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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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7 octobre 2006 6 07 /10 /octobre /2006 18:02
 
 
L’année 2003 fut un record : rarement les organismes ayant à mesurer la conjoncture économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, ne mirent autant à côté de la cible ! Collectivement anticipée comme une année de reprise, après un mauvais cru 2002 (1%), l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible depuis dix ans. Certes, la richesse créée par le pays ne prête pas à sourire lorsque ses niveaux surnagent à peine, ni davantage la comparaison avec quelques-uns de nos voisins, qui firent plus mal, à se consoler - l’Allemagne boucla son bilan sur une croissance zéro, les Pays-Bas burent la tasse, à -0,9%. La question n’est pas non plus d’expliquer a posteriori les raisons profondes de cette anno horribilis, pour lesquelles on délibère encore. Car plutôt que l’art consommé de prédire le passé, plus utile est celui d'augurer l’avenir ; c’est un exercice difficile, mais le seul qui vaille pour valider les théories et les modèles économétriques. Hélas, les faits sont coriaces, qui ne cessent de contredire ces belles constructions. Economistes, conjoncturistes et autres experts de la prévision, aux premières loges, en savent quelque chose : ils ne se lassent pas de se tromper avec autorité « Nous nous sommes mis à rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre, pas plus de quelques mois, les Etats n’ayant pas les moyens pour plus longtemps ». Ainsi Paul Léautaud se plut-il à brocarder les experts dans son Journal, en 1932, incluant sans doute John Keynes qui pensait aussi que …. Et ils le savent !
 
L’Office Français des Conjonctures Economiques (OFCE) est un de ces organismes indépendants 1 qui s’essaient à la prévision. Au printemps 2002, l’institut se lance : il pronostique une croissance de 2,9% pour l'année 2003, titrant « Le pire s’éloigne 2 » dans une note d’analyse. Bercy, c’est-à-dire le gouvernement, plus prudent mais en ligne, propose une fourchette plus large comprise entre 2,8% et 3,2% ; l’OCDE est au-dessus de 3%. On évoque l’éclatement de la bulle Internet, l’assainissement des entreprises qui s'achève, la demande mondiale en progression, la confiance revenue, bref, on échafaude des hypothèses rassurantesLes capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres … qui prévoient une sortie de crise, le retour de l’investissement et les emplois qui vont avec. Las, les vicissitudes ordinaires enroueront bientôt ce bel canto. Fin 2002, le tempo s'étiole, mais on y croit encore : Bercy, en septembre, affiche 2,5%, et l’OFCE, peu après, un modeste 1,8%. Début 2003, c’est le début de la soupe à la grimace : Bercy rabat sa prévision dès février à 1,5%, et l’OFCE en avril à 0,8%. Catastrophe à l’automne : nos deux protagonistes convergent globalement vers un petit 0,4%, soit encore une erreur de 100% à deux mois du terme ! L’INSEE s'en mêle, et pronostique en octobre une croissance de 0,2% pour l’année 2003 3 … 300% d’erreur ! Pour finir, la croissance du PIB français s’établira à 0,8% en 2003, toutes statistiques en berne.
   
« Les conjoncturistes disposent d'outils de plus en plus perfectionnés : comptes trimestriels, indicateurs, enquêtes. Pour autant les progrès de la prévision ne sont pas manifestes 4 » confessait l'INSEE dans son opus Economie et Statistique de novembre ... 1986 ! Outre-Manche, l'économétrie britannique, bien qu'ataviquement plus réceptive au dernier cri venu d'Amérique, n'était pas mieux logée. En 1992, Norman Lamont, chancelier de l'Echiquier, conscient des carences de ses propres experts, établit un groupe de prévisionnistes indépendants, baptisés « les sages ». Peine perdue : au cours des deux années suivantes, la qualité des prévisions de cette équipe ne dépassa pas celle des services officiels. En 1994 notamment, les projections de croissance, entre 2 et 3%, sous-estimèrent nettement le PIB anglais, qui bondit de 4%. Les prévisions d’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% … furent, à l'inverse, surestimées, comme elles l'avaient été en 1993 5. Schémas tantôt pessimistes, tantôt optimistes, c'est égal : en tout point de l'espace-temps, la prévision économique faillit, sans relâche. Vingt années après le constat du statisticien tricolore, en dépit du développement de modèles économétriques surdoués et de moyens calculatoires colossaux déployés pour arraisonner l'air du temps, les progrès ne sont toujours pas manifestes. En sorte que les succès rencontrés ici ou là pourraient bien ne relever que des seuls caprices du hasard.

Quelque six milliards d’individus s’agitent de par le monde, à chaque minute, en tout point de l’écliptique. Leurs décisions s’ajoutent et se retranchent, s’alignent ou se contredisent, dans une lutte incessante contre l’entropie, qui défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. De cette fièvre continue, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et chaotique ; assurément, on préfèrerait que celle-ci fût mieux disciplinée, plus harmonieuse : on aimerait surtout qu’elle fût plus calculable ! Et de s’échiner à lui associer un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de LaplaceLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée … en rêvait déjà voici deux siècles 6 ! Alors, on dissèque les agrégats, on recherche des régularités, on pose des hypothèses, on moyenne sur des périodes, plus ou moins longues, plus ou moins éloquentes. Puis, on corrige, on affine, on cale. Ces mille variables que jouent mille équations forment un modèle économétrique que de puissants ordinateurs se chargeront de faire dégorger. Bercy, l’OFCE et l’INSEE partagent le même modèle, baptisé « e-mod » 4 : comme on le voit, cette maquette simplifiée de l’économie produit des résultats à l’écarté, voire au débotté, selon qui la pilote ! Un réglage de paramètres, quelques-uns plus ou moins filoguidés, font la prévision, plus ou moins officielle. En cette année 2003, l'optimisme de Bercy fut toujours plus prononcé que celui de l’OFCE.
 
Mieux qu'un long discours spécieux, voici donc, au bout du chemin, le chiffre ! Immaculé, vierge de toute incrimination idéologique, synthèse nobéliséeLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus … du génie de l'homme à concentrer la quintessence du réel, sa pureté impose l'omniscience de l'expertisme 7 ; rien ne saurait plus être décidé qui ne fût jaugé, coupé en quatre, mieux, gouverné par la statistique. Hormis les hommes d'Etat, qui asservissent l'intendance, les dirigeants de passage, en tenue de camouflage, aiment à 
corroborer leur pratique de l'avis chiffré des experts. L'affaire enlevée, on ergotera sur quelques décimales : le chiffre sera peu ou prou amélioré, au nom de la prééminence de l'élu sur le technocrate. Ainsi le choix s’imposera-t-il mieux à tous, forgé au soufflet de lois économiques incontestées, mâtiné du bon sens politique, qui sent l'opinion. Qu’importe si les prévisionnistes coupe-vent se trompent du tout au tout, ni davantage qu’ils s’accordent ou non entre eux : ce qui compte est de maintenir le citoyen à distance, en lui représentant que ce brouillamini économico-statistique, aussi bien que la conduite des affaires de la nation, n'est pas de l'office commun. On n’a pas trouvé mieux que le scientisme depuis l’aube des temps, sinon l'apostolat romain, pour circonvenir le fidèle. Voilà pourquoi quelques chiffres valent mieux que d’autres : ils sont cautionnés, invérifiables. Généralement, on oublie assez vite qu’ils étaient faux. Archi-faux.

« Dans aucun autre domaine [la science économique] de la recherche empirique, il n'a été fait usage d'un appareil statistique aussi massif et raffiné pour des résultats aussi médiocres. Néanmoins, les théoriciens continuent à présenter modèle après modèle et les statisticiens à élaborer à la chaîne des processus mathématiques complexes 8 » (Wassily Leontieff, prix Nobel 1973). Tous les chemins ne mènent pas à Rome.

 


(1) La politique scientifique de Sciences PO (10/09/2002)
 

L'indépendance de l'OFCE est garantie par son texte fondateur. Une convention pluriannuelle (6 ans) conclue entre le Premier ministre et le président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques lui donne la stabilité nécessaire à l'accomplissement de ses missions.

 

(2) Revue de l'OFCE 2002-2 (N°81) - « France : le pire s'éloigne »
(3) Enjeux, Janvier 2006
(4) Cité par Bernard Maris (2003) -  « Lettre ouverte aux gourous de l'économie ...»
(5) Financial Times, le 29/09/1995 -  Craks in the crystal ball » (John Kay)
(6) Pierre-Simon Laplace (1814) -  « Théorie analytique des probabilités »

 

Page II - « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »


(7) Alternatives Economiques (Mars 2003) - « Le règne du libéral-stalinisme »

Interview de Jacques Sapir - « J'entends par expertisme la combinaison (...) d'une part, du fait d'émettre des avis sans donner de possibilité de vérification (...) [sauf à tomber] dans un discours idéologique où l'on utilise un discours d'apparence scientifique comme argument d'autorité, d'autre part, du fait de se présenter comme un simple donneur d'avis, alors que l'on joue le rôle de décideur. L'expertisme, c'est donc une double irresponsabilité : une irresponsabilité de nature politique, par la confusion entre la fonction d'expert et la fonction de décideur (...) et une irresponsabilité scientifique, qui consiste à émettre des avis normatifs et prescriptifs sans en donner les possibilités de vérification ou en prétendant que ces avis se situent dans un au-delà du débat et de la vérification. L'expertisme est donc le contraire de l'expertise »


(8) Wassily Leontieff (1974) - « Essais économiques »


 

Illustration : Expert au chapeau pointu


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Published by Marc Aragon - dans Chroniques
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5 octobre 2006 4 05 /10 /octobre /2006 06:00
 
 
Les capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres ; de matière grise aussi. On se souvient encore de la pléiade de professeurs, de mathématiciens et autres génies (rocket scientists), sous la houlette de Myron Scholes et Robert Merton, sommités nobélisées de la science du risque, qui ornaient les effectifs de LTCM, le « hedge fund » le plus figuré des terres habitées. Nos banques, nos fonds, nos FCP ne sont pas moins dotés de sujets aussi vifs, polytechniciens, centraliens, normaliens ... ni moins des capitaux qui vont avec.
 
