<![CDATA[Boursonomics]]> http://www.marc-aragon.net/ Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire fr http://fdata.over-blog.net/0/39/81/81/avatar-blog-5958520-tmpphpZSlm2D.jpg <![CDATA[Boursonomics]]> http://www.marc-aragon.net/ Sun, 25 Jul 2010 03:03:20 +0200 Sun, 25 Jul 2010 03:03:20 +0200 Over-blog.com RSS 2.0 Engine Copyright 2010 www.marc-aragon.net Économie http://www.rssboard.org/rss-specification/ <![CDATA[La science lugubre]]> http://www.marc-aragon.net/article-la-science-lugubre-48125683.html

La science lugubreEn 1834, toute opposition au pouvoir du Roi des Français avait été muselée, et mise hors d’état d’ourdir. La subversion politique était guettée partout, où qu’elle pût manigancer, jusqu’au Bas-Languedoc du fieffé Charles Teste, un citoyen poursuivi pour des crimes qui n'avaient pourtant jamais dépassé le militantisme 1. Connu pour ses idées républicaines et jacobines, fin lettré, cet insurgé des journées de Juillet fatales à Charles X réédita peu après sous le pseudonyme d’Adolphe Rechastelet, une anagramme de son nom cousue de fil blanc, l’œuvre majeure d’Etienne de La Boétie, « De la servitude volontaire ou le Contr’un », écrite trois siècles auparavant. L’actualité du discours l'avait époustouflé, qui articulait la mécanique de l’inféodation des peuples, depuis le tyran et ses tyranneaux rapprochés, jusqu’aux obligés les plus lointains, courtisans de passage et enrichis de circonstance, ces « affamés de places et de budgets ». Tous s’y entendaient selon lui pour domestiquer la multitude, « barbares et prolétaires 2 », qu’une longue habitude du servage tenait à quia. Les arguments de la partie adverse n’étaient pas d’une moindre violence.

Dans sa transcription du texte de La Boétie, Adolphe Rechastelet alias Charles Teste ne se priva pas d’annoter le récit de l’auteur, sans ambages ni circonlocutions, pour harasser le régime en place. Un prétexte accessoire lui permit notamment d’épingler le baron Louis Bouvier du Molart, ex-préfet de Lyon, en poste lors de la révolte des canuts de novembre 1831 qui s’acheva dans un bain de sang – 89 morts, 324 blessés. Ce pur produit de la nomenklatura s’était piqué, peu après son éviction par Casimir Périer, d’expliciter les « Causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France » (1834), collationnant savamment nombre de statistiquesStatistiques en stock

(…) En ce 5 mai 1789, une grande presse courut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir d'assainir les affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, gauchement Le Garde des Sceaux susurra ensuite les intentions du souverain, qui n’en avait aucune. Puis vint le tour de Jacques Necker Directeur Général des Finances et banquier à la réputation établie ; on attendait qu’il dévoilât un vaste dessein, un plan ambitieux qui eût sorti la nation de l’ornière et qu’on pût appliquer sur l’heure : las, on eut des chiffres indigestes, jusqu’à la nausée, trois heures durant (…)

  et de considérations d’économie politique pour conclure « que la trop grande population étant la cause première de notre malaise, il fallait se hâter d’employer tous les moyens, prendre toutes les mesures, mettre en usage toutes les ressources, voire les plus immorales, pour étouffer la procréation des prolétaires, en décimer même la race, du moins autant qu’il sera nécessaire d’en diminuer le nombre pour garantir, conserver et augmenter même l’extrême aisance (…) des privilégiés de toute sorte 3 ». Ainsi les pelés et les galeux du royaume d’en bas, miséreux en tout, n’avaient-ils qu’à bien se tenir, jusqu’à leurs ébats réfrénés, sous peine de pâtir durement voire de disparaître tout à fait. Ce darwinisme économique était assez commun à l’époque.

Richard Cantillon, l’un des primats de l’économie politique outre-Manche avait déjà noté dans son « Essai sur la nature du commerce » paru en 1755, soit vingt ans après sa mort, que « les hommes se multiplient comme des souris dans une grange s’ils ont les moyens de subsister sans limitation 4 A une époque où l’industrie balbutiait, toute amélioration du niveau de vie, qui ne fût grevée par la famine ou la maladie, impliquait un accroissement des terres cultivables ou des rendements agricoles pour faire face à l’augmentation des âmes : faute de terres, le retour à l’état antérieur était assuré, et ainsi de suiteCycles économiques : la main de l’homme

Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons commerciaux du pourtour méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de s'étendre et d'universaliser ses ricochets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis lâché prise, supplanté par de nouveaux arrivants, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, des jours filés de soie et des mauvais lendemains. Un éternel recommencement paraissait vibrer dans l'espace et le temps (…)

. Un peu plus tard, David Ricardo, l’un des plus éminents économistes de ce temps, qui fut lui-même des deux camps qu’il opposait - capitaliste « qui surpassa et de loin tous ses contemporains à la Bourse » et propriétaire foncier -, mitrailla à son tour la classe ouvrière : « La tendance invétérée des individus à s’adonner aux délices de la société domestique n’est freinée que par le principe de réalité ». Cet euphémisme ne faisait que moderniser le jus copulatoire des thèses de Cantillon : toute hausse des salaires s’accompagne fatalement d’un essor démographique, qui détruit cette même hausse en inondant le marché d’un nombre accru de travailleurs. Les industriels aimèrent David Ricardo qui justifiait que les bas salaires étaient moins de leur fait que des irrépressibles fornications de l’humanité.

Nul autre ne retiendra cependant mieux l’attention sur ces questions que le révérend Thomas Malthus, l’homme le plus moqué de son époque selon son biographe, « qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide 5 ». Son père, un gentleman excentrique qui goûtait les Lumières, ami de David Hume, admirateur de Jean-Jacques Rousseau, lui mit le pied à l’étrier un jour de 1793 en le conviant à disserter sur le panégyrique d’un philosophe local, William Godwin, converti à l’optimisme d’Adam Smith, qui promettait un avenir radieux « où ne coexisteraient plus une poignée de riches et une multitude de pauvres (…) sans guerre, ni crime, ni d’administration de la justice, ni de gouvernement ». Bref, le Marché, l’équilibre général, et l’harmonie béate ! Malthus mit à bas ces rêves de félicité en peu de pages 6, et conjectura des lendemains plus sombres, quelles que fussent les avancées des sociétés. Ce contrepied aux idées nouvelles, celles de Condorcet notamment sur l’origine de la misère et de sa résolution, réputait que tout progrès ne pouvait à terme qu’éreinter l’espèce, laquelle ploierait sous son propre poids, celui de ses bouches avides, devenues trop nombreuses, bientôt affamées, et rien pour les nourrir. Les survivants anglais de la Grande Peste du XIVe siècle n’avaient-ils pas vu leurs salaires plus que doubler 7 ? Thomas Carlyle qualifia l’économie de dismal science – la science lugubre.

