, s’attelèrent à concevoir cet ordre nouveau qui estoquerait bientôt les anciennes coutumes ; partout en Europe, des idées neuves surgirent. Aucun domaine qui fût à portée de l’entendement commun n’échappa à cette frénésie primordiale. L’économie elle-même ne fut pas à la traîne, éperonnée par l’industrialisation naissante de l’Angleterre qui marquait la fin de la société féodo-marchande et le début du capitalisme industriel. Samuel Jonhson, auteur contemporain, déclara tout de go que « rien ne requerrait davantage une explication philosophique que le commerce 1 ». On s’y dévoua, corps et âme. Des philosophes se firent économistes, comme l’écossais Adam Smith, le plus fameux d’entre eux, qui signera d’une éternelle main invisible le triomphe inéluctable de la rationalité et de l’ordre sur l’arbitraire et le chaos. Epicure n’eût pas désavoué ce monde merveilleux.

Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui goûtait l’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût être convaincant, manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient affermi ses thèses, lesquelles assuraient déjà la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie devint « science économique 2 », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière narrative contre les habits de lumière de la vraie science. Sans doute ce prélat se souvenait-il du grand Léonard de Vinci, phare de la Renaissance, et de plus un génie, pour qui « aucune investigation humaine ne peut s’intituler véritable science si elle ne passe pas par la démonstration mathématique 3 ». Ladite mathématique allait déferler en cinq sec : elle assignerait bientôt à résidence toute la rhétorique sociale des pères fondateurs. La transfiguration vint de Léon Walras, économiste de la seconde moitié du XIXe siècle, qui harnacha littéralement la discipline à ce nouveau latin. Sa quête axiomatique de l’équilibre général et spontané des Marchés se propagera jusqu’à Chicago, dont l’Ecole trustera les couronnes suédoises. Gérard Debreu, économiste franco-américain de cette filière, lui-même nobélisé en 1983, un rien catégorique, déclarera : « J’ai démontré mathématiquement la supériorité du libéralisme 4 ». Dont acte.

L’idéologie néolibérale, ainsi frappée du sceau mathématique, quoiqu’à la cire molle, peut donc continuer de plaire. Car on se dispense assez d'évoquer les contraintes nombreuses qui délimitent cet univers enchanté 5, lesquelles n’ont jamais été réunies en nul point de notre planète aquatique, ni aucun autre de l’écliptique. L’Histoire, ce témoin millénaire, ne nous rappelle aucune expérience glorieuse qui ait élevé ce credo. Jamais en effet la liberté économique, totale, sans limites, triomphante, n’a été réalisée, y compris par les premiers libéraux qui vinrent aux affaires. Quoique ! Les années 1970 garderont la trace indélébile d’une main bien visible, tachée du sang des latinos sud-américains, du Chili, d’Argentine, d’Uruguay … aux prises avec des juntes barbares conseillés par les Chicago Boys et leurs professeurs. L’un d’eux, Gunder Frank, avoua que les prescriptions de Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith

Milton Friedman, primat de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses admirateurs, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, le pleurent. D’autres, moins épris de théorie, plus tournés vers le réel, se borneront à respecter le repos de l’icône. Son jusqu'au-boutisme d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts assidus à démontrer mathématiquement la suprématie du libéralisme, et des kilomètres de formules absconses, comme une épitaphe sans fin (…)

, maître de l’ultralibéralisme, étaient si contraignantes « qu’elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». Finalement, les armes faillirent à purifier des âmes si insensibles à la beauté de la science, et cette stratégie du choc 6 plomba durablement l’économie du cône sud. On mit le désastre sur le compte des militaires trop zélés. Le dogme persista, en contrepoint de l’étoile rouge, disqualifiée, qui déclinait.

Point d’équilibre, où que nous regardions, sinon des ruines fumantes ! La trinité émancipatrice - réduction des dépenses sociales, déréglementation, privatisation -, c’est-à-dire moins de tout, et d’Etat surtout, paraît finalement mieux s’étalonner sur ses collapsus réitérés, parfois admirables, que sur des bénéfices pérennes, correctement répartis. Les historiens jugeront. Pour l’heure, les traumatismes s’enchaînent, et n’était-ce les intermèdes funestes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une incroyable fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge sur les seules vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, congestion des caisses d’épargne américaines et chute du Nikkei ; 1994, krach obligataire aux Etats-Unis ; 1995, faillite de la banque britannique BaringsLe naufrage de la Barings

(...) Mardi 17 janvier 1995 : Kobé assoupie, se réveille, doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs de l'aube baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port Island, et les nombreuses îles artificielles que l'homme a conquises sur la mer. Soudain, à 5h46 locales la terre se met à gronder. Surgissant de nulle part, un bruit sourd déchire la nuit, aussitôt accompagné de violentes secousses qui ébranlent la ville, semant la terreur, la désolation, la mort. Le séisme de Hanshin-Awaji a frappé, avec une brutalité rare. L’onde de choc boursière cinglera jusqu’à la cité-Etat de Singapour, estoquer la vénérable Barings (…)

 ; 1997, première tranche de la crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003, apoplexie de l'e-Economie. Chaque fois, les dévots de ce bateau ivre, vite remis à flot, tenant pour rien les ardoises soldées par la collectivité, notamment leurs impacts sur l’emploi, se félicitèrent de la résilience des Marchés, qui survécurent. A l’été 2007, des ménages américains insolvables, qui avaient payé le mètre carré au prix de l’hectare, incendièrent la plaine financière. Jusqu’à l’Olympe 7.

L’atterrissage de la finance qui suivit, fut brutal, malgré l'optimisme des analystes     - Convictions acheteuses -
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(…) Vers la fin de l’été 1929, les quotidiens ne se contentaient plus de citer quels titres monteraient en séance, et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait travaillé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger en analyste, cireurs de chaussures compris, qui présageât la hausse avec des chances réelles de succès. Soixante ans plus tard, en octobre 1987, la vista des éditeurs de huit cents lettres confidentielles fut de la même eau : six à peine, des gâte-sauce, sous-entendirent le krach, à mi-voix. Les analystes financiers sont de ce genre, inoxydablement positifs: ils bannissent la baisse et répugnent mordicus à conseiller quoi que ce soit à la vente (…)
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     - Boursonomics 02/05/2007 -

, et celui, plus coupable, des économistes, qui glosaient à l’embarras passager. De fait, à l’heure des vœux, quiconque, sain de corps et d'esprit, qui aurait pressenti le pathétique des évènements à venir, eût été immédiatement invité à réviser son précis d’Economie ! L’allocation optimale du capital, l’une des vocations académiques des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à 150 dollars le baril en juillet. On incrimina la fièvre demandeuse des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement de la ressource, etc. Quand, en septembre, commença la fin, le pétrole escorta les indices au tréfonds. Exit la théorie ! Washington devint socialiste 8, déversant ses dollars par containers entiers dans la sphère bancaire piégée par une sophistication financière censée pourtant arraisonner le risque. Le génie financier, qui avait déjà perdu des épées comme Bear Stearns ou Indymac, abandonna Lehman Brothers au milieu du gué. Merrill Lynch, Wachovia, WaMu furent sauvées des eaux, Goldman Sachs et Morgan Stanley changèrent de statut. On nationalisa Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, on dépanna l'automobile, et ainsi de suite. L’Europe ne fut pas épargnée. En somme, la débâcle fut mathématiquement efficiente.

Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés, « qui habitent là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête 9 ». Ici bas, la sauvagerie est embusquée, hermétique aux charmes d’un paradis pavé d’équilibres optimaux, de rationalité prodigieuse et de concurrence parfaite, anesthésié sous les trillions de l’industrie financière, dont l’intérêt supérieur est bien de se prévaloir de lois économiques qui auraient démontré comment sa liberté et ses profits sont les sources essentielles du bien-être général 10.

   

 


 

(1) Robert Heilbroner (1971) - « Les grands économistes »
(2) Etienne Bonnot de Condillac (1776) -
« Le Commerce et le gouvernement … »

 

Page 1, dès l’entame - « Chaque science demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. Il semble qu’on devrait commencer par faire cette langue : mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où en est la science économique dont l’objet est celui de cet ouvrage même ». Etienne Bonnot de Condillac est le premier à avoir formellement utilisé l’expression science économique. « La Richesse des Nations » d’Adam Smith parut la même année.

 

(3) Editions du Clos Lucé (2008) - « Les pensées de Léonard de Vinci »

« Il me paraît que vaines et pleines d’erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l’expérience (…) Nous dirons donc que là où l’on ergote, il n’y a plus de vraie science ; car la vérité n’a qu’un seul terme et, ce terme une fois trouvé, le litige se trouve détruit à jamais. S’il peut renaître, il s’agit  d’une science bavarde et confuse, et non de certitude née. Les vraies sciences sont celles que l’expérience a fait pénétrer par les sens et qui imposent silence à la langue des argumentateurs ».