C’est donc peu dire combien est grande et constante la fascination du public à l'égard de l’intelligentsia financière : car nul ne saurait concevoir que les sommes considérables qui sont brassées pussent dériver d’esprits qui le seraient moins.
 
De là tout découle. La grande opinion financière, que l’on reconnaît assez facilement à son langage et ses costumes, n’est en fait pas plus éclairée que le commun des mortels sur le devenir des marchés. Seuls les initiés, bouilleurs et carambouilleurs, c’est-à-dire les escrocs, connaissent le futur de leurs transactions. « Demain, on ne sait pas » disait Keynes, relayé par Galbraith pour qui « l’avenir est un problème ». C’est une idée atavique, qui conduit la majorité des investisseurs à lier la gestion de capitaux démesurés à un génie particulier. On louait la vista de Nick Leeson, qui plomba la Barings en 1995, celle de Georges Soros aussi, dont le raid sur la sterling en 1992 fut mené, dit-on, de main de maître : on oublie souvent que le même Soros se fit plumer de plus du double en 1998 en se frottant au rouble ! L’imagerie populaire a la vie dure, et ses croyances, de grandes conséquences. « Le facteur important qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés » 1. Toujours l’immense Galbraith.
 
Le cercle originel est aux abords des banquiers centraux, dont les déclamations sont généralement aussi peu claires que les minutes, et donnent lieu à d’interminables conjectures. Comme la pythie de Delphes, Benjamin Bernanke, patron de la Réserve Fédérale américaine, ne dit pas : il fait signe 2 … Puis à la périphérie immédiate, les organismes internationaux, tels le FMI et la Banque Mondiale, qui répandent les perspectives macro-économiques de la planète, généralement fausses. De ses infinis bavardages naît l’air du temps, ineffable et normatif. Les banques d’affaires prennent ensuite les opérations en mains au niveau micro-économique, appuyées par tout un aréopage d’analystes, d’observateurs, de journalistes, qui s’y entendent pour faire l’opinion, ancrer dans les esprits ce qui est dans l’air du temps et qu’on a déjà dit. A ce stade, les lendemains sont généralement bullish 3 : la croissance est vendeuse et quelques-uns ont un commerce à défendre ! Mille milliards de dollars stérilisent la pensée : qui saurait contester pareils experts, qui ne fût lui-même ni diplômé d'une haute école ni membre du sérail ? La grande opinion financière parle, et on l’écoute. 
 
Ce n’est toujours qu’une question de temps : l’élan haussier, nature profonde des marchés financiers, finit par se briser d’avoir été trop encouragé. Et c’est seulement après la déroute que la vérité paraît : ce que l’on avait pris pour une compréhension pénétrante des faits, une perception aiguë de la marche des nations et une acuité hors pair de celle des entreprises, se révèle n’avoir été que le suivisme opportuniste d’un épisode spéculatif. Car ce qui gouverne avec constance les marchés depuis que le lucre y a élu domicile, c’est-à-dire depuis le fameux krach des tulipes des années 1630, c’est bien la quête incessante du gain : que l’on soit simple particulier aux moyens modestes ou hedge fund à la puissance de feu colossale, que l’on soit d’intelligence ordinaire ou major de l’X, la spéculation mène le bal et anime les esprits. Bien sûr, on cherchera des boucs émissaires : on les trouvera, quelque rôle qu'ils aient tenus, comme Jean-Marie Messier en 2002, énarque et polytechnicien
 
 
« Le génie financier précède la chute ». Encore et encore John Kenneth Galbraith !



 
(1) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(2) « L'oracle n'approuve ni ne désapprouve, il fait signe » - Héraclite
(3) Jargon désignant le fait haussier (bearish désigne a contrario une orientation baissière) 

 

 
 
 
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Published by Marc Aragon - dans Economics
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4 octobre 2006 3 04 /10 /octobre /2006 06:00
 
 
Les ténors du bel canto boursier jargonnent et serinent en choeur : économistes, analystes, journalistes, et, plus généralement, experts, sont passés maîtres dans l'art de ne rien dire. Une conviction forte, un bel aplomb et un bel espéranto suffisent en effet pour ânonner en boucle ou hurler en meute les mêmes opinions et les mêmes ritournelles. Ils ont cet air affecté et cette manière savante qui vont à ceux qui ne savent rien mais sont payés pour l'écrire, tout aussi capables de justifier le lendemain ce qu'ils avaient nié la veille. Les exemples sont à ce point nombreux qu’on ne sait où donner de la tête ! « La désinflation conduit à une chute de l'activité économique, soit à cause d'une hausse des salaires réels, soit à cause d'une baisse des taux d'intérêt réels » 1. A moins que ce ne soit l'inverse ! Hourra ou haro ?
 
L'économie n'est pas le seul lieu où la rhétorique embarrassée nous divertit à défaut de nous renseigner sur la marche des entreprises et des nations. Pour quelques-uns, maîtres enchanteurs, l'inintelligible tient lieu de monopole du savoir ; et, pour les cas les plus altérés, de viatique pour maisons de repos. Voici deux perles pêchées en eaux troubles, qu'on n'hésitera à relire tant on aura de peine à conclure d'emblée ; 
 
« Le changement est sain dans les conditions spécifiques de la ségrégation des parties matérielles, et dans la négation de cette condition ; c’est simplement l’idéalité idéale ou abstraite, pour ainsi dire de cette spécificité. Mais ce changement, par conséquent, devient immédiatement la négation de la subsistance matérielle spécifique, qui se trouve donc être la véritable idéalité de la gravité et de la cohésion spécifiques, c’est-à-dire la chaleur. Chauffer les corps sonnants, comme les corps battus ou frottés, donne l’apparence de la chaleur, qui trouve son origine conceptuelle en même temps que le son 2 ».
 
Comprenne qui pourra ! Même la simulation aléatoire de Monte-Carlo ne réussirait pas à donner une impression de texte profond aussi puissante. Pourtant, nous avons tous joué à ce jeu : quelques sujets, quelques verbes et quelques compléments pour former des phrases au petit bonheur la chance qui peuvent être signifiantes. Et ce sentiment que certains pourraient parler des heures et ne rien dire ... Dans la même veine, voici encore, mais plus court :
 
« Retraduit dans l’idiome weberien, le théorème de Downs peut s’énoncer : dans une situation complexe, la rationalité axiologique se substitue aux défaillances de la rationalité instrumentale ou, plus simplement, les bonnes raisons aux inaccessibles raisons - objectivement - valides 3 ».
 
Soyons assurés qu'avec assez de latin, ou de grec, nos témoins eussent tout aussi bien pu rimer leurs confusions en vers asclépiades ! Les économistes, moins lyriques mais tout aussi extrêmes, ont plutôt choisi les iambes mathématiques pour éloigner le « vulgum pecus » ; cependant, les plus nombreux préfèrent encore l'expertisme, sorte d'oraison idéologique qui utilise une langue d'apparence scientifique comme argument d'autorité 4. Enfin les boursiers, plus au contact du réel mais tout aussi éloignés de son parler, parsèment leurs propos de scories technocratiques, franglaises ou abréviatives. Et les plus anciens, ceux qui criaient à la Corbeille, gesticulaient de surcroît ! A chaque corporation son langage et ses codes : les employés du gaz, les bouilleurs de cru et les cambrioleurs ont aussi les leurs, pour protéger le clan.

En matière financière, on dispose de centaines de sujets, de verbes, de compléments et de formules toutes faites que l’on peut resservir à l’envi, dans un sens ou dans un autre. Nous pouvons écrire astucieusement des phrases savantes qui n’ont aucun sens sans être jamais pris en flagrant délit de contradiction ou de pronostic erroné. Ainsi, sous une apparence sérieuse et une rhétorique adaptée, nous pouvons duper notre monde. Nous pouvons pronostiquer la hausse et la baisse avec la même humeur, les mêmes mots et la même impression de maîtrise du sujet. Et nous ne serons jamais en peine de trouver les arguments ad hoc, en citant à comparaître des économistes ou des mathématiciens qui nous serviront de caution. Nous pouvons abonder ou contredire n’importe quelle analyse : au royaume des opinions, l’éloquence prime.




(1) Libération, le 05/10/1998, cité par Bernard Maris - « Lettre ouverte aux gourous ... »
(2) Georg Hegel, cité par Nassim Taleb - « Le Hasard Sauvage »
(3) Raymond Boudon - « L'Art de se persuader des idées fausses, fragiles ou douteuses »
(4) Alternatives Economiques, Mars 2003 - Interview de Jacques Sapir
 

 
Illustration: Karl Marx (1818-1883)
 
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Published by Marc Aragon - dans Bric-à-brac
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3 octobre 2006 2 03 /10 /octobre /2006 20:00
 
 
John Maynard Keynes, économiste illustre et grand probabiliste de surcroît, spécula beaucoup en Bourse, s'y ruina, et s'y refit maintes fois. Cet amateur des corbeilles, aficionado dans l'âme et goûteux du frisson, ne manqua pas d'en observer quelques traits. Ainsi fit-il remarquer qu'optimistes et pessimistes y sont en général également nombreux à batailler les prix autour d’un équilibre. Arrimer l’information à un entendement haussier ou baissier, laquelle implique l’un et l’autre en même temps, paraît donc absurde, privant de facto l'investisseur, bullish ou bearishBulls & Bears – The Wall Street Game

(...) Voici une histoire que l’on sert encore aux traders, une fable qui valait mieux du temps des prix à la criée quand tout un peuple ruait et vociférait autour des corbeilles. La scène est celle d’un enclos où l’on lâche une meute de chiens excités, affamés sans doute, sur un ours et/ou un taureau. Dans la furia qui s’ensuit, le taureau fonce et projette les molosses en l’air. L'ours assène de violents coups de pattes et plaque les chiens aux sols. Voilà en quoi les taureaux - bulls -, sont les porte-drapeaux des marchés qui montent, tandis que les ours - bears -, demeurent à jamais les sinistres emblèmes des marchés qui baissent (…)

, de tout avantage spéculatif. Selon lui, l'adresse du trader se résume toujours à « être dans la foule et deviner mieux que la foule ce que la foule va faire » 1. En clair, l’efficience de l'information ne serait qu’une curiosité fossilisée aux yeux des opérateurs : leur attention est entièrement tournée sur la cote.