 

Les penseurs malthusiens imprègneront longtemps la scène classique de cette vision pessimiste où l’économie, toujours bornée par les oscillations du genre humain, jamais en mesure de triompher durablement sans déchoir, paraît finalement vouer les hommes à la pauvreté perpétuelle. Karl Marx s’emparera de ce mobile pour adjuger l’éternelle misère du prolétariat au sein du système capitaliste. Puis la transition démographique de l’Occident, c’est-à-dire la maîtrise des naissances, alors qu’il n’était « pas rare que dans les Highlands d’Ecosse, une mère ayant engendré vingt enfants n’en conservât que deux vivants » (Adam Smith), les progrès de santé publique, le statut de la femme, le processus d’industrialisation et d’autres raisons mal connues, reléguèrent les thèses du pasteur au second plan. Les terres nourricières d’Angleterre, inextensibles, trouveront un relais naturel dans l’importation de denrées agricoles en provenance d’un Nouveau Monde esclavagiste, payées par un sous-sol riche en charbon. Mais le hasard géologique n’a qu’un temps, tout comme l’aléa biologique ou l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché, sinon servile. Ainsi l’économie-monde chère à Fernand Braudel, dont on voit assez combien l'espace mondialiséA propos du libre-échange

Une mode chasse l'autre, puis s'en revient après qu’on l'a abjurée. Les années folles virent le retour du libre-échangisme, hormis aux Etats-Unis où s’orchestrait encore une marche impériale à l’anglaise conforme à la prédiction d’Ulysses Grant. La crise de 1929 rappela le protectionnisme à l'avant-scène et d’aucuns y virent l’une des causes de la Seconde Guerre Mondiale, encore qu'à la veille du conflit le chômage eût diminué à peu près partout. Puis les temps globalisés, loués par les libéraux, reprirent la main : Ronald Reagan et Margaret Thatcher parrainèrent cette école devenue mondialisatrice fortune faite, une fois l’échelle tirée, ainsi que l'avait décrit Friedrich List (…)

  est défendu à corps et à cris, pourrait-elle bien réserver quelques retours de bâton malthusiens. La science lugubre ne s’attardera pas à distinguer ce qu’elle ponctionnerait alors du surplus.

Les calamiteux augures de cette dismal science, que l’on avait remisés aux archives, retrouvent aujourd’hui un certain parfum de modernité. Quelques pays, plus ou moins misérables, verront leur population tripler d'ici 2050, d’autres, nombreux et à peine mieux lotis, doubleront leurs effectifs 8. Dans cet infini grouillement de l'espèce, des hommes et des femmes, de chair et de sang, qu’il faudra bien nourrir et employer, chauffer et éclairer avec la dernière énergie, prolétaires compris. Cette gageure-là vaut bien une messe, révérend Malthus !  

 

 


 

(1) Voir la monographie imprimée datée de 1834 :

 

« Procès des citoyens Voyer-d'Argenson, Charles Teste et Auguste Mie, prévenus d'avoir excité le mépris et la haine contre une classe de personnes, et d'avoir provoqué à la guerre civile, etc (21 décembre 1833) » - Bibliothèque Gallica – Sujet : France (1830-1848, Louis-Philippe)

 

(2) François Pugnière (2008) - « Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental du XVIIe siècle »

(3) Etienne de la Boétie - « De la servitude volontaire ou le Contr’un » (Edition 1836)


« Ouvrage publié en l’an 1549 et transcrit en langage moderne pour être plus à la portée d’un chacun voire des moins aisés, par Adolphe Rechastelet »

 

(4) Richard Cantillon (1755) –  « Essai sur la nature du commerce »


Page 110 - « … Nous voyons tous les jours que les Anglais, en général, consomment plus de produit de terre que leurs pères ne faisaient ; c’est le vrai moyen qu’il y ait moins d’habitants que par le passé. Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange, s’ils ont le moyen de subsister sans limitation ; les Anglais dans les Colonies deviendront plus nombreux, à proportion dans trois générations, qu’ils ne seront en Angleterre en trente ; parce que dans les Colonies, ils trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les Sauvages… »

 

(5) Robert Heilbroner (1970) - « Les grands économistes »


Page 79 - « … En ce qui concerne ce pauvre Malthus, écoutons son biographe James Bonar : ‘ Il fut l’homme le plus moqué de son époque. Bonaparte lui-même ne fut pas plus décrié de ses contemporains. Il était l’homme qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide ; l’homme qui dénonçait les soupes populaires, les mariages précoces et les secours communaux ; l’homme qui avait eu l’imprudence de se marier après avoir tonné contre le fléau de la famille. Dès le début, jamais Malthus ne fut ignoré ; il s’attira pendant trente ans un déluge de réfutations … »

 

(6) Thomas Malthus (1798) - « Essai sur le principe de population »

(7) Daniel Cohen (2009) - « La prospérité du vice »

(8) Rapport de l’UNFPA 2004 (Fonds des Nations Unies pour la Population)

 

Les dix-huit pays qui dépasseront les 100 millions d’habitants en 2050 : (Population en 2000 – Population en 2050) en millions d’habitants – Inde (1.016,94 – 1.531,44), Chine (1.275,21 – 1.395,18), Etats-Unis (285 – 408,69), Pakistan (142,75 – 348,70), Indonésie (211,56 – 293,8), Nigéria (114,74 – 258,47), Bangladesh (137,95 – 254,60), Brésil (171,79 – 233,14) , Ethiopie (65,60 – 170,98), République Démocratique du Congo (48,57 – 151,64), Mexique ( 98,93 – 140,23), Egypte (67,78 – 127,40), Philippines (75,71 – 126,96), Vietnam (78,14 – 117,69), Japon (127,03 – 109,72), Iran (66,44 – 105,48), Ouganda (23,49 – 103,25), Russie (145,61 – 101,46)

 

 


 

Illustration : La Grande Famine Irlandaise (1845-1849) – The Irish Potato Famine

 

 

  