 

(4) Le Figaro-Magazine, le 10/03/1984 – Entretien avec Guy Sorman
(5) Bernard Maris (2003) – « Lettre ouverte aux gourous de l’économie … »
(6) Naomi Klein (2008) - « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre »

 

La citation d’André Gunder Frank est extraite de l’ouvrage, page 107

 

Page 129 – «  Les Chicago Boys et leurs professeurs qui prodiguaient des conseils et occupaient des postes de haut rang au sein des régimes militaires du cône sud, avaient foi en un capitalisme par nature puriste. Leur système reposait entièrement sur la croyance dans l’ordre et l’équilibre, sur la nécessité de supprimer les ingérences et les distorsions. C’est pour cette raison qu’un régime résolu à appliquer fidèlement leur théorie ne peut tolérer la présence de conceptions du monde qui risqueraient de le contredire ou de l’affaiblir. L’idéal ne peut être atteint qu’au prix d’un monopole idéologique » 

 

Page 109 - « En 1982, l'économie chilienne, en dépit de la stricte application de la doctrine de Chicago, s’était effondrée : explosion de la dette nationale, retour de l’hyperinflation et taux de chômage de 30% (dix fois plus élevé que sous Allende). C’est que les piranhas, les maisons financières à la Enron affranchies de toute réglementation par les Chicago Boys, aveint acheté les actifs du pays à crédit et accumulé une dette colossale de quatorze milliards de dollars »

 

(7) L'Express, le 16/12/2008 - « Nouveaux incidents en Grèce, Caramanlis prend des engagements »
(8) Le Monde Diplomatique, octobre 2008 - « Le jour où Wall Street est devenu socialiste »

(9) Emmanuel de Waresquiel (2003) - « Talleyrand, le prince immobile »

 

Page 13 – « Lorsque le vieux Goethe (…) pose les yeux sur une reproduction du portait du prince [Talleyrand] (…), il ne peut s’empêcher de penser aux dieux d’Epicure qui habitaient là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête »

 

(10) Jacques Généreux (2005) -« Les vraies lois de l’économie »

 


 

Illustration : Victime de la crise financière - Extrait du Journal du Net
 

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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 21:37



Rien n’est plus impeccable que la rigueur ptolémaïque 1
des théories financières. Adossées à des mathématiques de concours, sculptées sans relâche par de grands cérébraux de l’abstraction, subventionnées par l’intérêt supérieur des manieurs d’argent, leurs équations irréprochablesQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir … campent à l’envi un univers chimiquement pur, inoxydable, où rien ne saurait dépasser qui ne fût précisément jaugé. La noblesse des principes élude tout, jusqu’au profit lui-même, trop connoté, qui n’apparaît plus comme le mobile apparent des affaires. L’ordre et la morale règnent désormais sur nos Marchés, et chacun s’émerveille de la finesse de cette horlogerie. Hélas, cette paix apparente survit mal aux caprices du hasard et aux vicissitudes du temps. Quand la mer se retire, c’est-à-dire à l’heure de la purgation, quelques nageurs sont nus. D’autres, parfois de haut parage, qui prospéraient sur leur réputation au crochet de riches investisseurs, sortent du bois et annoncent des pertes fracassantes. On se pique aussitôt d'assainir le système, nonobstant l’argent, qui est si près et corrompt tout. Hé quoi, autant appeler Talleyrand à la prière !
 
L’euphorie financière est mère de la démesure et de tous les renoncements. Fort peu contrainte par la vertu, jamais empêchée, cette dynamique tourneboule vite son monde, adultes consentants et enfants à naître. Les bras sont nombreux, qui ne manquent jamais pour forcer la main des plus rétifs. La hausse ininterrompue des cours, exaltée par des jaquemarts du sérailA la fin de l’été 1929, les bulletins quotidiens ne se bornaient plus à citer quels titres monteraient en séance et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait ciblé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger analyste, qui prédît la hausse, avec des chances sûres de succès, cireurs de chaussures compris … carillonnant à tue-tête, finit toujours par ancrer l’adhésion des uns et entraîner la ruée de tous les autres. L’argent ruisselle, l
es cours virevoltent et tous ces pourcents gagnés ou perdus magnétisent les esprits. Quo non ascendet 2 ! Les Marchés roulent sous l’œil admiratif de la multitude, le génie financier capitalise toutes les faveurs, et nul ne saurait concevoir qu’une telle unité de vues pût déchoir. L’âge d'or des corbeilles est toujours propice à ce genre de considérations. Las, chaque jour qui passe nous rapproche de la fin. Et quand vient l’instant de la saignée, alors s'annonce aussi celui de l’inventaire des détournements passés inaperçus cher à John Galbraith – the Bezzle 3. Les pratiques financières laxistes, toute garde levée, qui font florès en temps de paix, noyées dans un océan d’opacité coupable, surgissent au grand jour, escortées d’autres coutumes plus pendables encore, inhérentes au genre humain. Car, c’est une constante : quand le Marché saigne, il saigne mal. C’est-à-dire beaucoup. Et ses humeurs sont malsaines.
 
Les années Vingt promurent l’innovation financière à l’échelle industrielle, et cette course aux armements, un temps ensommeillée, fouettera des générations de mathématiciens priés d’optimiser les circuits de l’argent. Pour autant, quelques penchants anciens, increvables, demeurèrent, à commencer par le premier d’entre tous, qui consiste à piquer dans le tiroir-caisse. Ainsi, en 1929, l’Union Industrial Bank de Flint, dans le Michigan, fut-elle dépouillée de 3.592.000 dollars par une douzaine de collaborateurs, principaux responsables de l’établissement compris, fascinés par l’envolée des cours ; ces sommes furent investies sur le marché à terme de New-York, avant d’être volatilisées corps et biens. La banque n’y survécut pas 3-1. A la même époque, un italo-américain bon teint, Charles PonziQuand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui l’amena en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote, Luigi Zarossi, au service des immigrants de la mère-péninsule ; le business roulait bien …
, se forgera une réputation éternelle en axiomatisant une pyramide financière qui fera de nombreux émules, dont un certain Bernard Madoff en dernier lieu. Tout ce linge surfera sur l’embardée haussière des Marchés, rivalisant d’ingéniosité à qui accaparerait le mieux la manne financière qui bourdonnait. Les cavaliers de la Goldman Sachs Corporation y réussiront mieux que quiconque, usant et abusant du levier des trusts d’investissement, Joconde de modernité et d’architecture spéculative d’alors 3-2. Jusqu’à l’implosion. Le cercle de nos banquiers récemment disparus n’est pas d’une veine moins illustre.

Le trauma de la Dépression anesthésia les Marchés ; le génie financier et ses vestales furent enterrés vifs et l’on n’entendit plus parler de rien. Les Roaring Nineties 4 remirent au goût du jour l’hédonisme des années folles : on se remit au travail, à concocter de nouveaux plans, fameux, qui libèreraient toute la créativité des magiciens de la finance. Les résultats furent désastreux : Drexel Burnham Lambert, banque d’affaires emblématique de ce temps y laissa sa chemise, envoyé au tapis par son enfant chéri Michael Milken 5, l’inventeur des junk bonds. Quelques traders opportunistes, carambouilleurs à l’occasion, comme Ivan Boesky ou Dennis Levine précédèrent la chute de l’icône et celle des Bourses en 1987. Nick Leeson se fit remarquer en torpillant la Barings, coulée par la chute du Nikkei et l’ébranlement de Kobé en 1995. Des stars mondiales de la NetEconomie furent elles aussi emportées dans le vortex du krach Internet, au nez et à la barbe d’auditeurs huppés qui ne virent rien venir, volatilisant frauduleusement les dollars par centaines de milliards. Enron, flattée jusqu’au dernier souffle par Goldman Sachs, mais aussi Worldcom, et toute une coterie de bancanalystesCeux d’avant défilaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse …
complices, achevèrent, du moins put-on le penser, de discréditer les démiurges d’un capitalisme triomphant. On croyait avoir tout vu. Le krach planétaire de l’an VIII du Troisième Millénaire dirait admirablement la suite.
 
Voici donc une loi d'airain : les épisodes spéculatifs s’achèvent toujours par la multiplication des scandales 6, et cette mode trotte crescendo. Ainsi, en janvier 2008, Jérôme Kerviel prit-il sûrement une longueur d’avance sur l’Internationale des traders voyousNick Leeson ne fut ni le premier, ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor. D’autres l’avaient aussi surclassé … 
; en mars, Bear Stearns fut raccourcie sur l’autel des subprimes, exposant plusieurs centaines de ses employés aux poursuites du FBI 7 ; en « septembre noir », on se pressa de sauver Freddie Mac et Fannie Mae, dont les managers qui menaient grand train n’avaient pas eu le temps de discerner la vraie nature de ces prêts pousse-au-crime ; le même mois, Lehman Brothers, joyau des banques d'affaires, quittait la scène, entraînant un séisme inédit. Mais la frontière, parfois ténue entre dirigeants mal avisés et véritables escrocs, allait être franchie à grande vitesse en décembre. Le nouveau mâle alpha s’appelle Bernard Madoff, primat du gotha financier américain, ex-président du Nasdaq, héritier de Richard Whitney qui présida la Bourse de New-York dans les années 30 avant de séjourner à Sing Sing. Cet honorable septuagénaire aura mieux dépouillé ses clients prestigieux que Charles Ponzi dont il copia le modèle : sa pyramide s’effondra récemment, tout à trac, laissant des ruines fumantes pour quelque 50 milliards de dollars 8 ! La haute finance n'est finalement pas plus éclairée que le commun. N’était-ce les dégâts collatéraux, on s’en réjouirait presque.

Une fois de plus, la SEC n’entrevit rien du casse du siècle : Madoff avait ses entrées à Wall Street, au Capitole et sous les lambris de l’institution en tant qu'ancien patron du Nasdaq, comme Kenneth Lay, fondateur d’EnronNous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses, non fondées sur des éléments concrets …, frayait naguère à Washington au contact des plus grands. La cécité du régulateur fut égale à l’égard des caïds de la NetEconomie, comme elle le fut envers les bateleurs de la titrisation. L’AMF ne vit davantage rien venir à la Société Générale. Grâce au ciel, nos devanciers firent mieux : lors du scandale de Panama, dans les années 1880, cent quatre députés furent inculpés ; un seul fut condamné : celui qui insista pour plaider coupable 9 !   