Les marchés actuels sont surinformés. Dame ! Le temps est loin où Munehisa HommaLe Maître des Chandeliers

Au début du XVIIe siècle, le Japon est un brouillis féodal de soixante provinces harassées de conflits de voisinage. Fougueux, les seigneurs s’entrebattent sans cesse pour des questions territoriales. La mutation géopolitique s’opère enfin. La paix qui s’installe permet un renouveau économique. L’agriculture repart, principalement celle du riz qui sert aussi de valeur étalon à défaut de monnaie suffisamment stable. Des bourses d’échange fleurissent ici et là, particulièrement aux abords des zones portuaires. La précieuse graminée y est stockée dans des entrepôts. Le plus important est à Osaka : Munehisa Homma, shogun du trading, y négocie à terme (…)

, un négociant nippon très capable de vue(s) qui éclaira les traders occidentaux de ses Chandeliers japonais, balisait une autoroute de l'information de Sakata à Osaka : il y faisait agiter des drapeaux à des gens juchés sur les toits pour propager des signaux concernant ses affaires dans le riz 2. Loin aussi, et à l'apocryphe près 3, celui de Nathan Mayer Rothschild, à qui l’intérêt des pigeons voyageurs n’aurait pas échappé, et qui put spéculer à son avantage, au lendemain de Waterloo, alors que la défaite napoléonienne était encore ignorée outre-Manche 4. Loin encore celui des porteurs de journaux, livrant jusqu'à tard dans la nuit la Customer's Afternoon Letter (1882) de Charles Dow, ancêtre du Wall Street Journal, un simple bulletin manuscrit sur des feuilles de papier de soie intercalées de papier carbone, ce qui permettait de produire jusqu'à ... vingt-quatre copies5 ! Aujourd’hui, les temps sont au numérique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. Dans ce continuum, les données, les ordres, les analyses, bref, l’information circule d’un bout à l’autre des terres habitées, à la vitesse de la lumière : les écrans plats à cristaux liquides affichent des kilomètres de chiffres et de graphiques, et les cotations des valeurs du NASDAQ défilent sur les néons de Times Square.

Ce flux ininterrompu, quantitatif d'abord, puis remâché, confère-t-il au moins aux traders à l'affût un avantage tactique ? Keynes n'en croit rien comme on l'a dit. Bah, ici comme ailleurs, l'excès est contre-productif, lequel explique finalement pourquoi les opérateurs ne se fient à rien de particulier sur les marchés, et s'en remettent à leurs impressions ou à leurs graphiques, qui diraient le tout. D’un point de vue microéconomique, bien malin en effet qui peut extrapoler l’orientation des cours à la suite d’une annonce précise, concernant les résultats d’une entreprise, un fait majeur dans son commerce ou sa politique sociale. L’information délivrée est-elle positive, négative, meilleure ou moins bonne que prévue ? Mauvaise mais bonne quand même, ou réciproquement. On vit par exemple Renault s’avancer récemment de 1,49% le jour même où le constructeur révélait un recul de 20% de ses ventes de véhicules neufs : un commentateur, rompu au bavardageExplicationnisme

Quatre fois l’an, la grand-messe des trimestriels d'entreprises nous donne à entendre le prêchi-prêcha des vestales du temple, chargées d’éclairer les consciences sur ce que le Marché aura pensé des derniers comptes d’exploitation. La lessiveuse tourne à plein, au son du tambour, afin d'interpréter les écarts de cours subséquents ; les missi dominici sont à la baguette, analystes d’abord qui ont fixé le consensus, répétiteurs ensuite qui l’ont copié-collé, et enfin, plaideurs du jour d’après, parfois de simples saute-ruisseau, qui relatent sans désemparer la sentence. Dans ce concert de justifications ad hoc, nul ne verrait qu’une conséquence ne dépendît pas d’une cause (…)

, remarqua que le « marché faisait confiance à Carlos Ghosn, PDG de Renault, pour redresser la barre » ! Le lendemain, le titre recula de 3,49%, et le même journaliste se souvint opportunément du problème sur les ventes 6. Puis la macroéconomie s’en mêle, avec ses prétextes géopolitiques et ses déclarations de banquiers centraux, qui achèvent d’obscurcir l’entendement de tous. Les opérateurs ont d’autres fers aux feux : ils sont à surveiller leurs positions.

Antithèse : l'information asséchée ou pervertie. Hermès promit à Jupiter « de ne plus mentir mais de ne pas dire tout à fait la vérité 7 ». Plus fine que le mensonge, soit-il par omission, voici la désinformation, une macédoine de vrai, de faux et d'à-peu-près. Les barons d’EADS furent par exemple, voici peu, pris la main dans le sac de leurs stock-options tandis que l'assemblage des A380 battait secrètement de l'aile. La NetEconomie n'est pas moins en peine de nous rappeler les jeux de fumée et autres manèges orchestrés par les condottieri de ce temps, doublés par les faiseurs d'opinion, qui sont eux de toutes les époques. « Monsieur Messier a orchestré un plan visant à dissimuler la gravité des problèmes de liquidités de Vivendi provenant de son endettement massif » 8. Cet âge inclina aux fables et aux lendemains radieux promis par le caquet médiatique, notamment en 1998 quand la capitalisation de Yahoo dépassa celle de Boeing 9 ! D'autres esbroufes, guère plus anciennes nous viennent du temps ensauvagé des OPA : celle-ci notamment, jusqu'à la caricature, qui vit, en 1987 et pour 5,6 milliards de dollars (!), Dayton Hudson, une des plus grandes chaînes de drugstores aux Etats-Unis sous la menace du raider David Herrlinger. Les cours se cabrèrent, puis piquèrent du nez peu après, dès que le bluff fut avoué 10. N'importe ! L'art de la calembredaine a son mâle alpha, l'électricien EnronTake the money Enron

(…) « Nous jugeons que la période actuelle offre une opportunité très rare d'acheter les actions d'une firme qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel. Nous sommes sûrs que les on-dit négatifs autour de l'a compagnie sont faux, non fondés sur des éléments concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des investisseurs ». Cette apologie titrée « Still the best of the best », rendue publique le 9 octobre 2001, fut l'édifiante contribution de la banque Goldman Sachs à la gloire de la société Enron, deux mois avant sa chute. Arthur Andersen, qui expertisait les comptes, n'avait rien trouvé à y redire (…)

, primus inter pares !

Ah, l’efficience des Bourses de valeurs, cette assise intellectuelle réfléchie par Eugène Fama dans les années 1960/1970 sur lequel repose un demi-siècle d'orthodoxie financière, son dogme d’une utilisation optimale de l’information qui rendrait le Marché sur-cohérent et imbattablePeut-on battre le Marché ?

(…) Eugène Fama, un économiste américain de l’Ecole de Chicago, élabora dans les années 1960 sa théorie de l’efficience, posant que le cours des valeurs incorpore en permanence et à l'idéal toutes les informations idoines. Ce modèle de formation des prix, purement académique, qui ignore le rapport de force entre les acheteurs et les vendeurs, dans la fulmination des Marchés, bat aujourd’hui de l’aile. Surabondante jusqu’à la nausée, parfois illégitime, l’information ne paraît plus le déterminant causal et permanent des cours, tout au plus, un apprêt de second rang. La Bourse, nombriliste invétérée, n’a d’oreilles que pour elle-même (…)

 ! Quelle drôle d’idée cependant de n’avoir jamais envisagé que l’information, pertinente et disponible, pût être utilisée autrement par les opérateurs, c’est-à-dire de manière inadéquate, sous-optimale, arbitraire 11 ! Ou tout aussi bien qu’on pût n’en faire aucun cas. L'information famélique qui permettait à quelques-uns de faire mieux que tous les autres est révolue : hors les initiés, c'est-à-dire les escrocs, l'avantage spéculatif n'existe plus. Pléthorique ou surabondante, nul n'y prête plus garde. Corrompue, ou simplement suspecte de manipulation, parfois tout à fait fictive, elle est sans valeur réelle. Bah, la spéculation, le suivisme court-termiste, l'appât du gain n'ont pas leur place dans les théories nobélisées : la formation des prix, teintée d'imprévisibilité, ne peut en effet qu'elle ne doive reposer sur des concepts académiques ! Dans les affaires d'argent, l'intérêt commande : quelques grosses mains font avancer le Marché, au gré de leurs intérêts, d'autres les escortent, ou non, au gré des leurs propres. La surinformation « efficiente » des traders n'est pas le zéro absolu des chimistes, ni la vitesse de la lumière des physiciens.

L'information ne va pas sans cet autre songe, tout aussi académique, de la transparence absolueLa transparence : et après ?

(…) Voici le Tout supraconducteur où l’information circule à grande vitesse et sans résistance. Noyés sous des jets continus de données, les points de vue individuels sont parfaitement établis, et les traders merveilleusement cohérents. Las, les Marchés krachent à tout va ! Le délire efficient des idéologues, qui pensent une information quasi-quantique, boulimique, source de rationalité prodigieuse, raccourcit l'horizon temporel des opérateurs. Tandis que les entrepreneurs sont à se projeter sur plusieurs années, le boursier est hanté par l'extrême présent, sous le feu de signaux contradictoires. Cette instantanéité dit le fossé qui sépare l’économie réelle de la sphère financière (…)
    
 12 : hum, le clair de l'une n'équivaut-il pas au clair de l'autre, toutes crises confondues ? En sorte que dans la frénésie du temps boursier, qui raccourcit d'autant l'horizon temporel des traders, nul ne paraît avoir meilleur compte que de suivre la tendance, c'est-à-dire le troupeau, ou bien, comme l'y incitait Keynes, à « voler le départ 13 ».