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Tue, 06 Apr 2010 19:23:00 +0200 http://www.marc-aragon.net/article-la-science-lugubre-48125683.html Economics http://www.marc-aragon.net/article-la-science-lugubre-48125683-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Hors du temps]]> http://www.marc-aragon.net/article-hors-du-temps-47084951.html

Hors du tempsLouis-Philippe d’Orléans aura été le second 1, et conséquemment le dernier roi des Français : il fut aussi le plus mal nommé. Certes, mille ans de monarchie héréditaire avaient assez montré combien l’Ancien Régime considérait mollement ceux qui n'étaient pas de ses quartiers, mais rarement monarque ne laissa pareil souvenir d’une telle inclination à gouverner pour quelques-uns, affairistes et bourgeois, enrichis à la volée, au détriment de tous les autres, la commune multitude à laquelle son titre devait tout autant. Et tandis que les classes ouvrières, harassées, grondaient, la Bourse de la rue Vivienne resplendissait déjà de mille feux. Pierre-Joseph Proudhon, un témoin de ce temps, rapporta que jamais la hausse n’avait été aussi constante que pendant les dernières années du règne, et que le fléchissement des salaires et la multiplication des faillites ne s’étaient manifestés avec plus d’énergie
2 ! Ah, quelle admirable et ancienne tradition ! Le Roi bourgeois ne roula bientôt plus carrosse que pour s'exiler, et « la dernière image que l'on garde de lui est celle d'un capitaliste éperdu, balbutiant dans le désastre, réclamant son portefeuille, ses clefs 3 ».

 

Cet éloignement du consensus boursier au réel, jusqu’à son actualité la plus récente, nous en dit beaucoup sur cet autre genre de despotisme éclairé qu’est l’absolutisme des Marchés. Quelle théorie matérielle saurait-elle en effet ne pas déchoir, qui essuyât les rebuffades permanentes de l'ordinaire, attestées et contre-indiquées par l’Histoire elle-même ? Bah, les arènes financières avalent ce calice tout d’un trait, inondées de scolastique médiévale et d’assez de casuistes pour nous en rebattre ! Prétendument au diapason, mieux, en anticipation de la conjoncture économique, celles-ci n’ont à peu près jamais, ou par accident, épousé l’air ambiant. Ce qui valait sous Louis-Philippe, pour ne rien dire des ébats antérieurs qui fustigeaient l’Empereur plus que l’économie du pays, s’est peu démenti ensuite : les cours virevoltent suivant une logique propre qui s’autocatalyse, parfois à la fureur, et le fumet qui s’en exhale tient souvent davantage de l’épisode spéculatif que du « tâtonnement walrassien » vers le prix optimal du moment. L'exubérance irrationnelleExubérance, conundrum et autres menues incertitudes

Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'œil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce 5 décembre 1996, les corbeilles européennes conclurent sur une note ordinaire. Tout au plus remarqua-t-on que la Bundesbank avait renoncé à une baisse de ses taux directeurs sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, l'indice DAX se replia de 4,05%, et l'appréhension gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien : un certain Alan Greenspan, quartier-maître de la Fed, y était allé de son couplet sibyllin (…)

 des corbeilles, mais aussi, a contrario, son corollaire dépressif, sont ainsi les compagnons de route des Marchés boursiers, n’en déplaise aux zélateurs qui préfèreraient que ces écarts de conduite fussent plus anecdotiques, ou à tout le moins plus annonciateurs d’un avenir. Rien n’y fait : le système limbique des opérateurs se contrefiche des dehors économiques.

Les exemples abondent qui montrent combien la Bourse ne reflète qu'épisodiquement la conjoncture. Et, quitte à heurter le sens commun, c’est-à-dire l’orthodoxie qui certifie la sécularité des Marchés et vaticine jour après jour sur leur prétendue vista, rien n’apparaît moins corrélé à la situation économique que les Bourses. L'espoir que Charles Dow, créateur du Wall Street Journal, caressa sûrement, qui eût consacré l'indice éponyme new-yorkais comme baromètre universel des temps modernes, restera donc à l'état de vœu pieux : résumant sa pensée, William Hamilton, son successeur à la direction du journal, ira jusqu’à déclarer que «
le Dow Jones est suffisant en lui-même pour révéler tout ce qu'il y a à savoir sur la conjoncture économique » 4. On ne pouvait mieux dire : las, les investisseurs seront pris de court en 1929, quand les valeurs s'effondreront de 90% en quelques jours ; le Dow Jones, qui avait déjà pris congé du réel, n'avait rien révélé qui fût hors de proportion. Il s’afficha mieux en phase pendant les années de dépression qui suivirent : tout le monde était ruiné ! On se refit mais on n'épousa pas mieux les temps nouveaux : ainsi, longtemps après, tel qui avait investi 100 dollars à New York en 1985, disposait fin 1995 de 360 dollars, inflation déduite, tandis que le salarié américain, qui gagnait 100 dollars en 1985, n'en gagnait que 107 dix ans plus tard 5. Tout le monde ne peut aller à Corinthe !

Retour en France. Le 20 mars 1962, au lendemain des accords d’Evian, l’indice tricolore atteignit son plus haut niveau historique, non sans avoir perdu un quart de sa valeur entre novembre 1957 et mars 1958, en plein émoi algérien. Malgré cet intermède, la corbeille de Brongniart décupla au cours de douze années de hausse quasi ininterrompue, et multiplia par six le pouvoir d’achat d’un pécule placé en son sein. Mais dans le même temps, la production industrielle ne fit que doubler
6. Georges Pompidou, futur président de la République, qui descendait du gaullisme par la banque 7 Rothschild, s’en émut même : « La Bourse a trop monté » clama-t-il ! Les choses s’inversèrent. Entre 1962 et 1978, durant la seconde moitié de cet âge d'or que furent les Trente Glorieuses, qui virent l’hexagone plongé dans les délices d’une croissance sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an, la Bourse de Paris connut seize années de crise : l'indice baissa de 75% en francs constants quand le PIB doublait en volume 8 ! Un peu plus tard, au crépuscule du siècle, le CAC 40 culmina en septembre 2000, à 6.922 points, en progression de 275% par rapport à 1995, à mille lieues de la conjoncture française. Un demi-siècle de contresens, et nulle anticipation qui vaille devant l’Histoire, jusqu’aux frauduleuses hausses de la Nouvelle Economie, qui annoncèrent surtout qu’on allait beaucoup rebrousser.