 


 

(1) Benoît Mandelbrot (2005) - « Une approche fractale des marchés »

 

Page 127 - « Les grands prêtres de la théorie financière moderne déplacent sans cesse la cible. Chaque fois que l’on signale une anomalie, une réparation est effectuée en vue de la corriger (…) Mais de telles réparations ad hoc sont moyenâgeuses. Elles contournent en les évitant les preuves contradictoires au lieu de les expliquer et de bâtir à partir d’elles. Elles sont les cousines des ajustements sans fin que les défenseurs de la vieille cosmologie de Ptolémée concevaient pour s’accommoder des nouvelles observations astronomiques gênantes. Sans cesse, ces zélateurs ajoutaient de nouvelles particularités à leur ancien modèle. Ils commencèrent par des cycles planétaires, puis corrigèrent les discordances de cycles en ajoutant des épicycles. Lorsque ceux-ci eurent montré leurs limites, un nouveau bricolage déplaça le centre des épicycles hors du centre du système. Finalement ils arrivaient à coller relativement bien à toutes les données anormales (…) Il fallut les efforts combinés de Brahé, Copernic, Galilée et Kepler pour concevoir un modèle plus simple, celui d’un système héliocentrique aux orbites planétaires elliptiques … »

 

(2) « Jusqu’où ne montera-t-il pas ? » - Devise de Nicolas Fouquet, surintendant déchu de Louis XIV,
(3) John Kenneth Galbraith (1954) - « The great crash (La crise économique de 1929) »

 

Page 158 - « Le détournement le plus spectaculaire de l’époque (…) fut le pillage de l’Union Industrial Bank de Flint, dans le Michigan. La masse brute, dont les estimations s’élevaient d’une façon inquiétante au fur et à mesure que l’enquête avançait, dut, selon  The Literary Digest, s’élever à 3.592.000 dollars [le 07 décembre 1929] (…) L’entreprise groupa finalement une douzaine de personnes, y compris en fait tous les principaux responsables de la banque. Les opérations étaient si bien organisées que même l’arrivée de contrôleurs bancaires dans les hôtels de la localité était portée rapidement à la connaissance des membres du syndicat … »

 

Page 71 - « L’exemple le plus remarquable d’architecture spéculative de la fin des années vingt, celui par lequel, plus que par tout autre moyen, on put satisfaire la demande de titres ordinaires de la part du public, fut la société ou le trust d’investissement. Elle ne créait pas de nouvelles entreprises ou n’agrandissait pas les anciennes ; elle s’arrangeait simplement pour que des gens puissent posséder les titres de vieilles sociétés  par l’entremise de nouvelles (…) La vertu de la société d’investissement était qu’elle entraînait un divorce presque complet entre le volume des valeurs des sociétés à recouvrer et celui de leurs biens existants … »

 

(4) Expression de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie
(5) Fortune estimée à 2,1 milliards de dollars en 2007,  458ème rang des fortunes mondiales (Forbes)
(6) Le Monde, le 29/01/2008 - « Quand la mer se retire, on voit ceux qui nagent nus »

(7) Trends.be, le 20/06/2008 - « Opération Hypothèques malhonnêtes : deux ex-cadres de Bear Stearns arrêtés »

 

« Ralph Cioffi et Mathew Tannin, deux ex-cadres de Bear Stearns, sont accusés d’avoir trompé les investisseurs au printemps 2007, en les poussant à continuer à investir dans deux fonds qu’ils savaient au bord de l’effondrement. Lancée par le FBI, l’opération Hypothèques Malhonnêtes s’est soldée jeudi par 406 inculpations et 60 arrestations… »

 

(8) Challenges.fr, le 19/12/2008 -« Les pertes des investisseurs dans l’affaire Madoff »

 

Pertes estimées, au conditionnel, en millions d’euros – FRANCE : Epargnants nationaux (500), Natixis (450), BNP Paribas (350), Axa (<100), Crédit Mutuel CIC (90), Dexia (78), fonds Elite de Rothschild (41), fonds AGF Tresodyn (35), Société Générale, Crédit Agricole, Groupama (- de 10) – EUROPE : Santander (2.330), Medici (1.500), HSBC (725), Fortis (725), UBP (645),Royal Bank of Scotland (460), Man Group (360), BBVA (300), Reichmuth & Cie (235), EIM Group (150), Unicredit (75), Banco Popolare (68), Swiss Life (57), Nordea (48) – ETATS-UNIS : Fairfield Greenwich Group (5.500), Ascot Partners (1.350) – RESTE DU MONDE : Nomura Holdings (225), Azora Bank (101), Institutions sud-coréennes (70)

 

Plusieurs importantes fondations vont subir des pertes. Ainsi, la fondation JEHT, créée par Jeanne et Kenneth Levy-Church, devrait mettre la clé sous la porte, tout comme la Chais Family Foundation, dirigée par Avraham Infeld. La fondation Steven Spielberg a aussi perdu des plumes ainsi que la fondation Elie Wiesel. Carl et Ruth Shapiro, généreux donateurs du Museum of Fine arts de Boston, ont perdu 40% de leur fortune. La fondation du promoteur immobilier Mortimer Zuckermann a elle perdu 30 millions de dollars.

 

 (9) Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon  »

 


 

Illustration : Image extraite du blog Soapbox Ireland - Article du 26 Septembre 2007
 
 

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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 18:41
     
 
Voici revenu le temps de l’éthique, celui de la transparence et de la vérité qui commandent toute la noblesse de l’action humaine. Quelques préceptes moraux de cette nature, que l’on avait mis sous le tapis en ces années d’euphorie boursière, refont ainsi surface à l’heure des mécomptes. La débâcle financière, doublée d’une apoplexie bancaire, triplée d’une crise économique, réveille subitement en nos consciences cet obsédant désir de moralisation des affaires, et nous percevons ce dessein comme un viatique obligé à la sortie de crise. Las, ce temps sera petitement compté. Car rien n’est plus urgent pour les succubes du capitalisme financier que de reprendre la main sur ces milliards évaporés, restitués à grands frais par les Etats, pour réamorcer le Marché, protecteur du clan et grand ordonnateur du bien social. Rien n’est donc davantage plus obsessionnel que de ne toucher à rien. On se contentera de donner le change, de faire la claque, et de laisser accroire que les seuls commandements de la vertu sauveront le système.

L’Histoire de la finance est pavée de bonnes intentions, conçues dans la tourmente, oubliées ou défaites aux temps de la prospérité revenue. Le Glass Banking Act
- Le Glass Banking Act -

(...) Le cynisme du monde bancaire qui prospéra durant ces années de « laisser-faire, laisser-brûler », fut bientôt rattrapé par un inventaire implacable des pratiques. Les fines lames de cette tourbe affairiste au juridisme sournois passeront sur le grill de la commission présidée par Ferdinand Pecora. La finance, qui avait tant ajourné la souveraineté publique, entendit que ce tour de table ne s’arrêterait pas à la seule responsabilité de quelques aigrefins et autres escrocs mais bien qu’un réel objectif politique de régulation financière couvait sous la cendre. La coupe fut assez remplie quand Carter Glass, le terrible sénateur de ce Vieil Etat, la Virginie, vint à se mêler de ce qui le regardait (...)

- Boursonomics 21/04/2014 -
, instauré en 1933 pour redresser et moraliser un système bancaire américain très éprouvé par le Grand Krach, fut laminé par la dérégulation triomphante de la Reaganomics ; les banques s’en donnèrent à coeur joie : Citigroup, l'une des premières sociétés de services financiers au monde, ne se le fit pas dire, qui devint récemment tête de liste des banques de dépôts américaines après le rachat de Wachovia. Le nouveau paradigme devint que seules les grandes banques universelles auraient désormais les moyens de se développer 1: Carter Glass, promoteur de la loi éponyme, se retourna dans sa tombe. Et Citigroup dévissa de quelque 90% en dix huit mois ! Est-il besoin de rappeler que la banque, en compagnie de quelques autres fleurons de la finance américaine comme Lehman Brothers, récemment disparue, Merrill Lynch et Morgan Stanley, rachetées, dominait le marché de la titrisation 2, réputé, à la lumière des faits, comme un modèle d’opacité ? Ainsi mélangea-t-on toutes choses ensemble pour happer le client, de conseils pipés en actifs toxiques mâtinés de subprime, sur l'air des canons enchantés de la rentabilité moderne : 15%, à tout prix ! L’épisode haussier stérilise toujours la raison. Et la vertu surtout.


Mi-1998, la crise asiatique dégrisa l'exubérance irrationnelle Exubérance, conundrum et autres menues incertitudes

Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'œil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce 5 décembre 1996, les corbeilles européennes conclurent sur une note ordinaire. Tout au plus remarqua-t-on que la Bundesbank avait renoncé à une baisse de ses taux directeurs sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, l'indice DAX se replia de 4,05%, et l'appréhension gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien : un certain Alan Greenspan, quartier-maître de la Fed, y était allé de son couplet sibyllin (…)
qui étreignait les Marchés depuis qu’Alan Greenspan avait débâché les hélicoptères de la Réserve Fédérale
3. En 1999, les Bourses s’enflammèrent à nouveau : la NetEconomie tonnait, prometteuse de lendemains qui chantent, sans usines et nez au vent. Les rabatteurs financiers, qui ne traitent jamais par l’indifférence les embardées de cours, rivalisèrent de slogans ravageurs pour rameuter le ban. La Poste, généralement peu suspecte d’inclination spéculative, se mit au diapason, claironnant un « Donnez un nouveau souffle à votre épargne », ou bien « Restez gagnant même si le CAC baisse ». Bénéfic, l’un de ses fonds à promesse, fit florès, qui recueillera près de 300.000 souscriptions. Hélas, mal luné, le CAC chancela comme une startup quand s’effondra le château de cartes des héroïnes survitaminées de ce temps : la garantie en capital du fonds, confusément délimitée, partit avec l’eau du bain, vaporisant plus du tiers des économies de ses preneurs ! D’autres kleptocrates furent poursuivis, comme la Caisse d’Epargne avec son Ecureuil Europe 2003, Carrefour avec son Millénium, la Mondiale aussi4. Quelques procès en transparence furent retentissants5. En 2004, la directive européenne MIF6scella ce savant jeu de fumée : le génie financier n’attendit pas son application, en novembre 2007, pour frapper encore.