(1) John Keynes - « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie »
(2) Steve Nison - « Les Chandeliers Japonais »
(3) D’autres hypothèses sont retenues dans les panégyriques / brûlots consacrés à Nathan Rothschild

 

Selon le journal The Independent, l’épisode des pigeons voyageurs provient d’une ancienne supposition dont la diffusion est attribuée au baron Victor Rothschild. On considère en général que Nathan Mayer (de) Rothschild avait ses propres espions à proximité du champ de bataille, qui lui firent un compte-rendu des hostilités de vive voix. Dans un ouvrage fortement antisémite paru en 1896, « Les Rothschild, une famille de financiers juifs au XIXè siècle », l’auteur Edouard Demachy rapporte la présence de Nathan lui-même sur le théâtre des opérations, dans le but exprès de corrompre Grouchy comme celui-ci l’aurait été lors de la tentative de débarquement de Hoche en Irlande. En 2006, Herbert  Kaplan (« Nathan Mayer Rothschild and the creation of a dynasty ») estime quant à lui que l’anecdote des pigeons voyageurs est apocryphe : rien ne prouve que Nathan ait connu l’issue du combat avant la concurrence, ni davantage qu’il ait utilisé cette information pour spéculer.

 

(4) Pierre Bezbakh - « Histoire de l'économie des origines à la mondialisation »
(5) Peter Bernstein (2000) - « Des idées capitales »
(6) France Info, les 2 et 3/10/2006
(7) Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon »
(8) Le Monde, le 20/07/2002
(9) André Orléan - « Le Pouvoir de la Finance »
(10) François Camé – Frédéric Filloux (1988) – « Le jour le plus bas »

 

Page 82 - « Nous sommes à la mi-1987. Les marchés sont nerveux. Soudain, une rumeur se répand. David Herrlinger, un homme d’affaires de Cincinnati, serait en train de lancer un raid sur Dayton Hudson, une des plus grandes chaînes de drugstores aux Etats-Unis. Celui-ci confirme, et annonce agir pour le compte d’une firme d’investissement bien connu. Il dispose, dit-il, de 5,6 milliards de dollars. Aussitôt les cours de Dayton Hudson passent de 54 à 63 dollars, dès que les agences de presse répercutèrent la nouvelle. A l’annonce de la supercherie, quelques heurs plus tard, le titre s’effondrera et les boursiers qui avaient spéculé auront perdu dans la journée presque 20% … »

 

(11) Roland Gillet - Ariane Szafarz, le 10/02/2004 – « L'efficience informationnelle des Marchés . Une hypothèse,  et au-delà ? »
(12) Frédéric Lordon (2003) – « Et la vertu sauvera le monde »
(13) John Keynes (Edition 2005 Payot) – « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie »
  

Livre IV, chapitre 12, page 170 - « Pour l'investisseur professionnel, c'est donc une obligation impérieuse de s'attacher à anticiper ceux des changements prochains dans l'ambiance et l'information que l'expérience fait apparaître comme les plus propres à influencer la psychologie de masse du marché (...) Du point de vue de l'utilité sociale, l'objet de placements éclairés devrait être de vaincre les forces obscures du temps et de percer le mystère qui entoure le futur. En fait, l'objet inavoué des placements les plus éclairés est à l'heure actuelle de ' voler le départ ', comme le disent si bien les américains, de piper le public, et de refiler la demi-couronne fausse ou décriée ... »

 



 

Illustration : Coup de crayon extrait du site pigeonvoyageur.com

 

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2 octobre 2006 1 02 /10 /octobre /2006 22:55
 
 
Dans les années 1920, la spéculation à la hausse était si intense qu'on avait bon compte à emprunter pour acquérir des actions à Wall Street. Ce calcul paraissait si sûr qu'un grand nombre de candidats, alléchés, firent mouvement vers ce nouvel eldorado argentifère : les achats, qui catalysaient l'ascension des cours, permettaient de rembourser les crédits, et ainsi de suite, dans une cavalerie aux quatre fers dont nul n'opinait qu'elle pût pâlir. L'immobilier était au diapason : la Floride flambait littéralement, après qu'on se fut subitement avisé de ses vertus climatiques. L'opportuniste Charles Ponzi    - Les pyramides de Ponzi -
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(…) Robert Shiller compara la bulle Internet à la finance Ponzi ; avivée par les industries du courtage et de la gestion collective, l’enthousiasme hameçonnait de nouveaux clients, appâtés par la hausse des marchés. La durabilité du boom était attestée par des rabatteurs, convaincus ou convertis, économistes compris, qui menaient l’enrôlement des troupes. Les investisseurs accouraient en nombre, embrasant des cours déjà surchauffés. Le comble du cynisme fut atteint en dernier lieu, lors de la crise subprime aux Etats-Unis : au faîte des crédits risqués, les ultimes victimes furent les attributaires des prêts baptisés « Ninja ». La finance spéculative est la norme, la finance Ponzi est en flanc-garde (…)
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    - Boursonomics 17/02/2008 -
, déjà remarqué dans une combine pyramidale, y lotissait des marécages. Tout roulait à merveille, la mayonnaise montait. La hausse de la Bourse avait débuté en 1924, continué en 1925, avant de mollir en 1926, reprenant de plus belle en 1927 ; à partir de 1928, et surtout en 1929, le réel n'avait plus cours à Wall Street. On patinait à Central Park 1 !

Rien ne sert de maudire les Parques, les jours filés de soie ne durent jamais. Le désastre survint à l’automne, précipitant le pays dans une crise économique qui durera quinze ans avant que le réarmement, puis la guerre, n'inspirent une nouvelle prospérité. Et il faudra un quart de siècle avant que Wall Street retrouve le niveau des Roaring Twenties 2, sous la baguette de nouveaux magiciensLes maîtres enchanteurs

Quiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait congédié le réel de longue date, culmina en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait la grande opinion financière sur le commun : économistes et experts de tout poil avalisaient le boom, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir. Ce qui advint est dans toutes les bouches : le krach emporta tout. A l’aube des années 1950, Wall Street n’avait repris que les deux tiers du terrain abandonné. Enfin, le 24 novembre 1954, vingt-cinq ans après le choc, Wall Street retrouvait le sourire et le niveau qu’on a dit (…)
, mathématiciens du risque, qui formulaient qu'on serait moins plumé. La méfiance envers les universitaires parut enfin s'apaiser, au gré des générations nouvelles, oublieuses de la morgue des experts qui avaient tant cautionné le boom. Outre des professeurs comme Irving Fisher (Yale) 3-1, ou Joseph Lawrence (Princeton) 3-2, la Harvard Economic Society 4 se couvrit de ridicule en clamant continûment la reprise, le krach à peine froid. N'importe ! Les faiseurs d'argent aiment à s'entourer de la sagesse et de l'autorité des gens de savoir pour s'attirer les faveurs du commun. Le trauma de 1929 fut un tel choc qu’on décida néanmoins de corseter les usages, renforçant partout la réglementation quitte à paralyser le système. Les banques, qui payèrent le prix fort d'avoir tant prêté, furent notamment visées par un Glass Banking Act autoritaire. Puis, le souvenir s'estompa. Le cycle de Charles Kindleberger se vérifiait, selon lequel un épisode spéculatif ne peut reprendre tant que le souvenir des désillusions persiste 5.

La déréglementation revint au goût du jour dans les années 1960, puis réellement dans les années 1970, quand les théories néoclassiques de l’école de Chicago, dopées par des mathématiques de concours, eurent de nouveau l’oreille du maître : allégée de ses oripeaux keynésiens, l’économie endossa de nouveaux habits de lumière, ceux du Tout-Marché, de la libre concurrence et du retour au privé ; la dérégulation, prélude à l'autorégulation, c'est-à-dire à l'absence de régulation, qui renforce en réalité le pouvoir de ceux qui l'ont déjà, toucha de plein fouet les Marchés boursiers. La haute finance ne hasarda pas ce regain d'empire et fit donner la cavalerie : on comprit vite qu'un demi-siècle de léthargie n'avait pas eu raison du goût immodéré de l'espèce pour l'enrichissement sans cause. D'insignes dévastations jonchèrent aussitôt les parquets, avec une cadence remarquable. D’autres sont à prévoir, ou à craindre, qui iront crescendo, tant la finance moderne a éclipsé l'économie réelle au lieu de la servir, jusqu'à la déposséder de ses meilleurs cerveaux, happés par de meilleurs salaires. Les innovations se mirent à pulluler, à l'avantage des banques, jusqu'à l'accidentSchuss bancaire

(…) L’apoplexie bancaire est une tradition américaine ancienne. Le krach de 1907, ou « Panique des banquiers », étrenna peu ou prou la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. Le trauma de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui liquida près de 10.000 banques privées, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à l'envi. La Reaganomics ne fut pas non plus parcimonieuse de thromboses bancaires, comme celle de la Continental Illinois en 1984, ou des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable. La fête continue (…)
; à côté des Bourses mobilières, des marchandises et des monnaies, fleurirent alors les marchés d’indices, de taux d’intérêts,
de volatilité, et, plus généralement, les marchés à terme sur tout ce qui peut présenter un risque.