Les récents millésimes se contentèrent quant à eux de ne pas voir qu’on allait beaucoup pâtir : en juillet 2007, le Dow Jones culbuta les 14.000 points, et chacun attendait qu’il s’attaquât aux 15.000 points, nonobstant la faux du crédit déjà très affûtée. Les explicationnistes patentés, secondés par un Ben Bernanke qui chiffra l’aléa à une cinquantaine de modestes milliards de dollars
9, n’ayant d’attention que pour la marche triomphale des indices, s'avisèrent mieux de flétrir les Cassandre que de conjecturer l'embarras futur. Car, l'oracle boursierL’art borgne de la divination

Fontenelle dit que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles. Et en cette gageure, les antiques trépieds de Delphes étaient en possession de l’avenir depuis la nuit des temps : ils dominaient le Marché dirait-on aujourd’hui. Ces pythonisses, aux augures divinement soudoyés, qui montraient bien qu’on avait affaire à des hommes, témoignaient déjà de l'impérieux besoin de l’espèce à dompter son futur. Au décorum près, rien n'a si changé (…)

 est plus infaillible que celui de Calchas, « de beaucoup le meilleur des devins, qui connaît le futur, le présent, le passé 10
». Tous ces circuits pour ne rien dire tombèrent à plat, et le bouillon fut consommé : une trentaine de millions de nouveaux chômeurs à l’échelle planétaire 11, en attendant les suivants, des Etats pris à la gorge, la croissance au tapis à peu près partout, et quelques milliers de milliards envolés, tout au plus ! Mais les Marchés ont déjà tourné la page : oublieux et sans mémoire, très éloignés d’appliquer ce qu’ils augurent, et finalement requinqués par la manne publique, voici leurs obligés à batailler sur la reprise économique conquise sur le front des 4.000 points du CAC, à tancer les nations impécunieuses quand l’indice perd quelques points et se féliciter de sa résilience quand il les regagne. Rien n’échappe à la sagacité des Marchés, sauf le réel.


La loi du 13 Fructidor An III (30 août 1795) défendit sévèrement de vendre des marchandises ou effets qu'on ne possèderait pas au moment de la transaction, jugeant que « les négociations de Bourse n’étaient plus qu’un jeu de primes, où chacun vendait ce qu’il n’avait pas, achetait ce qu’il ne voulait pas prendre, et où l’on trouvait partout des commerçants et nulle part du commerce 2 ». Ainsi l'indifférence des Marchés aux temps qui courent est-elle à l'égal de la propension d'aucuns à vouloir tout expliquerExplicationnisme

(...) Veut-on manifester le pas des sociétés ? Croissance organique, chiffre d’affaires, résultat brut d’exploitation, profit, endettement, réduction des coûts, perspectives d’avenir, autant d’indicateurs dont on saura retenir le plus causal. Veut-on manifester la marche des nations ? Croissance du PIB, balance extérieure, inscriptions au chômage, stocks de carburant, confiance des ménages, prix à la production, ventes de détail, moral des fermiers de l’Ohio, autant de chiffres, plus ou moins biaisés, souvent contradictoires, dont on se fera un mérite de citer le plus résonant. Dans ce commun roulis, une statistique chasse l’autre, une illusion domine l’autre (…)

 par leur entremise : inextinguible ! 

 

 


 

(1) Louis XVI porta également le titre de « Roi des Français » entre 1789 et 1792

(2) Pierre-Joseph Proudhon (1857) - « Manuel du spéculateur à la Bourse »

 

Page 25 « … Jamais la hausse n’avait été aussi constante, aussi forte que pendant les dernières années de ce règne ; jamais non plus la baisse des salaires, la multiplication des faillites, symptômes irrécusables du malaise de la production ne s’étaient manifestées avec plus d’énergie. De 2.618 qu’avait été en 1840 le nombre des faillites, il s’était élevé à 4.762 en 1847. Il était clair qu’en présence d’une situation commerciale et industrielle aussi calamiteuse, la hausse soutenue des fonds publics ne pouvait plus recevoir la même interprétation »

 

(3) Robert Burnand (1949) - « Le duc d’Aumale et son temps »

(4) Peter Bernstein (1995) - « Des idées capitales »

(5) Alternatives Economiques, Mai 2004, N°225

(6) Jean de Belot (1989) - « La chute d’un agent de change »

(7) François Mitterrand () – « La paille et le grain »

(8) André Orléan (2005) - « Le pouvoir de la finance »

(9) Les Echos, le 20/07/2007 - « Les déclarations de Bernanke n’inquiètent pas les Marchés »

(10) Wikipédia - Homère - « L’Iliade (chant I, v 69-70) »

(11) Le Monde, le 28/01/2010 - « 6,6% - Le taux de chômage mondial »

 

« Le nombre de personnes sans emploi dans le monde a atteint le niveau record de 212 millions de personnes, ce qui représente un taux de chômage de 6,6 % et une hausse de 34 millions par rapport à 2007, avant la crise, selon le Bureau international du travail (BIT). Le total des personnes sans emploi avait atteint 185 millions en 2008. En 2010, le chômage devrait toucher plus de 213 millions de personnes, soit un taux de 6,5 % en raison de l'augmentation de la population mondiale. Le chômage des jeunes s'est aggravé en 2009 avec 83 millions de sans emploi, contre 74 millions en 2008 et 72,5 millions en 2007 »

 



Illustration : Economiquement flou

 

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Sun, 21 Mar 2010 00:52:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-hors-du-temps-47084951.html Mythes et Réalités http://www.marc-aragon.net/article-hors-du-temps-47084951-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Fallaces et trompe-l'oeil]]> http://www.marc-aragon.net/article-fallaces-et-trompe-l-oeil-46621505.html

Fallaces et trompe-l'oeil.png

Isaac Newton fit cette admirable promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe, puis se fit ironiquement plumer dans le naufrage de la Compagnie des Mers du Sud en 1720. N’importe, cette fièvre de l’absolu étreignit les meilleurs esprits, astronomes ici, fascinés par le merveilleux ballet des planètes comme Urbain Le Verrier, mathématiciens là, épris de probabilités comme Pierre-Simon de Laplace 1, physiciens surtout comme Richard Feynman, prix Nobel ès qualités en 1965, qui résuma assez le tout : « Voilà les conditions actuelles, que va-t-il arriver maintenant ? ». Vaste conjecture ! Mille générations de savants embarrassés sont ainsi commis à plancher sur des données toujours plus insuffisantes, à l’image de l’ordinateur géant conçu par Isaac Asimov, sans cesse à court d'informations, qui ne sut pas répondre à cette question avant la fin de l’univers 2 ! On progressa néanmoins, arraisonnant çà et là quelques inconnues du système, jusqu’à augurer qu’on les lèverait toutes. L’économie, en quête de puretéEconomistes et gouvernants