Chaque crise charrie ses déblais, dissipant ici et là nombre de victimes trop zélées, plus ou moins fameuses, plus ou moins conquises, pour ne rien dire du tout-venant qui fait le gros des troupes. Généralement, les promesses de la haute finance, la mine un rien affectée, ne tardent pas à suivre. Et au menu de nos maîtres queux, la transparence financière occupe une place de choix, la première. Eternel refrain, aussitôt chanté, aussitôt oublié, voici la vertu des affaires : l’a-t-on oublié que la Banque de France nous en ressert en 1998 quelques couplets incantatoires 7 : « La qualité de l'information financière est un élément fondamental de l'efficience des marchés, de la solidité des systèmes financiers et du renom et de la compétitivité des places boursières ». N’a-t-elle pas franchi l’océan que les sénateurs Paul Sarbanes et Mike Oxley s’en emparent, en 2002, pour dissuader les émules d'Enron et de WorldcomTake the money Enron

« (...) Nous jugeons que la période actuelle offre une opportunité très rare d'acheter les actions d'une firme qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel. Nous sommes sûrs que les on-dit négatifs autour de l'a compagnie sont faux, non fondés sur des éléments concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des investisseurs ». Cette apologie titrée « Still the best of the best », rendue publique le 9 octobre 2001, fut l'édifiante contribution de la banque Goldman Sachs à la gloire de la société Enron, deux mois avant sa chute. Arthur Andersen, qui expertisait les comptes, n'avait rien trouvé à y redire (…)
. Mais rien ne va : le krach financier, parti du Nouveau Monde, exige plus. Quelques intellectuels tricolores priés d’opiner à ce sujet, dont Michel Prada, président de l’AMF, Xavier Musca, directeur du Trésor, résument leur ambition, dans un « Rapport moral de l’argent dans le monde
8 » paru mi-2008, à … améliorer la transparence ! Le coordinateur dudit rapport, Antoine Mérieux, en rajoute : « La transparence n’est pas la seule solution. La finance est aussi affaire d’éthique ». Et toc !

Les Torquemada de la finance ont de qui tenir. Car la transparence est la fille aînée des théories nobélisées visant à accréditer le Marché, c’est-à-dire le libéralisme, comme ultime optimisation d’une économie idéale. Les anticipations rationnelles 9, qui relèvent du rêve, sur lesquelles chacun concevrait ses décisions, nécessitent un univers supraconducteur, où l’information circule à grande vitesse et sans résistance. L’efficience des Marchés, qui suppose ce qui précède, parachève le tout. Ainsi les jugements individuels, noyés sous des jets continus de données, sont-ils censés être parfaitement conformés : nul ne saurait déraisonner ! C'est à se demander pourquoi tous ces abrutis rationnels 10 auront conduit à coup sûr aux désastres financiers que l’on sait ! Ne serait-ce donc pas que l’on aura empêché le Marché de délivrer son onction suprême ? Il faut accroître la transparence ! Sus ! En fait, le délire efficient des idéologues du Marché, qui préconisent une information quasi-quantiqueAux confins de l’information

(…) Les marchés sont surinformés. Le temps est oublié où Munehisa Homma, trader nippon à l'origine de la technique des Chandeliers japonais, balisait, certains jours à certaines heures, une route de l'information de Sakata à Osaka, faisant agiter des drapeaux à des gens juchés sur les toits pour propager un signal. Aujourd’hui, les temps sont au numérique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. Dans ce continuum, les données voyagent à la vitesse de la lumière : les écrans plats à cristaux liquides croulent sous les chiffres et les graphiques, et les cotations des valeurs du NASDAQ défilent sur les néons de Times Square (…)
, boulimique, garante d’une rationalité prodigieuse, raccourcit l'horizon temporel des opérateurs. Tandis que les entrepreneurs sont à se projeter sur plusieurs années, l'investisseur est hanté par l'extrême présent, sous le feu de signaux, parfois contradictoires, qui lui parviennent de toutes parts
11. Cette instantanéité dit l'incomparable fossé qui sépare l’économie réelle de l’économie financière.

Les hommes d’argent ne sont jamais à renoncer ; jusqu’au-boutistes, rétifs à toute réglementation qui viendrait gâter leur commerce, ils se nourrissent de l’emballement spéculatif, seconde nature des Marchés, dans la plus pure tradition de l'enrichissement sans cause et du lucre. Cette folie est collective. Quelques vœux pieux, chantés en chœur, ne changeront rien à l’affaire. La transparence permettra bien d’attendre la prochaine sortie de route. « Enrichissez les soldats et moquez-vous du reste ! ». (Septime Sévère).

   

 


 

(1) Les Echos, le 30/09/2008 – « En reprenant Wachovia, Citigroup devient la plus grande banque de dépôts américaine »
(2) Jean-Marc Sylvestre, Olivier Pastré (2008) – « Le roman vrai de la crise financière »

(3) Helicopter Drop (Lâcher de billets par hélicoptère) selon la métaphore de Milton Friedman (essor de la masse monétaire)
(4) La Vie Financière, le 20/06/2003 -
« Les recours face aux abus des fonds à promesse »

 

« Restez gagnant même si le CAC baisse », « Donnez un nouveau souffle à votre épargne » ... Autant d'arguments qui ont permis à La Poste de commercialiser dès 1999, plus de 300 000 contrats Bénéfic, un fonds à promesse (dit également « fonds à formule »). Aujourd'hui, les souscripteurs qui ont adhéré à l'offre en décembre 1999 ont perdu jusqu'à 38 % de leur épargne ! Déçus, ils s'en prennent à La Poste, dont la plaquette, pour le moins engageante, les aurait induits en erreur en évoquant une garantie en capital. « Le plus marquant, c'est la masse des revendications, près de 3 000, indique Jacques Poindron, à l'AFUB (Association française des usagers des banques). Certains petits souscripteurs ont investi sur ce produit jusqu'à 30.500 euros et il était, pour La Poste, d'autant plus facile de les harponner que la Bourse montait » …

 

(5) L’affaire Benefic - (source Wikipédia)

 

Bénéfic est un fond d'investissement gérée par La Poste, qui a convaincu plus de 300.000 personnes d'y souscrire (70% d'entre elles étaient titulaires d'un PEA), pour un montant total de plus de 1,5 milliard d'euros. Ce fonds a perdu une bonne partie du capital des épargnants (entre -12,2% et -35,8% selon l'édition du 3 juillet 2006 de Votre Argent). L'Autorité des Marchés Financiers a diligenté une enquête, qui s'est conclue par une absence de responsabilité de La Poste. Cependant, le Tribunal de Commerce de Paris a condamné La Poste a dédommager quelques personnes, ainsi que les associations de consommateurs, au motif que les dépliants publicitaires étaient trompeurs et de nature à induire en erreur les particuliers. Par cinq arrêts rendus le même jour, le 19 septembre 2006, la Cour de Cassation a estimé cependant que les premiers juges avaient violé l'article du Code Civil qui prévoit l'obligation de conseil, en estimant que l'information donnée aux particuliers souscripteurs n'était pas « incomplète, inexacte ou trompeuse ».

 

(6) Le Monde, le 06/06/2008 -« La transparence considérée comme le meilleur remède aux excès »
(7) Banque de France, novembre 1998 - « La transparence financière », 23,00 € TTC

 

« L'importance de la transparence financière y est analysée au travers d'articles rédigés par les services des deux autorités [Commission bancaire et Commission des Opérations de Bourse] sur les thèmes suivants : les motivations des contrôleurs en matière de transparence financière ; la communication financière des établissements de crédit français, notamment sur leurs résultats, leurs activités de marché, les engagements sur les professionnels de l'immobilier, et son impact sur les cours de bourse ; la transparence des comptes : responsabilité et déontologie des principaux acteurs ; notation de créances et surveillance financière ». Que de progrès depuis ! (ndla)

 

(8) Le Monde, le 06/06/2008 – « La transparence considérée comme le meilleur remède aux excès »
(9) Théorie proposée par Robert Lucas, prix de la Banque de Suède 1995
(10) Locution d’Amartya Sen, prix de la Banque de Suède 1998 – En anglais « Rational fools »
(11) Frédéric Lordon (2003) – « Et la vertu sauvera le monde »


 

Illustration
 : Analystes se concertant
 

 
 

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22 juillet 2008 2 22 /07 /juillet /2008 00:37



Ziggy Stardust mourut à Hammerfield à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec conviction dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile scintillait de mille feux, mais ses reflets pâlirent vite l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aguerri aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, sans bémol, à hauteur de 55 millions de dollars
1 ! En janvier 1997, il céda dix années d’exploitation de son catalogue à une société ad hoc, qui émit en contrepartie un emprunt obligataire rémunéré 7,9% l’an 2 : Prudential Insurance rafla toute la mise. Les titres de la rock star avaient bel et bien changé de nature. Ziggy renaissait : nom de code « Gold Dust ».