L’ingénierie financière a donné beau jeu aux spéculateurs : celui de pouvoir acheter sans argent et de vendre sans posséder toutes sortes d'actifs, réels ou présumés, promesses comprises, sur des marchés organisés. Cette tradition n'est cependant pas nouvelle, ni ne manque de précédents fâcheux : en 1630, la Hollande tout entière s'était levée, damnée par la folie des tulipes ; en 1720, la Banque Royale de John Law avait naufragé Paris et sa banlieue, tandis qu'à Londres, la Compagnie des Mers du Sud coulait à pic, allégeant au passage gros de la cassette de Sir Isaac Newton 3-3. Sacrés savants ! Physiciens, mathématiciens, économistes, c'est égal ! Bah, on se targue aujourd'hui de mieux juguler le risque grâce à des coupe-feu stricts d’engagement et de couverture : hélas, le propre des marchés dérivés
- Marchés dérivés -

(…) Thalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, avait une très bonne connaissance des étoiles. Il aperçut un jour dans l’épais cosmos les auspices d’une récolte d’olives de bonne facture ; il réserva tous les pressoirs à huile des environs, à bon prix : il était le seul client. La récolte d’olives ne déçut pas : les pressoirs furent si recherchés qu’il put les sous-louer avec un copieux bénéfice à la clé. Aristote, qui conta cette anecdote, nous apprend que les contrats d’options étaient déjà utilisés à Athènes, connus à Rome et dans les colonies de marchands phocéens. Les produits dérivés ont aujourd’hui vampirisé les Marchés des promesses, sous la férule d’un génie financier inextinguible (…)

- Boursonomics 19/08/2006 -
, pour ne rien dire des meccanos de titrisation 6, est que la solidité du tout repose sur la solvabilité des plus faibles, comme en 1929, où ceux qui s'endettèrent à l'envi ne purent rembourser leurs crédits aux banques, qui ne purent rembourser leurs dépôts aux épargnants. Le risque illiquide et systémique n’est jamais loin quand les hommes sont si près ! Et sait-on en outre comment les « automates teneurs de marchés » ménageraient l'hallali ? Leurs maîtres ne seraient-ils pas tentés de ne plus lisser les écarts ni de suivre un élan fatal pour minimiser leurs pertes 7 ? Un bouton, tout au plus ...

La Seine a beaucoup coulé sous le Pont au Change, où balbutia la Bourse française, mais si les humeurs liquides de la première ont été plutôt contenues, celles de la seconde défient encore les démiurges du Marché. C'est ainsi : la réalité finit toujours par ruiner les illusions selon lesquelles tous les risques pourraient être marchandisés, avec l'espoir réitéré de les disséminer jusqu'à l'épargnant final. Cette chimère est le graal du monde de la finance, sans cesse remis sur le métier après que chaque embardée a démontré les carences des précédents modèles. Mais la spéculation guette toujours sa proie, et finit toujours par ruiner le système après l'avoir frauduleusement enrichi ! Oublions l’idée de marchés financiers au diapason économiqueHors du temps

(…) Les preuves ne manquent pas qui montrent combien les Bourses ne reflètent qu'épisodiquement la conjoncture. Et, quitte à heurter le chœur classique dont l’orthodoxie certifie la sécularité des Marchés et vaticine sans discontinuer sur la pertinence de leurs vues, rien ne paraît moins relié à la marche des entreprises et des nations que les Bourses : noyées de scolastique et d’assez de casuistes pour nous en rebattre avec la foi de l'Occident médiéval,  court-termistes de fait, oublieuses et sans mémoire, très éloignées de mettre en musique leurs propres compositions, rien n’échappe finalement mieux à leur sagacité que le réel (…)
 des entreprises et des nations : hedge funds, traders et nombre d'investisseurs n’ont d’autres horizons que le court terme, qui n’a rien à voir avec le pas des sociétés, plus besogneux. « Le marché nous demande des empires, mais dans le même temps, il faudrait s’interdire de réfléchir » 8. Ainsi les entreprises sont-elles diverties de leurs buts, calculant leurs projets à l’aune de la satisfaction actionnariale du lendemain, rachetant souvent leurs propres titres à ces mêmes fins. Il arrive aussi qu'elles ne résistent pas elles-mêmes aux charmes de la spéculation : en période d’euphorie, certaines firent sans doute des profits supérieurs à ceux de leur propre exploitation !

Le docte prechi-prêcha - L’art borgne de la divination -
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(...) Voici les économistes, ceux qui savent, un pied dans l'argent et l'autre dans la science ; ils ont une réputation à défendre, la leur, et s’y appliquent avec précaution, où qu’on les apostrophe, mi-doctoraux mi-bonhomme, pour servir le point de vue de l’expert. Leurs dires sont assez constellés de graphiques pour être considérés, leurs hypothèses, quoique d'école, rassurantes, leurs allégations, à l'aplomb. On les cite à comparaître partout où se joue l’allegro de la doxa libérale et celui de la motivation des troupes. Ils professent avec autorité comme d’autres prêchent avec conviction. Il est néanmoins commun qu’ils se trompent avec constance, oubliant généralement de s'en repentir (…)
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     - Boursonomics 25/05/2009 -
des faiseurs d'argent et d'opinion, qui vivent l'économie au second degré, finit toujours par stériliser l'esprit critique. Toute garde levée, les candidats accourent en masse pour secourir la victoire, et s'agglutinent. Voyez ces patineurs sur le lac gelé ; quelques audacieux se hasardent plus avant, plus loin ; d'aucuns sont maintenant au centre, qui tranquillisent les autres : la glace n'a pas rompu. Et tous de patiner hardiment, plus nombreux, plus assurés. Lorsque le sentiment de sécurité est à son comble, la glace cède 9.



 

 

(1) Patiner à Central Park - Source French Morning New York

 

Niché dans les rochers et les collines de Central Park, avec les gratte-ciel pour arrière-plan, le Wollman Rink est la patinoire la plus célèbre de Manhattan. C’est un don de la famille Wollman qui permit, dans les années 1950, de construire la patinoire et de remplacer les sorties aventureuses sur les plans d’eau gelés du parc.

 

(2) Roaring Twenties : les Années Folles
(3) John Kenneth Galbraith (1990) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »

 

Page 79 - « Le plus important et le plus regrettable de ces sages universitaires était Irving Fisher de Yale, l’économiste le plus novateur de son temps. Lui-même gros investisseur en Bourse, il céda, lui aussi corps et âme à la pulsion de base du spéculateur (…) A l’automne 1929, il s’assura une célébrité durable avec sa conclusion largement rapportée dans les médias : ‘ Les cours des actions ont atteint ce qui semble devoir être un haut niveau permanent ‘ »

 

Page 79 - « Il y eut aussi d’autres formules optimistes en provenance de Harvard, des universités du Michigan et de l’Ohio, avec une mention spéciale pour un jeune économiste de Princeton, un certain Joseph Stagg Lawrence qui (…) fit ce commentaire (...) : ‘ Le consensus des millions de gens dont les estimations sont à l’œuvre sur cet admirable marché, la Bourse, c’est que les actions ne sont pas actuellement surévaluées (…) Où est donc le groupe d’hommes auquel son infinie sagesse donnerait le droit d’opposer son veto au jugement de cette multitude intelligente ? ’ »

 

Page 46 - « ' Je sais mesurer les mouvements des corps observa un jour Sir Isaac Newton, mais je ne peux mesurer la folie humaine '. Ni la sienne d'ailleurs. Il allait perdre 20.000 livres, ce qui ferait aujourd'hui au moins un million de dollars et probablement beaucoup plus, dans l'orgie spéculative qui arrivait »

 

(4) John Kenneth Galbraith (1954) - « La crise de 1929 »

 

Page 169 - « Le 2 novembre 1929, après la catastrophe, la Harvard Economic Society conclut que " la récession actuelle, à la fois des actions et des affaires, n'est pas le précurseur d'une crise des affaires ". Le 10 novembre, elle déclara qu'une " crise grave comme celle de 1920-21 est en dehors de toute probabilité ". Elle répéta son jugement le 23 novembre ; le 21 décembre, elle formula ses prédictions pour la nouvelle année : " Une crise semble improbable ; nous espérons une reprise des affaires pour le printemps prochain, avec une nouvelle amélioration à l'automne ". Le 18 janvier 1930 :" Des indications existent selon lesquelles la phase la plus grave de la crise est terminée " ; le 1er mars : " A en juger d'après les périodes antérieures de contraction, l'activité des usines est maintenant définitivement sur la route de la guérison " ; le 22 mars : " La perspective continue d'être favorable " ; le 29 mars : " La perspective paraît favorable " ; le 19 avril : " Vers mai ou juin, la reprise du printemps prédite dans nos lettres de décembre et novembre derniers devrait être clairement apparente " ; le 17 mai : " Les affaires prendront un virage favorable ce mois-ci ou le mois prochain, reprendront vigoureusement au troisième trimestre et termineront l'année à des niveaux nettement supérieurs à la normale " ; le 24 mai : " Les conditions continuent de justifier les prédictions du 17 mai " ; le 21 juin : " Malgré les irrégularités existantes, il y aura bientôt une amélioration " ; le 28 juin : " Les mouvements irréguliers et conflictuels des affaires devraient bientôt faire place à une guérison soutenue " ; le 19 juillet : " Des éléments fâcheux sont intervenus pour retarder la guérison, mais les faits indiquent néanmoins une amélioration substantielle " ; le 30 août : " La crise a perdu de sa force " ; un an plus tard, le 31 octobre 1931 : " Une stabilité aux niveaux actuels est nettement possible ". Peu après, sa réputation d'infaillibilité plutôt éteinte, la Société se saborda. Les professeurs d'économie de Harvard cessèrent de prédire l'avenir et reprirent leur robe d'humilité ».


(5) Charles Kindleberger (1978) - « Histoire mondiale de la spéculation financière »
(6) Benoît Tonglet (2003) - « Systèmes d'innovations chroniques d'intégration ordinaire »
 

Pages 126-127 - « La titrisation est généralement perçue comme une innovation financière qui ne possèderait que des aspects positifs : elle libère du capital, aide les banques à mieux gérer leurs actifs et leurs passifs, permet de mieux gérer les risques, etc. (...) Ce type d'innovation comporte cependant un certain nombre de points négatifs (...) Alors qu'il y a de très nombreux avantages pour les banques à s'engager dans les activités de titrisation, ces activités peuvent pourtant augmenter leur profil de risque général (...) Les banques font davantage confiance aux spéculateurs pour leur amener des fonds, à satisfaire leurs besoins en liquidité (..) Les innovations financières, tout comme les autres formes d'innovation, sont généralement motivées par le profit. De plus, les innovations sont faites pour compléter et occuper les marchés. La titrisation correspond tout à fait à ce genre de déterminant ». 