(…) Le poids des réalités renverse toujours les modèles économiques les plus documentés et les mieux huilés, que l'on voudrait à l’égal de la physique déterministe, en proie à des faits plus permanents, sinon prévisibles. Rien ne fut négligé qui raffinât les formules, depuis Léon Walras - « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais - « Traité d’économie pure » ou le chef de file Milton Friedman - « Essais d’économie positive ». La dérive mathématique marginalisa l'objet initial. La pureté devint une obsession, et l'on perdit bientôt de vue l’essentiel. Bernard Maris fit observer, caustique, que la pureté absolue, c’est le vide (…)

, ne mégota pas sur la quantité d’algèbre dans cette bataille contre l’incertitude. Pour le moins, les progrès ne sont pas manifestes.  

 

Kenneth Arrow, l’une des couronnes suédoises de la discipline, étudia longtemps le raisonnement inductif. Sa conviction vint rapidement que notre connaissance du monde, aussi bien de ses phénomènes naturels que des ressorts de l’espèce, était enrobée de brouillard. Météorologue pendant la Seconde Guerre mondiale, au cœur d’une incertitude cardinale, il se souvint avoir vainement dissuadé des officiers chargés d’établir des prévisions météorologiques pour le mois suivant : « Le général est conscient que ces prévisions sont faussesPresque toujours fausses

(...) Plus utile que l'art consommé de prédire le passé, plus difficile aussi, celui de présumer l'avenir ! Voyez les prévisions de croissance du millésime 2003 : un record ! Rarement les organismes ayant à mesurer la situation économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, ne mirent autant à côté de la plaque ! Collectivement anticipée comme une année de reprise, après le mauvais cru de 2002, l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible de la décennie. Bah ! Quelques chiffres coupe-vent vont mieux que d’autres ; expertisés, cautionnés, invérifiables, on oublie généralement assez vite qu’ils étaient faux. Archi-faux (…)

. Mais, il en a besoin pour planifier sa stratégie
3 ». Bah, un général vaut bien un ministre du budget ! Et la thermodynamique du climat, une hypothèse de croissance ! Ainsi Kenneth Arrow, l’un des piliers du renouveau néoclassique de l'Ecole de Chicago, opinera-t-il sur le tard que « de vastes maux ont découlé de nos certitudes, que ce soit le déterminisme historique (…) ou le radicalisme en économie 3 ». Cette ignorance rationnelle fut développée, dès 1957, par Anthony Downs, qui acheva de démontrer que l’idéologie, c’est-à-dire un système de croyances, est un ingrédient indispensable de la rationalité 4. Ah, certaines idées peinent à trouver leur chemin selon leur degré de communion avec l’air du temps et les budgets qui les appuient ! Assaisonnées de mathématiques pour mieux circonvenir l’opinion, étouffées par les chiffres, certaines théories pâtissent, mais continuent de plaire.

Quelques courbes firent la Une. Celle d’Arthur Laffer dans les années 1970, crayonnée au dos d'une serviette en papier d’un restaurant à Washington, illustra le fameux trop d’impôt tue l’impôt. En forme de cloche, cette parabole induit qu’au-delà d’un seuil d’imposition théorique, les taxes ont un effet désincitatif
5 sur l’activité économique, jusqu’à provoquer une réduction des recettes fiscales. La Reaganomics ne demandait pas qu’on justifiât tant ses baisses d’impôts ! Hélas, aucune preuve empirique de la pertinence de cette courbe ni de son universalité 6 n’a jamais été avancée, trouvant sur sa route de rudes contradicteurs comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman. Plus hyperbolique, mais non moins célébrée, fut la courbe du néo-zélandais Alban Phillips, qui prononça la relation exclusive du chômage et de l’inflation : ce serait l’un ou l’autre. Hélas, les années 1975 virent l’un et l’autre ! Paul Samuelson, qui fut l’un des plus ardents défenseurs de la courbe de Phillips, dut rendre les armes : « Encore une loi économique fausse ! 7 ». Plus narratif, plus tenace aussi quoique retoqué magistralement, voici enfin l’oukase du chancelier Schmidt, énoncé en 1978, qui liait les profits d’aujourd’hui aux investissements de demain et aux emplois d’après-demain. On connaît assez la suite ! Slogans ou théorèmesSlogans et théorèmes

(…) Que nous dit Henri de Castries au sujet des résultats du millésime 2006 des majors du CAC40, au plus haut ? « Nous devrions nous réjouir du niveau de ces profits car ce sont eux qui financeront les investissements donc la croissance et les emplois de demain ». Hé, les profits sont gros, prometteurs de lendemains de plein emploi. Las, les trente dernières années actèrent précisément l’inverse ! Ah, l'éternelle redite du théorème de Schmidt, du nom du chancelier d’Allemagne fédérale ... Certains refrains sont vivaces, qui n’ont été vérifiés, ni encore démontrés par personne, mais restent tenus pour avérés par l’establishment, contre vents et marchés (…)

  increvables, c’est égal : le réel compte peu. Incroyable brièveté de la mémoire financière, cher Galbraith !

Retour au graal newtonien, et à son possible fossoyeur. Voici Edward Lorenz, mathématicien et météorologue, qui, un jour d’hiver 1961, pourrait avoir «
fomenté la troisième révolution scientifique du XXe siècle après celle de la relativité et de la mécanique quantique  8 ». Ayant réduit l’atmosphère à sa plus simple expression, Lorenz fit varier les conditions initiales de sa maquette, les vents, les températures, en limitant la précision de ses entrées à la troisième décimale : au-delà pensait-il, commençait un léger souffle d’air, incapable de perturber l’atmosphère à grande échelle. Ce zéphyr renversa tout, car son ordinateur conservait en fait six décimales pour modéliser les flux : d’une mesure à l’autre, ces petites erreurs se révélaient calamiteuses 9 ! La théorie du chaos, dite effet papillon, était née : en 1963, Lorenz montra que trois variables suffisaient pour créer une tournure chaotique. Qu’une dynamique complexe puisse ainsi émerger d’un système purement physique en dit long sur l’inconnaissabilité de phénomènes moins permanents, travaillés par des humeurs changeantes, comme l’Economie, en proie à de multiples causes. La normativité économique libérale, qui fardait des présomptions en vérités dans des univers irréels, eût mérité de sombrer. Le dogme domina, insensible au réel. Et chacun d’opiner doctement sur des séries et des chiffres non stationnaires. A l'entour, inexpugnable, l'instabilité embusquée.