La technique employée par David Bowie est celle de la titrisation, apparue aux Etats-Unis lors du big bang libéral des années 70 : des actifs, plus ou moins solides, générateurs de flux financiers, plus ou moins certains, sont payés par anticipation à leur propriétaire ; une société intermédiaire (SPV)
3, créée pour l’occasion, réceptionne le principal du cédant qu’elle finance en émettant des obligations ; le taux facial des titres motive alors, plus ou moins, les investisseurs, qui prennent leurs risques : ceux-ci encaissent périodiquement les intérêts de leur créance et le remboursement d’une part du capital, selon l’aptitude des actifs que l’on a dits à produire les recettes que l’on a pressenties. Au terme de l’opération, chacun reprend ses droits, quitte et ravi du contrat gagnant-gagnant qu’il aura souscrit. Typiquement, les royalties de David Bowie furent suffisantes pour servir les prêteurs, surnuméraires même, et rien ne vint globalement troubler ce concert-là. En mars 2004 cependant, l’agence de notation Moody’s, qui n’avait pas disgracié l’emprunt initial en le cotant A3, abaissa sa perception de la dette au niveau Baa3 4, un cran au-dessus des junk bondsLe régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, détroussées par les grands desseins antérieurs, se mesurait aisément à la qualité de ses conseillers, entres catins et abbés … : la musique de l’idole se vendait moins bien. La plateforme iTunes d’Apple relança la machine à cash. Ainsi, ce qui vaut aujourd’hui et promet des lendemains qui chantent n’est-il jamais assuré de durer. La menace plane toujours du risque en maraude.

La propriété intellectuelle n'est qu’un boutefeu de la titrisation. Toute rentrée d’argent prédictible, récurrente et assez dotée de zéros pour être prise au sérieux, peut être ainsi escomptée : recettes d’abonnements, primes d’assurance, créances commerciales, péages autoroutiers, tout y passe qui aura su démontrer une antériorité crédible et des risques futurs quantifiables. Mais le canal historique, celui qui éprouva le système, en fit la règle et harasse aujourd’hui l’économie de ses excès, nous vient du marché hypothécaire américain. Les crédits immobiliers furent longtemps et demeurent l’actif idoine des faits de titrisation, offrant aux prêteurs une source de refinancement stable. Une envie de maison ? La banque octroie les fonds, délimite son risque et hypothèque le bien ; puis, ayant renouvelé ce commerce, elle regroupe les crédits aux attributs proches en un bric-à-brac, appelé ABS – Asset Backed Securities (titres adossés à des actifs)
3 -, et cède le tout contre espèces sonnantes et trébuchantes. Désengagée, la banque n'est plus en danger ; son ratio de solvabilité, dit de Cooke 5, est restauré : elle peut prêter à nouveau. Qu’importe alors les règles de prudence, les garanties demandées aux emprunteurs puisque leurs prêts seront revendus au Marché et les risques disséminés. Et plus encore quand la pyramide des emprunts est soutenue par la hausse ininterrompue des prix immobiliers.

La magie financière a opéré : tel qui s’est endetté pour acheter sa maison peut a présent acquérir d’alléchants ABS, susceptibles même de contenir son propre crédit titrisé ! Les rendements sont à l’avenant, et le succès au rendez-vous : l’afflux d’emprunteurs de plus en plus insolvables, aux mains de vendeurs peu scrupuleux qui prêtent leurs dollars à l’usure, fouette en effet les rendements et rameute beaucoup. Les créances subprimesCôté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain … étaient de cette veine-là, aux taux survitaminés, prêtes à goberger des investisseurs peu regardants, mieux étreints par les rentabilités élevées que par les réalités sociales, banquiers compris ! Ainsi, vit-on des emprunteurs devenant leur propre banquier, et des banquiers leur propre emprunteur : le mistigri de la dette, aux mains de mathématiciens chevronnés et de juristes minutieux, passe d’un portefeuille à l’autre, et nul ne sait plus ce qu’il a acheté ni risqué. Car contrairement aux titres obligataires usuels, fondés sur la capacité de remboursement de l’émetteur, ABS et consorts reposent sur des flux financiers futurs, lesquels auront déjà pu être titrisés plusieurs fois, élevés au carré, au cube, ou coupés en quatre ! L’alambic financier tourne à plein et embrume tout. « La titrisation se réduit à ôter [les crédits] des épaules de ceux qui sont capables de les porter [les banques] pour les mettre sur les épaules de ceux qui sont incapables de les comprendre
6 ».

Ce n’était pas assez, on compliqua davantage : les actifs homogènes des ABS, eux-mêmes tranchés en profils de risques variés, furent à leur tour agrégés dans des supports logeant des créances de toutes origines afin d’augmenter l’énergie du tout ; ces constructions ultimes, baptisées CDO – Collateralized Debt Obligations
3 -, véritable « salade niçoise » aux dires mêmes de Henri de CastriesPlace aux jeunes ! Voici venu le temps des quinquagénaires, celui de la modernité, du renouveau, porté par des hommes et des femmes, leaders politiques ou chefs d’entreprises, étreints par l’enthousiasme et la volonté d’agir ; cet air du temps nous comble, et nous sommes pressés de croire tout ce que l’on nous dit aussi bien qu’impatients de faire tout ce que l’on nous conseille …, PDG d’Axa, échappent aux forces de l’esprit : leur valeur est inconnue, inexpugnable, qui résulte des menées d’une nuée d’emprunteurs, de leurs capacités ou non à rembourser quelques milliers de dettes, l’ensemble mâtiné de formules absconses fondées sur des données incertaines. Comme Pangloss, professant à Candide un optimisme béat, la finance poursuivit ainsi l’utopie d’un monde aux liquidités infinies et aux risques sous tutelle. Hélas, on n’avait pas imaginé comment ce système pouvait fonctionner à l’envers, ni qu’il dût massivement le faire. Lorsque les crédits subprimes régurgitèrent leur flot d'impayés sur fond de maisons saisies, mal revendables, nul ne voulut plus des rejetons de la titrisation ; les actifs originels retournèrent à leur illiquidité naturelle après avoir écumé les Marchés. Et ce qui est illiquide n’a pas de valeur : la crise de solvabilité se doubla aussitôt d’une crise de liquidité. En sorte que ce déni de l’économie financière amoindrit nettement les certitudes néolibérales d’un Marché omnipotent.

L'à-pic est vertigineux : en avril 2008, le FMI chiffrait à 945 milliards de dollars les pertes dues à l'embolie de subprimes
7 à large spectre - prêts à l'immobilier résidentiel (RMBS) et commercial (CMBS), à la consommation (ABS) et aux entreprises (CLO) 3. Depuis juillet 2007, les organismes de crédit, banques et refinanceurs hypothécaires déprécient à tout va des titres invendables. Certains ont déjà chuté, comme Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …, ou récemment Indymac. D’autres, rehausseurs de crédit notamment, sont menacés. Entre 1999 et 2006, 90% des crédits alloués aux Etats-Unis ont fait l’objet d’une titrisation 8. Quelques fins damnées seront difficiles. 
 
      
  
  


 

(1) Slate, le 08/05/1997 – « Bowie Bonds : rock’n’roll officially stops being revolutionary »
(2)
Les Bons du Trésor américain à 10 ans payait à cette époque 6,37% ;

(3) Petit glossaire de titrisation (source Wikipédia) :
 

ABS : Asset Backed Securities : le terme générique

RMBS : Residential Mortgage Backed Securities : opération adossée à des crédits habitat hypothécaires
CMBS : Commercial Mortgage Backed Securities : adossé à des crédits hypothécaires commerciaux
CDO : Collateralized Debt Obligation : adossé à des dettes diverses (groupe les CBO et CLO)
CBO : Collateralized Bond Obligation : adossé à des obligations
CLO : Collateralised Loan Obligation : adossé à des crédits à des entreprises
CCO : Collateralised Commodity Obligation: adossé à des options sur matières premières
CFO : Collateralised Fund Obligation: adossé à des parts de hedge funds ou de fonds de hedge funds
CFXO : Collateralised Foreign Exchange Obligation: adossé à des options sur devises
WBS : Whole Business Securitisation : adossé à des flux d’activité commerciale ou industrielle

SPV ou SPC : Special Purpose Vehicle ou Special Purpose Company, nom générique des véhicules de financement créés pour acquérir les créances du cédant et généralement aussi pour émettre des titres sur le marché.
FCC (Fonds Commun de Créances) : forme juridique imposée par le droit français pour une opération de titrisation. Un FCC est un SPV français.

 

(4) Echelle de notation de la dette à long terme (maturités équivalentes à un an ou plus) selon l’agence Moody’s, Wikipédia

 

Catégorie investissement : (Aaa) Valeurs de tout premier ordre (« gilt edged ») – (Aa1, Aa2, Aa3) Fourchette haute (« high-grade ») – (A1, A2, A3) Notation intermédiaire (« upper-medium grade ») – (Baa1, Baa2, Baa3) Fourchette basse, pouvant comporter des aspects spéculatifs (« medium grade ») - Catégorie spéculative : (Ba1, Ba2, Ba3) Eléments dits spéculatifs – (C1, C2, C3) Absence de caractéristiques d’investissement souhaitables (« junk bond ») ;

 

(5) Ratio Cooke (source Wikipédia)

 

Le ratio Cooke ou ratio de solvabilité bancaire est un ratio recommandé par le Comité de Bâle dans le cadre de ses premières recommandations, et qui fixe une limite à l'encours pondéré des prêts accordés par un établissement financier en fonction de ses capitaux propres. Le niveau d'engagement des banques est ainsi limité par leur propre solidité financière. Les banques dont les fonds propres représentent au moins 8% de ce montant sont considérées comme solides. Le ratio tient ce nom de Peter Cooke, un directeur de la Banque d'Angleterre qui avait été un des premiers à proposer la création du Comité de Bâle et fut son premier président. Il est moins élaboré que le ratio McDonough qui lui a succédé dans le cadre des accords de Bâle II, car il ne prend que très grossièrement en compte le risque plus ou moins élevé des différents prêts accordés et a permis l'émergence de l'arbitrage prudentiel.