(7) Pierre-Noël Giraud (2001) - « Le commerce des promesses »
(8) De Henri Proglio, PDG de Veolia, cité par Le Figaro Economie, le 18/09/2006
(9) Parabole empruntée à Jean-Marie Albertini - CAES Magazine N°74, printemps 2005


 
Illustration : Ice skating - Clipart extrait du site Educationnal Technology Clearinghouse (ETC)
 
 
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Published by Marc Aragon - dans Historiographie
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1 octobre 2006 7 01 /10 /octobre /2006 16:00
   
 
En 1978, les autorités américaines de sûreté nucléaire répertorièrent 2835 incidents sur les 72 réacteurs du pays 1. Rien néanmoins ne valut qu'on effarouchât l'opinion, entre clapets caducs, instruments déréglés, mesures floues ou légers fumets de radioactivité. Le 28 mars 1979, pourtant, ce que l’on redoutait advint : l’un des deux réacteurs de la centrale de Three Mile Island entra en fusion. Par chance, ce fut le réacteur TMI2, qu'on avait démarré le 30 décembre passé : il contenait peu de produits de fission, ce qui sauva l'affaire. Après trois semaines de lutte, on parvint enfin à refroidir le coeur du vindicatif. Cet accident fut classé au niveau 5 selon l’échelle INES 2 qui en compte sept. Le niveau 7, fut atteint, le 26 avril 1986, en Ukraine, aux alentours de Tchernobyl, dans la centrale nucléaire Lénine. La catastrophe, prima inter pares, sera épouvantable.
 
La centrale soviétique était alors dirigée, oserait-on dire stakhanovisée, par Viktor Petrovitch Brioukhanov, un ingénieur thermodynamicien promu et maintenu à ce poste selon l’ordo populaire du mérite, grâce à son « volontarisme militant, qui consistait d'abord et avant tout à remplir et dépasser le plan de production, nonobstant le respect des normes de construction ou de sécurité 3 ». Ce non-spécialiste du nucléaire donnera le ton au commun : erreurs humaines, défauts de conception, irrespect général des procédures finiront par sonner le glas du réacteur n° 4, qui explosera en libérant d'immenses quantités « non planifiées » d’isotopes radioactifs. Les conséquences humaines et sociales furent terribles, pour ne rien dire de l'impact environnemental. La morbidité demeure encore controversée. Depuis lors, rien n'est plus venu troubler l’opinion sur ce sujet, y compris cet incident, demeuré inaperçu, le 28 juillet dernier, à la centrale de Forsmark (Suède) - niveau 2 sur l’échelle INES. « C'est le hasard qui a évité qu’une fusion du cœur ne se produise. C’est l’évènement le plus dangereux depuis Three Mile Island et Tchernobyl » 4 a affirmé le spécialiste Lars-Olov Höglund, qui a lui-même dirigé la construction de la centrale. Mais la page semble tournée : le nucléaire, peu carbonifère, revient en grâce, notamment pour réduire l'addiction pétrolière. D'aucuns y verront un remède à l'énergo-dépendance d'un régime russe qui kremliniseA 38 ans, l'oligarque Oleg Deripaska contrôle déjà Russian Aluminium, le troisième producteur mondial d’aluminium derrière Alcoa et Alcan. Son ambition est plus grande encore, qui vise à absorber son dauphin local, Sual, sixième mondial … à tout va ses ressources pétrogazières.     
 
La France, pays nucléaire par excellence, dont 82% de la consommation d’électricité provient de l'atome 5, n’a jamais varié depuis Fessenheim (1977) : le feu vert a été donné, le 3 mai 2006, pour la construction d'un réacteur de troisième génération EPR (European Pressured Reactor) à Flamanville. Mais plus surprenante est la volte-face des Pays-Bas, un des pays d’Europe les plus rétifs au fait nucléaire : un tabou vient de sauter. « Il ne s’agit plus d’être pour ou contre l’atome » a déclaré le 14 juillet dernier Peter Van Geel, secrétaire d’Etat à l’Environnement. Nous avons dépassé ce stade 6 ». La construction d’une seconde centrale, pour des raisons écologiques (!) – réduction des émissions de gaz à effet de serre -, dans la prochaine décennie est à l’ordre du jour. Et de stopper ses subventions à l’électricité verte 7 ! La crise gazière russo-ukrainienne a aussi relancé en Finlande et outre-Rhin le débat sur l'atome 8. La Finlande, pays réputé écologiste, a tranché, qui rejoindra les néerlandais, en installant un réacteur EPR à Olkiluoto. Quant aux allemands, leur aile conservatrice n'en finit pas de contester la sortie du nucléaire à l'horizon 2020. A l'arrière-plan, Kyoto électrise les opinions, la finance notamment, fouettée par le Marché naissant des quotas de dioxydeLes premières locomotives à vapeur sévirent dès 1812 sur le Middleton Railway, dans le nord de l’Angleterre. Aussitôt, la campagne du Yorkshire s’imprégna d’épais panaches de fumée, ponctués, à l'occasion, de volutes parasites qui échauffaient assez les esprits : car il arrivait que …. Et voilà maintenant que ceux des Etats qui n'ont pas ratifié le Protocole, ou qui n'ont pas été contraints par lui, marquent un nouvel intérêt pour le nucléaire civil : en tête et respectivement, les Etats-Unisd'Amérique, puis, la Chine et l'Inde.
 
Vingt-sept ans après Three Mile Island, voici le grand retour des centrales nucléaires outre-atlantique : une vingtaine de projets est à l’étude, à la faveur de la loi sur l’énergie votée à l’été 2005, qui accroîtrait le parc américain de près d’un quart. Le marché de la construction de centrales, gelé depuis l’accident d’Harrisburg, retrouve de l'élan, et les candidats se pressent : les locaux Westinghouse et General Electric, le canadien AECL, et le tricolore Areva, qui fit bien de s’allier avec Constellation Energy sous la bannière UniStar Nuclear. Sur les quatre nouvelles tranches décidées il y a un an, celles de Calvert Cliffs (Maryland) et de Nine Mile Point (New York) sont déjà exploitées par l'électricien … Constellation 9. Areva également, qui domine 70% du marché mondial du traitement des déchets et 80% de celui du recyclage (synthèse du Mox, combustible nucléaire résultant du mélange d’uranium et de plutonium), candidat pour la première usine américaine de retraitement nucléaire.
 
La Chine est aussi à l’ouvrage : six centrales au moins sont à l’étude (Ling Dong, Sanmen, Yanjiang, Haiyang, Tianwan et Qinshan) ; l’Inde mettra en service le réacteur de Koodankulam en 2007, puis un surgénérateur à Kalpakkam en 2010. On apprend que l
'Egypte a décidé de relancer son programme nucléaire civil après un gel de 20 ans et pense la construction d'ici 2020 d'une centrale au moins, sur la côte méditerranéenne 8. Et d’autres projets, nombreux, qu’on lasserait à citer. Ainsi, les énergies renouvelables, quoique plébiscitées, ne sont-elles finalement perçues que comme des énergies d’appoint, non comme les moteurs d’une stratégie énergétique alternative de premier plan : la realpolitik est à l’œuvre. La dépendance à l’égard du pétrole est trop grande, qui ne fera que s’accroître avec la raréfaction du brut. L’avenir se pense en unités décennales : le moment est donc venu de s’y préparer.
  
Il y a toute une palette de futurs possibles ; cependant, les besoins, considérables, qui ne sont pas à l'aube de décroître, paraissent encore hors de portée des énergies alternatives.  Et le temps de l'hydrogène, combustible des étoiles, qui clora le débat est encore loin : une « demi-vie » d'homme au moins. Sûrement davantage.
 



(1) L'Histoire, N°308 - Nicolas Werth
(2) Science et Vie N°741, Juin 1979
(3) Echelle Internationale des Evènements Nucléaires

(4) Le Monde, le 06/08/2006 - « Incident sérieux dans une centrale nucléaire suédoise »
(5) Ma facture d'électricité !
(6) Libération, le 28/07/2006
(7) Le Monde, le 25/09/2006

(8) Le Monde, le 08/01/2006 - « La guerre du gaz russe a relancé le débat ... »
(9) AFP, le 25/09/2006


 
Illustration : Gentilly-1 (Québec), la centrale-pilote d'une filière à l'eau légère bouillante  
 
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29 septembre 2006 5 29 /09 /septembre /2006 23:09
 
 
Au fil des années, l'Analyse Technique des cours boursiers s'est assez largement imposée auprès des inconditionnels des Marchés financiers, popularisant à cette occasion tout un corpus de méthodes prévisionnelles. Cette recherche, qui reprit de la vigueur à l'aube des années 1980, a depuis lors disséminé ses abréviations paresseuses (MACD, RSI, SAR, ...) ainsi que nombre d'anglicismes coriaces (pull back, blow off, selling climax, ...) bien au-delà de son pré carré. Connaissez-vous par exemple le piège à ours, ou bear trap - ? L’ours, comme on l'apprendra peut-être ici, est la mascotte des opérateurs baissiers tandis que le taureau est le porte-drapeau des traders haussiers. Bulls & bears s'affrontent sans cesse, dans un combat indécidé d'avance : les prix baissent, montent, font parfois mine de se replier, puis, subitement, reprennent leur course en avant et nous stupéfient. Cette séquence d'évènements, toujours imprévisible, mène souvent au traquenard. Voici, prise sur le vif, la chronique d'un guet-apens « oursier » ; le sujet : Vivendi Universal et ses avanies médiaphoniques en 2005 ; les faits : formation d'une épaule-tête-épaule (ETE), l'une des figures révérées des chartistes. Tout autour, des tireurs embusqués.
 