 

Einstein pensa relativité, Heisenberg fit de l’incertitude un principe. Les économistes, quant à eux, extrapolent ceteris paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Dans ce monde enchanté où la sixième décimale n’existe pas, il y a peu de place pour le cygne noir de Nassim Taleb, le fait imprévu et imprévisible qui renverse tout. Qui aurait pu raisonnablement imaginer la banqueroute de la Russie nucléaire en 1998, la pulvérisation des Deux Tours en 2001, l’effondrement des plus grandes banques d’affaires de Wall Street, jusqu’à la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 ? Le réel est empli d’abrupts, de demi-tours, de battements d’ailes et de sauts quantiques, qui se gaussent des chiffres que l’on encapsule, des courbes qui les montrent et que l’on prolonge pour induire la suite. Seul le passé est déterministe : chaque observation résulte de mille autres, qui interagissent entre elles, infiniment renouvelées et jamais identiques. « En économie, on ne peut recourir à des expériences au sens strict : impossible de refaire l’histoire ; donc on ne peut jamais être sûr de ses conclusions 10  » prévient Joseph Stiglitz. Pourtant, nulle tribune économique ne saurait plus paraître aujourd’hui sérieuse qui ne fût assez dotée de graphiques et de spécialistes pour les commenter, asphyxiés par des chiffres souvent faux avant resucée, des théories incertaines et des graphiques qui cessent d’opérer dès leur parution.


A l’exception d’Emmanuel Todd 11, peu de spécialistes de l’Union Soviétique et de l’Europe de l’Est prédirent la chute de l’Empire Rouge. Cette banqueroute intellectuelle, qui méjugea l'Histoire et l'un de ses contrecoups économiques majeurs, devrait inciter quelques propagandistes orthodoxes à plus de retenue. Et rappeler à tous les autres que les théories les mieux chiffrées cèdent toujours le pas devant l’homme, qui domine tout.   




 

(1) Pierre-Simon Laplace (1814) -  « Théorie analytique des probabilités »

 

Page II - « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

 

(2) Ilya Prigogine (1997) - « Les lois du chaos »

 

Page 27, citant Isaac Asimov, The Last Question (1956) - « … Serons-nous un jour capables de battre le second principe de la thermodynamique ? [ndla : ce principe exprime la croissance de l’entropie au cours du temps et introduit la flèche du temps, en sorte que passé et futur ne jouent plus de rôle symétrique] Telle est la question qu’un peuple, de génération en génération, de civilisation en civilisation, demande à un ordinateur géant. Pourtant l’ordinateur répond toujours : « Les données ne sont pas suffisantes ». Des milliards d’années passent, les étoiles et les galaxies meurent mais l’ordinateur connecté à l’espace-temps continue à calculer. A la fin, l’univers est mort mais l’ordinateur arrive à sa réponse. Il sait maintenant battre le second principe, et c’est à ce moment qu’un nouvel univers naît …»

 

(3) Peter Bernstein (1998) - « Plus forts que les dieux »

(4) Raymond Boudon (1990) - « L’art de se persuader »

 

Page 54 - « … C’est pourquoi l’on ne doit pas s’étonner que ce soit un économiste, Anthony Downs, qui ait démontré que l’idéologie est un ingrédient indispensable de la rationalité. Confronté à une décision complexe, l’acteur économique ou politique ne peut, nous dit Downs, accéder à l’information qui lui serait nécessaire pour agir en connaissance de cause. Il lui faut donc se déterminer à partir de croyances plus ou moins solidement fondées… »

 

(5) Célia Firmin - « La courbe de Laffer »

 

« … De plus, une étude de Thomas Piketty (1998) portant sur la France conteste également les effets incitatifs des baisses d’impôt sur le revenu à destination des ménages les plus aisés. Il montre ainsi que les fluctuations des revenus d’activité des ménages du centile supérieur et des centiles directement inférieurs de la distribution des revenus dépendent surtout des fluctuations du cycle économique. Dans tous les cas, ces fluctuations sont toujours d’une ampleur beaucoup plus faible que celles du cycle économique ou de la fiscalité. Le fait que la baisse des taux marginaux du barème de 1993-1996 ait mécaniquement conduit à une baisse des recettes fiscales suggèrerait que le sommet de la courbe de Laffer n’aurait pas été atteint en France selon Piketty … »

 

(6) Georges Dumas (2003) - « La dérive de l’économie française : 1958-1981 »

 

Page 64 - « … A la vérité, la courbe de Laffer n’a aucune base scientifique ; elle ne figure pas les résultats d’une ou de plusieurs expériences ; elle illustre seulement une hypothèse qui n’est avérée qu’à ses deux extrémités, lorsque le prélèvement atteint 100% du revenu et lorsqu’il est nul. Aucune preuve scientifique de sa pertinence n’a jamais été avancée et il est très probable qu’il n’existe pas de taux optimal de pression fiscale valable dans tous les pays, dans toutes les situations économiques et pour tous les systèmes fiscaux … »

 

(7) Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon » 

(8) Futura-Sciences, le 17/04/2008 - « Le grand mathématicien et météorologue Edward Lorenz est décédé »

 

« En montrant que certains systèmes déterministes avaient des limites de prévisibilité, Edward Lorenz a enfoncé le dernier clou dans le cercueil de l'univers cartésien et fomenté ce que certains appellent la troisième révolution scientifique du 20e siècle, après celle de la relativité et de la mécanique quantique », résume Kerry Emanuel, professeur en Sciences atmosphériques au MIT.