 

(6) Vie des Affaires – Titrisation citant le Financial Times
(7) Libération, le 09/04/2008 – « Une crise à un trillion de dollars »
(8) Jean-Marc Sylvestre, Olivier Pastré (2008) – « Le roman vrai de la crise financière »

 



Illustration
 : Image extraite du Hindu Business Line 

 

 

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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 18:26



Au pays du Marché-roi, les Etats-Unis, l’outrance des chiffres ne désarme pas, jusqu’à l’ivresse qui anesthésie le jugement des hommes. Quoiqu’on paraphe, quoiqu’on estampille, la surenchère commande, et rien ne saurait plus retenir l’attention qui ne fût marqué du sceau de l’excès ; en sorte que quelques capitaines d’industrie, moins opulents mais non moins soucieux de frapper l'opinion, ne craignent pas de donner à leurs épopées une dimension quasi-héroïque. Ainsi, le 19 juin 2007, tandis que s'amoncelaient déjà les premiers nuages de la crise financière sur fond de déprime immobilière, Home Depot, le spécialiste américain du bricolage, fit part de son intention de se réapproprier le quart de ses propres actions en Bourse. Ce programme plébiscitaire, pour quelque 22,5 milliards de dollars, chavira les coeurs et fouetta le titre, qui se cabra aussitôt de 7,3% en séance. En élève appliqué, affranchi comme on se doute de l’activisme de ses actionnairesApatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier. Vingt ans après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds (Quantum, Quota, …) destiné à protéger et valoriser 4 millions de dollars d’actifs …, Home Depot redistribuait ses bons résultats. Lesquels étaient au mieux mitigés !
 1.
 
Pour le leader mondial du bricolage, la décapitalisation avait commencé en 2002, sous l’impulsion de Robert Nardelli, son PDG, qui n’avait pas fléchi, faisant racheter pour environ 17,5 milliards de dollars des actions du groupe. La dynamique ne changea pas après la démission dorée à l’or fin du susnommé, parti redresser Chrysler en janvier 2007 avec un pécule de 210 millions de dollars en poche 2. Son successeur, Frank Blake, passa la surmultipliée, sans le premier sou pour mener l’opération que l’on a dite : le lego financier s’appuya sur la vente de HD Supply, une division spécialisée auprès de professionnels 3, pressentie pour 10,3 milliards de dollars, et l’émission d’obligations, non garanties et mal notées 4, pour 12 autres milliards. La financiarisation des sociétés est là, résumée, qui privilégie l’actionnariat jusqu’à lui sacrifier une part d’elles-mêmes, salariés compris, jamais davantage empêchée de plomber la barque de mauvais papier. Le subprime compliqua tout : la vente LBOL'automne 1929 porta un rude coup au génie financier. La ruine de la multitude fit le lit d’une hécatombe bancaire sans précédent qui abîma pour longtemps les velléités innovatrices des uns aussi bien que les illusions de tous les autres. On se hasarda moins. Un demi-siècle s’écoula et rien ne brusqua plus les corbeilles. Les consciences s’apaisèrent … de HD Supply fut amputée du cinquième de son potentiel et les banques prêteuses exigèrent de nouvelles garanties, le prix de rachat des actions fut raccourci, et celui du titre divisé de moitié 5. Joseph DeAngelo, directeur général du groupe démissionna de tant d’imprévoyance. Finalement, la création de valeur s’était délitée dans le flou des motivations originelles, faisant place au risque, à tous les étages de la pyramide.

D’autres ont des moyens plus appropriés à leur politique actionnariale, moins exposés aux aléas financiers. Nul bien sûr ne saurait titiller le géant ExxonMobil, qui gobe continûment ses propres actions dans des programmes de rachats pharaoniques : en 2007, le colosse pétrolier reprit pour 32 milliards de dollars de ses titres sur ses propres flux de trésorerie, soit plus que toutes les sociétés du CAC réunies, qui y consacrèrent 19 milliards d’euros
6. Notre champion tricolore Total, dont les résultats record sont à l’unisson de ses prix en station, ne fait plus figure de meneur : ArcelorMittal mène désormais la danse, devant BNP Paribas et Axa. La Société Générale elle-même aura dévolu 1,288 milliard d’euros à la cause, avant hélas d’en appeler au Marché pour le quadruple après le séisme KervielNick Leeson ne fut ni le premier, ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor …. Ces milliards qui volètent ne sont cependant rien à côté des coutumes anglo-saxonnes, qui gagnèrent l'Europe à l'aube des années 1990 et furent libéralisées en France à l'été 1998 : AT&T s’engage dans un plan de rachat de 15,2 milliards de dollars d’ici fin 2009 7, Dell ambitionne 10 milliards 8, Cisco suit 13, d’autres encore. Tous visent peu ou prou à soutenir leurs cours, mieux gratifier l’actionnaire, renforcer l’autocontrôle. En 2004 cependant, certains vendirent Microsoft qui entendait racheter pour 30 milliards de ses titres sur quatre ans, concevant que la firme de Redmond était à cours d’idées de développement 9.

Les actionnaires majeurs, avant tout les grands fonds d’investissement, sont au centre des opérations ; la gouvernance d’entreprise, qui les associe aux dirigeants et aux conseils d’administration, où ils siègent, a mis fin au modèle des patrons intouchables 10 et redistribué les cartes. Les temps sont au rendement absolu des capitaux propres, de l’ordre de 15%, un taux mythique apparu dans les années 1930 11. Les rachats d’actions font partie de la panoplie du parfait créateur de valeurCeux d’avant défilaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque … - en France, un tel programme doit être adopté en Assemblée Générale Ordinaire, dans la limite de 10 % des titres sur 18 mois. En raréfiant la ressource, son prix augmente, ce qui permet de réconforter les cours, particulièrement en période de turbulences. Une enquête de JP Morgan 12 menée mi-2006 auprès d’une cinquantaine de sociétés britanniques a montré que la réaction du Marché a toujours été positive dans les deux mois suivant l’annonce, avec une progression moyenne de cours de l’ordre de 15%. Home Depot fut dans cette ligne-là, avant de s’effondrer, conformément à d’autres études concluant à la baisse de la performance boursière dans les trois à six mois suivants : celle de Standard & Poors portant sur 423 valeurs de l'indice large S&P 500 montrent qu’un quart seulement de ces entreprises ont fait mieux que le Marché 13. Les cours flambent, puis s’éteignent, les actionnaires, qu’on choie, vont et viennent.

Généralement, les titres rachetés sont annulés, ce qui hisse la valeur de tous les autres à périmètre comptable identique : un cas singulier est ainsi celui de la famille Peugeot, qui n’apporta pas les siens à une opération de cette nature, et vit sa participation dans le groupe éponyme croître d'un point entre 2004 et 2005, sans bourse délier. Une autre justification à ce ball-trap financier consiste à considérer que le Marché fera toujours un meilleur usage de la trésorerie excédentaire des entreprises, avant de la lui restituer plus volontiers le jour venu. Celle de Home Depot a pris la forme d’un emprunt obligataire et d’une vente de bijoux de famille ! Plus marginalement, l’entreprise peut aussi racheter ses actions pour renforcer son autocontrôle, mieux se prémunir contre les OPA, disposer d’une réserve pour acquérir un concurrent par échange de titres, alimenter des plans d’actionnariat salarié ou de stock options. On le voit, les esquives de ces opérations capitalistiques ne manquent pas, qui exonèrent les dirigeants de consacrer l'énergie financière aux investissements en hommes et en projets. La rémunération de l’actionnaire s'oppose à celle des acteurs de l'entreprise qui en construisent le futur. Le développement industriel n'accapare plus la quintessence des capitaux utiles à la création de richesse(s) comme on le vit naguère. Les Trente GlorieusesPlace aux jeunes ! Voici venu le temps des quinquagénaires, celui de la modernité, du renouveau, porté par des hommes et des femmes, leaders politiques ou chefs d’entreprises, étreints par l’enthousiasme et la volonté d’agir ; cet air du temps nous comble, et nous sommes pressés de croire tout ce que l’on nous dit aussi bien qu’impatients de faire tout ce que l’on nous conseille … sont révolues : la mode est à la création de valeur.

Depuis 1994, les entreprises rachètent plus d’actions qu’elles n’en émettent. En 2001, les émissions d’actions ont été aux Etats-Unis surpassées par les destructions au point que l’émission nette de capital boursierLe 20 juillet dernier, Yahoo, portail Internet de renommée mondiale, annonça des résultats qui déçurent ; la sanction des investisseurs, toujours de prime saut, ne se fit pas attendre : le cours perdit près de 19% en séance. Ainsi, cette star de la Nouvelle Economie, qui la veille encore pesait 47 milliards de dollars à la corbeille, vit-elle sa capitalisation boursière amputée d'un trait de plume de quelque 9 milliards de dollars … fut de moins 330 milliards de dollars 14. Les dividendes ne sont pas davantage restés à quai : leur part dans la valeur ajoutée des firmes a triplé entre 1990 et 2007 cependant que la composante salariale stagnait 15. Cette pression actionnariale aura assez ému Clarins, qui se retire de la cote, et les introductions à Paris ont chuté de 22% en 2007 16. Quant à Home Depot, empêtré, surendetté pour le bien de la théorie, la route sera longue.