Le marché est d'abord haussier ; un premier plus haut survient, mi-juillet, qui figure une épaule ; puis, le cours reflue sur une horizontale, dite ligne de cou, avant de rebondir vers un nouveau plus haut. La tête est formée ; les cours, insaisissables, repartent néanmoins à la baisse, butent sur la ligne de cou, et rebondissent jusqu’à former la seconde épaule. De guerre lasse, enfin, les cours retournent à la ligne de cou. Voyez ici la symétrie de la figure : l'élan haussier initial dessine le bras gauche que le cours sillonne en remontant jusqu’à l’épaule gauche, puis s’affaisse le long de la clavicule avant de reprendre sa progression jusqu’au sommet du crâne ; le cours essuie alors une chute qui le ramène vers le creux de l’épaule droite, avant de se ressaisir pour remonter la clavicule droite. La suite logique est d'évidence : le cours ne peut qu'il ne doive s’effondrer le long du bras droit ! Ainsi notre ami plantigrade peut-il sortir de sa tanière, en toute confiance, et faire des ruminants à cornes qui paissent à l'entour son repas du soir. Du moins en théorie.
 
Bien sûr, à toutes les étapes de cette séquence sa justification conceptuelle, où se côtoient pêle-mêle petits et gros porteurs,  investisseurs institutionnels et pointures de la finance, initiés ou non, entrant dans le jeu opportunément ou non, selon des intérêts parfaitement objectivés ou simplement fantasmés. Le prix dit tout cela, et dira la suite. Pour l’heure, les chartistes sont en phase, à épier les vibrations du titre ; ils n’ont rien manqué des apprêts de la théorie. Peut-être ne sont-ils pas pour rien dans les rebonds sur la ligne de cou, qui figura en son temps une ligne de support, mais pour l’heure, suspendus à l’achèvement de l’arrondi de l’épaule, ils attendent l'enfoncement de la ligne de cou. Chacun retient son souffle ; enfin, le signal vient ; les ventes stop pleuvent et le cours chute. La messe est dite, comme on prévoyait qu’elle le fût et déjà tous chantent les louanges. La prophétie est auto-réalisatrice. Alors on se félicite d’avoir su déceler l’ordre caché derrière les caprices de l’avenir. Puis un évènement survient, que l'on n'avait pas prévu, et tout est tourneboulé, grizzli compris.   
 
Las, le marché peut rapidement adopter un tout autre credo. Car ces gesticulations ne valent plus rien dès que le marché se gorge d’intervenants, d’opérateurs plus brutaux, voire, doit simplement faire face à des annonces ou des faits imprévisibles. Et il n’est nul besoin de recourir à des évènements dramatiques – effondrement des tours de Manhattan, attentats dans le métro de Londres, … - pour invalider cette magnifique construction. Une simple rumeur d’OPA, la recommandation catégorique d’un établissement financier important sur la place, un contrat inattendu, la déclaration d’un banquier central sur la fixation d’un taux d’intérêt, suffisent à lézarder ce bel édifice. Au particulier, les tribulations de Vivendi Universal eurent à voir avec la condamnation des opérateurs téléphoniques pour entente illicite, ainsi qu’avec l’amorce, le dimanche 11 décembre 2005, d’une discussion avec TF1 pour la fusion des bouquets satellitaires. Dans l’art d’allumer des contre-feux pour divertir l’opinion, certains sont passés maîtres : les actionnaires doivent être rassurés …
 
Les chartistes n’en ont cure, ignorant généralement tout de la vie qui les entoure, des intrigues des uns aux turpitudes des autres, à l’image du célèbre John Magee 1, qui opérait toutes fenêtres de son bureau condamnées. En sorte qu’ils se précipitent dans le piège à ours : le cours remonte au lieu de plonger … Après coup, on aura tiré un trait à 24,50 €, nouveau support sur lequel le cours a opportunément rebondi. La théorie surnagera : le piège à ours  n’est qu’une exception qui confirme la règle.



 
(4) Burton Malkiel - « Une Marche au Hasard à travers la Bourse »
 

 
Illustration : Ours menaçant extraite du site Sternbears
 
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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 22:03
 
 
Sur le Chicago Board of Trade (CBoT), l’un des cénacles où se cotent les produits agricoles, les traders font bouillir le riz ; l'élan de la graminée pousse quelques-uns à parier sur le doublement du prix du riz d’ici deux ans. Le fonds suisse Diapason Commodities Management, spécialisé dans les matières premières, prévoit que le riz s’échangera aux environs de 20 dollars les 100 livres d’ici 2008 contre 10 dollars ce jour (terme novembre 2006). Début 2005, ce contrat s’échangeait vers 6 dollars sur sa première échéance. Selon les sources, les surfaces disponibles seraient en diminution alors que la demande de riz, base de l’alimentation de la moitié de la population mondiale, ne cesse de croître : Bloomberg, citant le ministère chinois de l’agriculture, a indiqué que les terrains cultivables en Chine avaient baissé de 6,6% dans la dernière décennie, notamment à cause de l’industrialisation et du développement galopants 1. Le riz flambe !
 
Voici un producteur de riz. Il est chinois, indien, indonésien, vietnamien peut-être, ou thaïlandais, peu importe. Il n’ignore rien de la culture de la céréale nourricière, ses rendements records les bonnes années aussi bien que la menace endémique du tungro, première des maladies virales touchant la céréale, qui ruine 90% de la récolte lorsqu’une épidémie sévit. Il n’aime guère le risque, qui brave ses cultures ; surtout, il préfèrerait qu’il soit plus calculable. C’est pourquoi, avec le temps, il a appris à connaître le riz papier, ses usages et ses codes, l’avantage qu’il peut en tirer pour conjurer les aléas de son activité. Mais à l’usage, il a aussi compris que ces contrats à terme eux-mêmes sont sous le feu d'un autre fléau : la spéculation, complètement humaine celle-ci, loin, très loin des rizières. Qu’un changement brutal de climat survienne, que la Chine, ou l’Inde, décident de commercialiser une partie de leurs immenses stocks, qu’un riz OGM ou hybride, neutralise les chrysomelles 2, et c’est le branle au CBoT ou au Dojima Rice Exchange d’Osaka.
 
Dès qu’une Bourse cote une marchandise calibrée, sous forme de lot standardisé, il devient possible de confronter une offre et une demande sur ce bien, non pour une livraison immédiate mais pour des échéances plus lointaines. Ainsi, par exemple, le CBoT cote-t-il pour le riz des échéances bimestrielles. Ces contrats dits « à terme » prévoient que celui qui a vendu le contrat s’engage à livrer la marchandise physique, à l’échéance convenue, à celui qui a acheté le contrat, à un prix fixé aujourd’hui. Evidemment, jusqu’au terme du contrat, rien n’empêche les protagonistes de se défaire de leurs engagements, c’est-à-dire de revendre ou de racheter le contrat … Le mistigri passe alors de mains en mains et le jeu est de ne pas en être le dernier dépositaire : car les traders qui l’auront portefeuille n’ont en vérité que faire du riz, aussi bien que du palladium, du pétrole ou des haricots rouges. Les contrats à terme n’ont d’autre intérêt que celui de couvrir le producteur contre le risque de baisse des prix : quant au riz papier, il ne nourrit son homme que s'il a vendu plus cher qu’il n’a acheté, quel que soit l’ordre de la transaction. Notre homme est un spéculateur.
 
Finissons maintenant les présentations : car pour que tout cela fonctionne, il faut bien que des contreparties authentiques de la marchandise négociée, c’est-à-dire de vrais acheteurs de vrai riz, soient aussi de la partie, sans quoi il n’y aurait pas de Marché à terme où un prix non nul pût se former 3. L’intérêt des acheteurs y est exactement l’inverse de celui des vendeurs : se prémunir contre la hausse. C’est typiquement le cas d'un industriel qui produit tel ou tel dérivé de la graminée, de la farine de riz par exemple, pauvre en gluten, amené à proposer un prix pour une livraison dans six mois : il fondera son offre sur le cours à terme coté aujourd'hui, éliminant ainsi les coûts de stockage, et le risque d'un achat au dernier moment à un prix inadapté. Il maîtrise ainsi pleinement ses flux financiers et sa chaîne industrielle.
 
C’est ainsi que les uns, qui veulent se couvrir contre une baisse des prix en vendant des contrats, rencontrent les autres, qui poursuivent des buts symétriquement inverses. Voilà comment, dans la prudence de leurs commerces, producteurs sérieux et industriels avisés forment les prix des contrats à terme, jusqu’à leur échéance où ils rejoignent alors celui des contrats au comptant. Pourtant, rien ne serait vraiment possible sans un marché organisé, liquide, qui les mît en face, loin des transactions bilatérales secrètes où le plus fort impose toujours son fait. Rien ne serait non plus vraiment possible en l’absence des spéculateurs, qui rôdent toujours autour des marchés et améliorent leur liquidité. Ceux-là, dont les humeurs sont changeantes, sont à mille lieues des préoccupations établies du riziculteur besogneux et du minotier laborieux : ils ne poursuivent aucun autre but que celui du lucre. De là vient leur intérêt supérieur à prendre les risques que les autres ne veulent pas prendre.



 
(1) Les Echos, le 29/08/2006
(2) Insectes vecteurs du tungro
(3) Pierre-Noël Giraud - « Le Commerce des Promesses »
 

 
 
 
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26 septembre 2006 2 26 /09 /septembre /2006 00:15



Le lundi 19 octobre 1987, le Dow Jones Industrial Average, indice phare de la bourse de New York, perdit 508 points dans la même journée, soit une chute de 22,6%, rinçant la capitalisation boursière
américaine d'environ 650 milliards de dollars 1. Les indices internationaux chutèrent à l’unisson, la palme (!?) revenant à la place de Hong-Kong qui recula de 45,8% en cet octobre rouge. Quelques jours plus tôt, des statistiques avaient annoncé un déficit commercial des Etats-Unis plus élevé que prévu, stigmatisant, dans une formule mille fois resservie, le fait que « l'Oncle Sam vivait au-dessus de ses moyens ». C'était déjà vrai : on l’avait oublié, on s’en souvint. Puis, en cause de second rang, on remarqua que la Bundesbank avait annoncé une hausse de ses taux d'intérêt. Ainsi masqua-ton assez la frénésie spéculative qui enflammait les marchés des années 1980.