 

(9) James Gleick (1991) - « La théorie du chaos »

(10) Joseph Stiglitz (2009) - « Quand le capitalisme perd la tête »

(11) Emmanuel Todd (1976) - « La chute finale »

 

 


 

Illustration : Open Source e-Learning (Image extraite du site Claroline.unikin)
 
 
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Sat, 13 Mar 2010 16:26:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-fallaces-et-trompe-l-oeil-46621505.html Economics http://www.marc-aragon.net/article-fallaces-et-trompe-l-oeil-46621505-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Le cyber-concours de beauté]]> http://www.marc-aragon.net/article-concours-de-beaute-46237139.html

Concours de beautéLe brasseur britannique Scottish & Newcastle attirait les convoitises de longue date, entre autres celles du danois Carlsberg et du néerlandais Heineken
1, mais au printemps 2007 sa capitulation n’était pas encore à l’ordre du jour. La City regrettait le millésime précédent, qui avait été mauvais, et moussait mal. La pression remonta le 29 mars : enivrées par les parfums de rachat, les actions mirent les gaz et le titre flamba de 12% en séance ! Las, cette fureur était sans fondement : quelques programmes informatiques, qui lisaient dans le carnet d’ordres boursiers à l'affût de prémisses d'OPAGourous chartistes

Joseph E. Granville fut un analyste technique très écouté au début des années 1980. Animateur de grands-messes qui évangélisaient des foules convaincues, rédacteur d’une lettre confidentielle et auteur prolixe d’opuscules boursiers et de quelques vade-mecum captivants qui disaient comment gagner au Bingo, il est entré dans l'éternité chartiste en proposant dès 1963, un indicateur technique intitulé On Balance Volume (OBV). Ce repère d'accumulation des volumes, qui percerait les secrets des carnets d’ordres, serait recommandé sur une tendance peu lisible. D’aucuns prédicteurs sauraient y déceler les signes précurseurs d’une OPA (…)

, s’étaient monté la tête et bruissaient de l’imminence d’une redistribution du capital. Ainsi, l’un entraînant l’autre, le gonflement des volumes découlant à l'origine d'achats à bon compte, avérait-il maintenant, avec une année d’avance, la reddition du roi du houblon ! Hé quoi, le réel est secondaire en Bourse : rien n'y compte davantage que d'anticiper l'opinion commune ! Et cette urgence est désormais petitement jaugée, en millisecondes tout au plus, imposant la prégnance d’automates ultrarapides, à la psychologie bionique.   

 

L’évidence informatique s’imposa vite, où que la finance opérât, pour arraisonner les jets continus d’information écumant à gros bouillons, de jour et de nuit. En 1987, les logiciels de program trading, qu’on incrimina assez et semble-t-il à tort 2, traquaient déjà les écarts significatifs entre la position au comptant et à terme d’un indice boursier, puis automatisaient les ordres d’achats et de ventes. D’autres systèmes commençaient à morceler les grosses transactions afin de garantir aux mandants un véritable prix de Marché pour tous les titres négociés. La croissance exponentielle des échanges et la déferlante technologique dopèrent encore la complexité des outils pour camoufler les ordres et maintenir la liquidité des opérationsLa liquidité à tout prix !

(…) La grande affaire des Marchés est de former des prix ; acheteurs et vendeurs se confrontent autour des Bourses électroniques, opinant jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation fédératrice. Une telle estampille, consensuelle à souhait, est indiscutée : elle rassemble les opérateurs, qui la reconnaissent. Cette unanimité sert les échanges et rend les titres liquides, ralliant des investisseurs nouveaux et les capitaux connexes. Ce processus s’autocatalyse jusqu'à accréditer un prix de Marché nombriliste sans rapport avec la vie des sociétés. La croyance commune soutient l'édifice, jusqu'à l'accident (…)

. La banque d’affaires Dresdner Kleinwort mit au point un programme ad hoc Stealth ; le Crédit Suisse, très actif dans le domaine algorithmique
3, le sien baptisé Guerilla ; Goldman Sachs déploya son Sonar 4. Dans ce jeu du chat et de la souris, des contre-mesures ne tardèrent pas à émerger : des cybernautes renifleurs se mirent à fureter dans les carnets d’ordres à l’encre sympathique, à la recherche de stratégies cachées, assurés qu’un bon coup d’œil valait bien mieux qu’une mauvaise impasse. Des coûts de transaction racornis à l’extrême et des vitesses d’exécution supersoniques introduisirent dans le jeu des hedge funds un nouvel atout maître : le trading haute fréquence.

 

Point d’innovation financière ici, mais du mieux-disant technologique, qui exténue les vieilles plates-formes du New York Stock Exchange et du Nasdaq 5-1. La fulgurance, nouveau filon argentifère, a poussé les institutions vers les jeunes loups de la haute fréquence, comme BATS ou Direct Edge, qui exécutent les transactions en moins de trois millisecondes 5-2 ! Ces informatiques de concours permettent à tous les pistoleros du trading de scanner sans répit la planète numérique, guettant la moindre faille spéculative et le moindre scénario lucratif, au seul avantage de la vélocité des opérations. Les autres opérateurs, distancés, ne manquent pas, quand ils le peuvent, d’observer ces carnets d’ordres jamais en repos, sous la coupe d’algorithmes qui analysent les flux en attente en les bombardant d’ordres éclaireurs, aussitôt posés, aussitôt annulés, pour tâter le terrain et crocheter quelques centimes 6. Selon un responsable de NYSE Euronext, plus de 90% des ordres présentés à la Bourse de New York par les entreprises de haute fréquence seraient ainsi annulés 7, témoignant de cette quête échevelée du meilleur prix. De faibles gains, infiniment réitérés, de l’ordre de 21 milliards de dollars en 2008 8, déclinant 60% du volume des transactions outre-atlantique, et de grands bénéficiaires, comme Goldman Sachs ou Citigroup : cet enrichissement sans cause, dans les règles de l’art, mériterait à lui seul une taxe TobinTobin or not Tobin

De tous les lauréats « nobélisés », discipline Economie, James Tobin occupera dans nos mémoires une place qu’il eût assurément préféré plus en rapport avec sa personne. Mal comprise, la taxe éponyme à laquelle il proposa d’astreindre les flux de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet plus pour son renom que ses recherches, quel qu’en fût le mérite. Il suggéra de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises et d'orienter les revenus dégrippés vers les pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent du cas, firent de la taxe un thème et de James Tobin un fer de lance, à son corps défendant (…)

.

Une botte plus secrète encore, et tout aussi controversée, vint d’une application retorse de la réglementation NMS, que la SEC américaine promulgua en juin 2005 pour moderniser les Bourses domestiques. Le principe de la meilleure exécution, c’est-à-dire de la chasse à la meilleure offre, en est un point central. Compte tenu de la multiplicité des plates-formes de transactions, chacune d’entre elles fut engagée à rediriger tout ordre qui pût être mieux servi sur une autre place, moyennant le droit d’en réserver la primeur pendant un temps très court à ses propres clients. Le CBOE 9 et Direct Edge en 2006, puis le NASDAQ et le BATS en 2009, émirent alors des flash orders réservés à quelques clients privilégiés. Voyez par exemple ce fonds de pension, affilié au NASDAQ, qui veut acquérir 5.000 titres de telle société au prix maximum de 21,05 dollars : hélas, le NASDAQ ne peut servir que 1.000 titres à 21,00 dollars, tandis que 4.000 autres sont disponibles sur le BATS à 21,03 dollars ; charité ordonnée commençant par soi-même, le NASDAQ émet pour ses clients huppés, pendant une fraction de seconde, un flash order pour 4.000 titres à 21,02 dollars. Le reste n’est plus que l’affaire d’un système de trading à haute fréquence, qui tentera de ramasser tout ou partie des titres à 21,01, assuré de les revendre à 21,02 dollars
10. Le 17 septembre 2009, la SEC se proposa d’étudier une interdiction des flash orders 11.