 


 

(1) Fil d'actualités sur Home Depot - VotreArgent.fr

 

Le chiffre d’affaires de Home Depot pour l’exercice 2006, connu au moment de l’annonce, était établi à 54,816 milliards de dollars, en recul sur celui de 2005 à 58,247 ; en 2007, il atteindra 73,094 milliards de dollars (Yahoo Finance)

 

- 15/08/2006 Home Depot : résultats 2006 attendus dans le bas des prévisions;
- 14/11/2006 Home Depot : résultats trimestriels inférieurs aux attentes ;
- 20/02/2007 Home Depot : résultat au quatrième trimestre 2006 en baisse de 28% ;
- 15/05/2007 Home Depot : résultats trimestriels affectés par l’immobilier ;

- 14/08/2007 Home Depot : bénéfice net en baisse de 15% au deuxième trimestre 2007 ;
- 13/11/2007 Home Depot : net repli du bénéfice net au troisième trimestre 2007 ;
- 26/02/2008 Home Depot : résultats en baisse au quatrième trimestre 2007 ;
- 20/05/2008 Home Depot : résultat net divisé par trois au premier trimestre 2008 ;

(2) UsineNouvelle.com, le 06/08/2007 - « Robert Nardelli à la tête de Chrysler »
(3) Batiactu, le10/01/2006- « Home Depot s’empare de Hughes Supply pour 3,5 milliards de dollars
»

 

« En rachetant Hughes Supply (…), nous poursuivons notre stratégie de développement fixée il y a 5 ans » a déclaré Bob Nardelli, PDG de Home Depot. Spécialisée dans la distribution de matériel de construction aux entreprises, professionnels et collectivités locales aux Etats-Unis, la société Hughes Supply emploie 9.600 personnes pour un chiffre d'affaires total de 4,4 milliards de dollars. Le groupe rejoindra ainsi Home Depot Supply, division spécialisée auprès de professionnels (constructeurs, municipalités ou spécialistes de la maintenance) qui s’affiche en tant que leader sur un certain nombre de gammes de produits. [Ndla : dix-huit mois plus tard, cet ensemble sera revendu]

 

(4) Thomson Reuters, le 26/07/2007 - « Moody’s cuts Home Depot’s ratings on buyback program »

 

« Moody's cut Home Depot's senior unsecured debt rating four notches to "Baa1," the third-lowest investment grade, from "Aa3." » (Moody’s a descendu de quatre crans la notation de la dette senior non garantie de Home Depot, au niveau « Baa1 », le troisième grade le plus bas après « Aa3 »). Catégorie « junk bonds » – obligations pourries.

 

(5) Le titre atteint un plus haut annuel à 41$ le 12/07/2007 – Home Depot cote aujourd’hui 22,44$ ;
(6) Journal du Net, le 31/03/2008 (Source La Lettre Vernimmen N° 63) – « Pourquoi les entreprises du CAC rachètent ... »

Dix plus gros rachats d’actions (CAC 2007, milliards d’euros) – ArcelorMittal (2,604) BNP Paribas (2,139) Axa (2,126) Sanofi-Aventis (1,787) Total (1,526) SocGen (1,288) Accor (1,240) Suez (1,150) L’Oréal (1,002) Vinci (0,937)

 

(7) La Tribune, le 11/12/2007 - « AT&R annonce une hausse record de son dividende et un massif rachat d’actions »
(8) L’Agefi, le 05/12/2007 – « Dell autorisé à racheter pour 10 milliards de dollars d’actions »
(9) Le Journal des Finances, n° 6288 – « Multiplication des opérations de rachat d’actions »
(10) Le Monde Dossiers et Documents N° 361 – « Les actionnaires sanctionnent les patrons américains »

 

« Depuis quelques semaines on assiste, aux Etats-Unis, à une hécatombe de grands patrons. Maurice Greenberg (AIG), Michael Eisner (Disney), Harry Stonecipher (Boeing), Carly Fiorina (Hewlett-Packard), ..., ont été poussés à la démission ou à la retraite anticipée. En janvier, selon le cabinet Challenger Gray & Christmas, 103 entreprises ont changé de numéro un […] Les actionnaires sont devenus plus agressifs. En mars 2004, près de 45% d’entre eux s’étaient opposés à la réélection de Michael Eisner. Chez Hewlett-Packard, le conseil a sanctionné Carly Fiorina pour ne pas avoir tenu ses promesses de rentabilité : les actions étaient en baisse de 30% depuis que Mme Fiorina avait pris la tête de l’entreprise en juillet 1999 ». [Ndla : la crise financière de 2007/2008 n’a pas été tendre avec les dirigeants des banques]

 

(11) Bertrand de Jouvenel (1933) – « La crise du capitalisme américain »

 

Page 104 - « Après cinq fusions, la capitalisation monte à 1.600 millions, mais l’actif, j’entends le total des sommes réellement dépensées pour la construction et l’équipement, ne monte qu’à 825 millions. Il s’ensuit que les actionnaires et obligataires s’attendent à toucher des dividendes et intérêts proportionnés à leur investissement de 1.600 millions et que les dirigeants de l’entreprise doivent faire rendre la somme nécessaire pour payer ces dividendes et intérêts à un capital réellement engagé de 825 millions. Pour payer 7% d’intérêt sur le capital investi, il faut que la compagnie fasse rendre au moins 14% du capital réellement engagé ! ».

 

(12) La Vie Financière.com, le 11/08/2006
(13) La Tribune, le 23/11/2007 - « Les rachats d’actions, un effet placebo sur les cours »


« Mais à plus long terme, et après la lecture d'une récente analyse de Standard & Poor's, il est possible d'en douter. Sur les 423 sociétés de l'indice S&P 500 étudiées par l'agence de notation entre janvier 2006 et juin 2007, seulement un quart d'entre elles ont vu leurs cours de Bourse faire mieux que le marché après l'annonce de leur plan de rachats d'actions. Les plus dépensières sont mêmes celles qui affichent les plus mauvaises performances par rapport à l'indice, assène l'étude. Car s'il vise à envoyer aux investisseurs un message deconfiance sur les perspectives de la société, le rachat d'actions peut aussi être interprété comme une forme d'impuissance [...], de panne stratégique ou d'absence de relais de croissance
».

 

(14) Problèmes Economiques, le  10/04/2002 : Patrick Artus - « Le pouvoir des actionnaires »
(15) Alternatives Economiques, Juillet-Août 2008 - « Les actionnaires font la loi »
(16)
AMF - « Rapport annuel (2007) de l’Autorité des Marchés Financiers »

 



Illustration
 : Caricature de l'actionnaire capitaliste se gobergeant 
 

 

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25 juin 2008 3 25 /06 /juin /2008 01:52



Les vingt années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre Mondiale furent Glorieuses. Aucune panique boursière, apoplexie financière ou récession économique, sinon mineure, ne vint troubler le renouveau occidental 1. Un combat sourd se livrait cependant en coulisse, aux Etats-Unis surtout, entre d’aucuns qui se disputaient la primauté de concepts économiques, et d’autres qui se prévalaient des précédents à des fins politiques. Le début des années 70 sonna l’heure du grand chambardement ; les vieilles théories de John Keynes, qui dominaient la scène depuis la Grande Dépression, passèrent de mode ; les thèmes fondateurs de l’économie classique, époussetés par Milton FriedmanMilton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône … et quelques autres pointures de Chicago, regagnèrent alors l’estime des élites dirigeantes. On relégua les anciennes coutumes à l’arrière-plan. L’Etat suivit, chacun reprit sa place, et le Marché, la première.

Le nouvel ordre des choses bouscula de prime la sphère financière. La déréglementation bancaire, qui mettra dix ans pour traverser l’atlantique, modifia beaucoup l’activité des banques sous les feux de la concurrence et de l’essor des marchés financiers. La désintermédiation, c’est-à-dire la possibilité pour des emprunteurs de lever des fonds en dehors des circuits bancaires, fit émerger des activités aux revenus plus éclectiques. Le marché de l’endettement explosa. Au particulier, les collectivités locales américaines, municipalités, entreprises publiques, universités, qui avaient à financer le bien commun, purent prendre langue directement avec les investisseurs institutionnels sur le marché des capitaux. Mais la solvabilité de ces émetteurs publics, mieux, leur séduction à l’égard des prêteurs demeuraient inégales : ainsi, dans cette course de « fonds », une petite ville du Dakota du Nord n’était-elle pas l’égale d’un comté californien. Et celui d’OrangeNick Leeson ne fut ni l'aîné ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires américaine Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor. D’autres l’avaient aussi surclassé …, une des principales régions du grand Los Angeles, qui se déclara en faillite le 6 décembre 1994, ne fut pas pour apaiser la haute finance, jusqu'à Tallahassee même 2. Quelques assureurs d’un genre nouveau, à la réputation financière sûre, virent alors le parti qu’il y avait à rapprocher les uns des autres : ils garantiraient les emprunts du domaine public en y associant l'appellation contrôlée de leur propre signature. AMBAC fut le premier de cette lignée.