 
Dans le rôle du bouc émissaire, on incrimina les nouveaux mécanismes boursiers, au premier rang desquels figurait la technique d’immunisation des portefeuilles, très en vogue à l’époque – négociation d’options de vente et premiers méfaits des marchés dérivés -, et surtout, le passage d'ordres entièrement géré par ordinateur - program trading. Il est vrai qu'en ce 19 octobre 1987, quelques-uns firent feu de tout bois : ainsi, le logiciel d'une SICAV américaine vendit-il pour 500 millions de dollars d'actions à lui tout seul, dans les trente premières minutes de la séance 2 ! La Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme de la bourse new-yorkaise, estima le facteur aggravant à quelque 30% 3. Nul ne retint que ces mêmes programmes avaient su acheter avant de vendre, dopant l'envolée préalable des cours. Bah, esquives et responsables ainsi identifiés, il n'était plus que de jouer la partition. On la joua : le marché fut blanchi. On ne mentionna jamais l’euphorie boursière qui régnait depuis le début de la décennie, propulsant le Dow Jones de 1100 points à la mi-84, à 2600 au début d’octobre 1987, soit une hausse moyenne de 33% l'an, sans rapport avec la croissance des sociétés 4. La spéculation flambait : honni eût été qui l'aurait dit.
  
Dès 1988, le krach à peine froid, les autorités de régulation des marchés mirent en place, à la demande du Congrès américain, des coupe-circuits, afin de suspendre les cotations des titres dont les variations, à la hausse ou à la baisse, excèderaient en séance le seuil de 10%. Louable intention qui eût notamment permis à l’action General Motors, aussi maltraitée en ce Black Monday que le Dow Jones lui-même, cédant 20,6% de sa valeur, de limiter ses pertes à l’instar de mille autres. Il n’y avait nulle idéologie dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, seulement l’idée de mieux contenir les crises de panique ou d'ivresse boursières, en donnant un temps de respiration au marché pour qu’il reprît ses esprits et son calme. Mais les professionnels de Wall Street ne le virent pas du même œil et poussèrent des cris d’orfraie. Ils arguèrent, a contrario, que toute interruption des échanges ne ferait qu'augmenter l'inquiétude des investisseurs : autant injecter de l'adrénaline directement dans leur cerveau apeuré ! Et d'exhorter qu’on laissât le marché tranquille, puisque, tôt ou tard, inéluctablement, ledit marché, cet icône diaphane, retrouverait de lui-même cet équilibre spontané propre aux systèmes concurrentiels. Hélas, les Bourses déclinent mieux les bulles et les krachs que les équilibres !
  
Tôt ou tard est l’expression favorite des économistes et des marchés financiers : tôt ou tard signifie mille milliards de dollars plus tard – équivalent approximatif de la capitalisation évaporée lors du krach de 1987 -, deux cent mille emplois plus tard – équivalent approximatif des faillites américaines (WorldCom, Enron, etc) lors de l’éclatement technologique des folies Internet -, et environ quinze années de dépression économique plus tard pour le Krach de 1929 ! Tôt ou tard est l'assurance que les déséquilibres macrofinanciers finissent toujours par dicter une loi supérieure, c'est-à-dire un coup d'arrêt, à l'emballement des Bourses. En sorte que l'on serait mieux avisé de se préoccuper de quelques pratiques, comme le carry trade, et de quelques agitateurs, comme les hedge funds, qui surinfectent massivement la fièvre des marchés. Ne serait-ce que pour amoindrir les effets du retour aux réalités, imprévisible mais inéluctable. En attendant, chacun est à ses affaires, priant qu'on ne se mêle point d'empêcher qu'elles prospèrent davantage : le temps viendra où les mêmes montreront du doigt les plus hardis des leurs, ceux qui empruntent des yens depuis quelques paradis fiscaux pour les replacer en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud ou au Mexique. Entre autres acrobaties déréglementées. 
   
Ah, combien aimerait-on qu’il n’y eût là-dessous ni cynisme ni concupiscence ! Que le marché souverain fût réellement une condition de son efficacité ! Las, un éclair de lucidité suffira à nous faire entendre, comme un truisme, que c’est parce que l’on contrarie sa quête échevelée du gain que la planète financière se montre si rétive aux contraintes. Et que de là vient son intérêt à se prévaloir de lois économiques qui auraient assuré que le bien-être général et le progrès social dépendent des profits en général, donc des siens propres en particulier 5. C'est moins glorieux.



 
(1) Lionel Salem (1987) - « Le Krach de 1987 »
(2) François Camé & Frédéric Filloux (1987) - « Le Jour le plus Bas »
(3) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-Dessus de Tout Soupçon »

(4) John Kenneth Galbraith (1992) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(5) Jacques Généreux (2005) - « Les Vraies Lois de l'Economie »

  

 
Illustration : Caducée d'Hermès, dieu du commerce [Le Marché] 
 
 
 
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25 septembre 2006 1 25 /09 /septembre /2006 01:43
 
 
Un expert est avant tout un homme qui se trompe avec autorité. La vie moderne en est parsemée, où aucune décision ne saurait être prise qui n’ait reçu le sceau bienveillant d’un expert, ou de plusieurs - on parle alors d’un collège d’experts. L’économie recèle la crème des experts, la Bourse, la crème de la crème. Curieusement c’est aussi en ces sujets où la capacité de pardon et d’oubli est la plus grande, avatar supplétif de la brièveté de la mémoire financière chère à John Galbraith ...
 
« Sultane favorite » des médias branchés,  l'expert boursier, grand connaisseur des lendemains imprévisibles qu'il conjecture grâce à un impressionnant corpus de lois économiques, généralement  invérifiables mais tenues pour vrai. Est-ce l'interminable défilé des cotations Bloomberg ou bien l'ineffable rhétorique de cet homme de l'art qui nous assoupit tant ? Que dit-il ? Qui l'écoute ? Las, sans doute finira-t-on par croire que nul n’accorde plus de deux minutes de son attention à son pronostic, puisque nul ne le montre du doigt une fois déconfit ... D'aucuns de ses collègues peinent cependant davantage : les experts du SCPRI, expliquant doctement que le nuage de Tchernobyl avait longé la frontière française, sont quant à eux discrédités aux yeux de l’opinion pour quelques générations 2 Mais laissons ici nos experts modernes. Voici un florilège divertissant, extrait de « Multipliez vos Idées » de Brice Challamel, petit opuscule se lisant sans effort, où l’auteur conclut par quelques sentences autoritaires d’experts. Ces citations savoureuses égaieront nos dîners en ville.
  
« Tant de siècles après la Création, il est improbable que quiconque trouve dans l'Océan, des terres de la moindre valeur dans cette direction » - Comité d'évaluation du projet de Christophe Colomb pour Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, 1490.
 
« L'idée que le Soleil puisse être au centre et non pas tourner autour de la terre est farfelue, absurde, fausse et hérétique » - Extrait du jugement de l'Inquisition contre Galilée, 1632.
 
« La circulation du sang est paradoxale, inutile à la Médecine, fausse, impossible, inintelligible, absurde et nuisible à la vie de l'Homme » - Guy Papin, doyen de la Faculté de Médecine, 1628.
 
« Un bateau propulsé par l'arrière à l'aide d'un moteur serait impossible à diriger » - Sir Symonds, Ingénieur en chef de la Royal Navy, 1837.
 
« Personne ne paiera jamais pour se rendre de Berlin à Postdam en une heure alors qu'on peut faire le trajet en moins d'un jour à cheval » - Guillaume I de Prusse, s'exprimant au sujet des trains, 1864.
 
« Nul ne peut faire voler des machines plus lourdes que l'air » - Lord Kelvin, Président de la Royal Society, 1895.
 
« Les avions sont des gadgets amusants mais sans aucun intérêt militaire » - Maréchal Foch, 1911.
 
« Si l'Europe perdait ses colonies, la dépression économique et sociale qui en résulterait la ramènerait plusieurs siècles en arrière et provoquerait la paralysie de sa civilisation » - Albert Serraut, Président du Conseil, 1931.
 
« Nous n'avons aucune raison de penser que l'énergie nucléaire devienne un jour accessible. Cela supposerait que l'atome puisse être brisé à volonté ! » - Albert Einstein, 1932.
 
« L'énergie nucléaire pourrait être aussi efficace que nos explosifs actuels, mais il est peu vraisemblable qu'elle puisse produire une arme plus dangereuse » - Winston Churchill, 1939.
 
« Il y a un marché mondial d'environ cinq ordinateurs » - Thomas Watson, président d'IBM, 1958.
 
Depuis la nuit des temps, et probablement jusqu’à leur fin, le futur est resté celé aux yeux des hommes ; aucun effort, aucune intelligence n’ont cependant été ménagés pour tenter d’apprivoiser l’avenir, à tout le moins pour en circonscrire les aléas. Nous avons beau jeu de sourire aujourd’hui à ces assertions, après que la réalité a livré son verdict : sommes-nous si assurés que nous n’aurions pas parlé ou agi autrement en l’état des connaissances au moment des faits ? Rien n’est moins sûr ; pourtant, bien davantage que l’air pénétré ou la mâle assurance, c’est l’autorité de celui qui parle, son pouvoir moral, intellectuel ou politique, qui valent d'être stigmatisés : car, c'est selon, les esprits se trouveront plus ou moins marqués, les opinions plus ou moins orientées et les progrès plus ou moins stoppés. L’expert est péremptoire, qui se renierait à douter. C’est pire encore s'il est un personnage important.



 
(1) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(2) Bernard Maris - « Lettre ouverte aux gourous de l'économie ... »

 

 
 
 
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