L’acte fondateur survint en 1971 quand AMBAC, rejeton d’une société hypothécaire du Wisconsin, cautionna le principal et les intérêts de la construction d’un dispensaire en Alaska. Puis, la compagnie peina à se développer, faillit capoter en 1975, mais surnagea en accréditant des obligations de la ville de New York alors en proie à des malheurs financiers très médiatisés. Entretemps, un challenger était apparu, MBIA, qui devint champion en 1984 sur le secteur de l’assurance des obligations municipales. Un troisième larron, né dans la pourpre, FIGC, était entré dans la danse l’année précédente. D’autres suivirent 3. Ces institutions financières bénéficiaient toutes de l’excellente réputation de leurs parrains, et de la notation « AAA », véritable sésame sur le marché des capitaux. En contremarquant les emprunts des collectivités locales, celles-ci pouvaient ainsi émettre des tranches obligataires moins coûteuses, mieux garanties, et drainer plus d'investisseurs. Améliorant de fait les demandes de leurs clients, les assureurs furent alors qualifiés de « réhausseurs de crédit ». En juillet 1982, le pionnier AMBAC fut cependant au supplice : la compagnie publique d’électricité de Washington 4 fit défaut sur un emprunt estampillé de 2,25 milliards de dollars ! On se reprit à réglementer : les établissements garantissant l’obligataire furent tenus de ne rien garantir d’autre. Ils devinrent « monoline 5 ».

La profession a depuis lors beaucoup travaillé : fin 2006, elle avait assuré quelque 2.500 milliards de dollars de dettes en plus de trente années au feu, affichant même, pour la période 1989-1999, le ratio flatteur sinistres-pertes moyen rapporté au nominal net de 0,014% pour les réhausseurs de niveau « AAA » 6
. On aura compris que ce type de garantie est très éloigné de l’assurance classique, fondée sur la mutualisation du risque et l'appréciation statistique de celui-ci. En pratique, l'assureur monoligne est un analyste qui estime la situation financière de l'emprunteur et, selon le cas, lui apporte sa caution. Il perçoit des honoraires et non des primes, entre la moitié et les trois quarts 7 de l’économie que retirent les émetteurs du coût moindre de leurs levées de fonds en profitant de sa notation. Il ne doit pas supporter de sinistre, y réussissant même mieux que bien à l’aune des chiffres qu’on a dits. En sorte que ce risque à « zéro perte » ou « perte éloignée » a longtemps permis aux « monoline » de s’exonérer de fonds propres, moins de 0,1% des crédits assurés contre 8% pour les banques 8 ! Le zéro prudentiel n’était plus très loin de frapper, quand ces réhausseurs de crédit, las de focaliser leur génie financier sur des marchés trop tranquilles, se mirent à garantir des produits titrisés à la mode (ABS, CDO, …) pour des milliards de dollars, dont d’explosifs crédits à risqueCôté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain … reficelés.

Historiquement, l’assurance de titres adossés à des créances hypothécaires s'adjoignit très tôt au métier des « monoline » ; au Royaume-Uni par exemple, les premières obligations du genre furent garanties dès 1986, peu après la dérégulation. En sorte que l’expérience ne faisait pas défaut lorsque la profession fila le train de la titrisation subprime : l'influence des compagnies qui vampirisaient les émissions - Citigroup, JP Morgan, Lehman Brothers,  Merrill Lynch et Morgan Stanley 9, atrophia cependant la vertu des réhausseurs, qui suivirent. On connaît la suite. La cavalerie des prêtsQuand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui l’amena en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote … insolvables se mit à hoqueter à l’été 2007, le marché des obligations adossées devint illiquide, et toute la chaîne financiarisée endura des pertes considérables. Les « monoline » furent sévèrement dégradés par des agences de notation non moins innocentes, parfois dans des querelles de cour d’école 10, entraînant d’autres effets, et ainsi de suite. AMBAC, qui cotait 88,65 dollars voici un an ne valait plus que 1,74 dollar en dernier lieu ; MBIA a chuté de 68,98 à 4,76 dollars dans le même temps ! Les majors, canal historique, agonisent ; le Marché a mal répondu à leurs appels de fonds ; les banques, sollicitées pour oublier 125 milliards de dollars d’obligations garanties 11, regardent ailleurs, embourbées dans leurs propres affaires, qui sont mauvaises. Les municipalités ne sauront bientôt plus à quel sein financier se vouer.

FSA, l’un des derniers « monoline AAA », filiale de Dexia via divers holdings lovés dans des paradis fiscaux 12, vient de recevoir 5 milliards de dollars de sa maison-mère : une pure formalité selon Xavier De Walcque, son Chief Financial Officer, pour qui « FSA en lui-même n’a pas besoin de cash 13 ». Ceux de Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant … ne dirent pas mieux ! Bah, le hedge fund activiste Pershing Square Capital Management a déjà lâché ses chiens. Son patron, Bill Ackman, adressa récemment un long mémo, où il estimait les pertes possibles d’AMBAC et de MBIA à 23 milliards de dollars, aux autorités américaines, de la Fed à la SEC en passant par les régulateurs des Etats fédérés et même … celui des Bermudes 14 ! Voilà bien de quoi volatiliser quelques milliards de plus.

 

 



(1) John Kenneth Galbraith (1994) – « L’argent »

 

« Les historiens célèbreront sans doute la vingtaine d’années qui va de 1948 à 1967 comme l’ère la plus faste de l’histoire des économies industrielles et aussi de la science économique. Ces deux décennies ne connurent ni panique, ni crise ni dépression, à peine des récessions mineures. Aux Etats-Unis, il n’y eut que deux années où la production ne progressa pas : 1954 et 1958 […] Peu de chômage dans ces années, du moins par rapport aux années trente : il ne dépassa 6% de la population active qu’en 1958 et 1961. »

 

(2) Les veuves de Tallahassee (Floride) sont l'équivalent de nos veuves de Carpentras ;
(3) Les principaux acteurs dans le secteur des assureurs « monoline
» :

 

AMBAC – American Municipal Bond Assurance Corporation (1971 - Filiale de MGIC Investment Corp) ;
MBIA – Municipal Bond Insurance Association (créée en 1973 par un groupe d’assureurs dont Aetna, Fireman’s Fund, Travelers, Cigna et Continental) ;
FGIC – Financial Guaranty Insurance Co (créée en 1983 par Gerald Friedman, fondateur d’Ambac, en association avec General Electric Credit, Merrill Lynch, Morgan, General Re, Shearson Lehman/American Express, et Kemper Group.

 

FSA – Filiale du bancassureur franco-belge Dexia ;
CFIG – Filiale de Natixis ;
ACA Financial Guaranty – Filiale du Crédit Agricole ;

 

(4) Business Network – Ambac Financial Group, Inc

 

« Furthermore, AMBAC had to begin paying on Washington Public Power Supply System (Whoops) bonds. AMBAC’s liability on the default, which totaled $2.25 billion, was an estimated $75 million ». (En outre, AMBAC devait commencer à payer sur les obligations de la Compagnie Publique d’Electricité de Washington. La responsabilité d’AMBAC sur le défaut de paiement qui était de 2,25 milliards de dollars, était estimée à 75 millions de dollars). Pour les assureurs monolignes, le règlement d'un sinistre ne se fait pas sur la base des réserves financières accumulées par la perception de primes, comme pour un assureur classique, mais en fonction d'une situation financière résultant de sa capitalisation.

 

(5) Cercle Finance, le 05/02/2008  « Aux origines de la désintermédiation »

 

A la suite de l’aléa avec la « whoops », la réaction des pouvoirs publics est immédiate. Washington impose progressivement aux réhausseurs de crédit de devenir indépendants. Nombre d'entre eux, comme MBIA et AMBAC, font ainsi leur entrée en Bourse. Le régulateur US impose également aux sociétés d'assurance-obligataire de ne pratiquer que cette activité, à l'exclusion de toute autre. C'est la raison pour laquelle aux Etats-Unis, les réhausseurs sont encore appelés « monoline insurers », soit " assureurs mono-produit " : ils ne font plus qu'assurer des obligations, rien d'autre.

 

(6) Communication institutionnelle - Association of Financial Guaranty Insurers (AFGI)
(7) Les Echos, le 20/06/2005 – « Les monoline sous la pression des marges »
(8) Jean-Marc Sylvestre, Olivier Pastré (2008) – « Le roman vrai de la crise financière »

(9) Pour l'Europe, essentiellement Deutsche Bank  et Royal Bank of Scotland (RBS)

(10) Paul Jorion (2008) – « L’implosion – La finance contre l’économie – Ce que révèle et annonce la crise des subprimes »

 

« Au printemps 2008, les assureurs d'obligations se trouvaient [...] sur le fil du rasoir : les plus importants [...] étaient parvenus à se recapitaliser, mais jamais à la hauteur du risque encouru. Les rapports entre eux et les notateurs avaient monté d'un cran dans l'acrimonie. MBIA [...] s'était rebiffée contre la notation que Fitch lui accordait, et avait enjoint au notateur de s'abstenir dorénavant. Fitch avait répondu que s'il s'agissait d'une question d'argent, il décernerait les grades gratuitement ! MBIA n'avait pas apprécié la plaisanterie et avait réclamé les données qu'elle avait fournies au notateur, sur quoi celui-ci avait déclaré qu'il n'avait pas besoin de celles-ci pour noter. Et ainsi de suite ... »


(11) Financial Times, le 22/06/2008 – « Bond insurers want $125bn of cover wiped out »
(12) Cercle Finance, le 05/02/2008  « Les réhausseurs de crédit »
(13) Trends.be Tendances, le 23/06/2008 – « Dexia renfloue sa filiale FSA de 5 milliards de dollars »
(14) Performance Bourse, le 31/01/2008 – « William Ackman : Ambac et MBIA face à 23 milliards de dollars de pertes ! »

 

 


 
Illustration : Monoline en déséquilibre 
 

 

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