 

« Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou » (Ubu roi, acte II, scène 6). Dirait-on mieux ? Voici ces nouveaux Terminators, automates aux nerfs d’acier et aux poches pleines, rapides comme l’éclair dans l’action comme dans la retraite, jouant des frémissements, des déséquilibres fugaces, grattant jusqu’au dernier centime pour n’en faire rien d’autre que le posséder, c’est-à-dire le soustraire. Les dévots du Marché, qui ne sauraient être dessillés pour si peu, ne retiennent de ces foudroiements de la cote que leur impact sur la sainte liquidité des échanges, et leur réduction supposée des écarts de prix entre vendeurs et acheteurs : bah, une hypothèse auxiliaire n’est jamais de trop pour accréditer les pires excès ! D'autres théories souffrent aussi, comme celle de l’efficience des Marchés qui justifie les prix boursiers en présumant qu’ils reflètent constamment toute l’information disponible. Même la rationalité autoréférentielle d’André Orléan est prise de vitesse, où chacun se détermine non à partir de son estimation de la valeur fondamentale mais à partir de ce qu’il pense que les autres vont faire 12. On osera à peine comparer à cet académisme toutes les pérégrinations chartistesIllusions graphiques

(...) Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en tous lieux où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps n’est plus à Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continûment, dans la fureur des Marchés. Les pistoleros du trading ne sont pas hommes ni femmes à louvoyer outre plus (…)

, emplies de psychologie des traders et de signaux avant-coureurs. Les automates que l’on a dits « ne devinent pas ce qui va se passer, ils ne spéculent pas non plus, ils savent, tout simplement »
7.


Le concours de beauté de John Keynes 13, qui illustrait les ressorts de la décision des opérateurs sur le Marché, faisait encore appel à la substance molle de l’humain. Il n’avait rien de cybernétique, et sûrement pas cet œil de colin froid des robots de la haute fréquence. Ainsi les jurés d’aujourd’hui pourraient-ils finir par voter tous à l’identique, tel le joueur de flûte d’Hamelin, conduisant son troupeau vers le précipice.




 

(1) Challenges, le 01/04/2008 - « Scottish & Newcastle : le rachat par Carlsberg et Heineken approuvé »

 

« … Les actionnaires du brasseur britannique Scottish & Newcastle ont approuvé, lundi 31 mars [2008], à une majorité écrasante le rachat du groupe par ses concurrents Carlsberg et Heineken lors d’une assemblée générale extraordinaire à Edimbourg (Ecosse). L’opération, qui s’effectuera au prix de 800 pence par action (soit 7,8 milliards de livres, ou 10 milliards dette incluse) devrait être bouclée le 28 avril prochain … »

 

(3) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »

(3) L’Agefi, le 26/07/2007 - « Le trading algorithmique investit les salles de marché »

(4) Daily Telegraph, cité par Courrier International du 03 au 09/05/2007 - « Quand l’informatique affole la Bourse »

(5) Le Monde, le 02/09/2009 - « Les geeks à la conquête de Wall Street »

 

« … Pour répondre à cette demande de vitesse maximale, on a vu apparaître des petites plates-formes de transactions automatisées (…) [dont] certaines sont déjà devenues des concurrentes redoutables pour les Bourses traditionnelles. En juillet 2009, le New York Stock Exchange ne réalisait plus que 28 % des transactions boursières aux Etats-Unis, le Nasdaq 21 %. Deux sociétés inconnues du grand public, le BATS à Kansas City (Missouri) et Direct Edge à Jersey City (New Jersey) rivalisent pour s'imposer au troisième rang des places boursières américaines, avec chacune 10 % à 12 % du marché, selon les modes de calcul »

 

« Le BATS (Better Alternative Trading System) a été créé en 2006 par une quinzaine d'informaticiens et d'ingénieurs du Midwest, comme une petite start-up ordinaire. En un an, la société s'est fait un nom auprès des hedge funds, grâce à ses faibles coûts et à sa vitesse d'exécution : 1 à 3 millisecondes par transaction. Aujourd'hui, le BATS traite plus de 1 milliard d'actions par jour. Pour le mois de juin 2009, la valeur de ses transactions a atteint 540 milliards de dollars … »

 

 (6) Blog anonyme, le 21/02/2010 – « Le trading haute fréquence »

 

« … Pour éviter de signaler leurs intentions au marché, de nombreux investisseurs institutionnels décomposent leurs ordres en petits blocs, souvent en lots de 100 à 500 pièces et cela dans des fourchettes de prix bien définies. Les adeptes du Trading Haute Fréquence tentent de découvrir combien un investisseur est prêt à payer (ou à vendre) une action en envoyant une série de pièces à des prix différents qui sont rapidement annulées dès que l’algorithme obtient la réponse qu’il recherche. Ensuite les traders Haute Fréquence achètent (ou vendent) l’action juste avant l'investisseur, pour la lui revendre ou (la lui acheter) une fraction de seconde plus tard avec un petit profit à la clé … »

 

(7) François Leclerc, le 07/12/2009 – « Le High Frequency Trading, expression de la modernité financière » (blog de Paul Jorion)

(8) TABB Group, le 10/08/2009 - « High Frequency Trading Technology: A TABB Anthology »

(9) Chicago Board Option Exchange : bourse de Chicago dévolue aux options sur un grand nombre d'actifs financiers ou non

(10) The New York Times, le 24/07/2009 - « The Thirty-Millisecond Advantage »

(11) Wall Street Journal, le 18/09/2009 - « SEC looks to prohibit Flash Trade, Curb Raters »

 

« …La SEC, le gendarme boursier américain, envisage d’interdire les « flash orders », au motif qu’ils permettraient à certains investisseurs importants d’avoir une vue instantanée du marché leur conférant un avantage sur leurs concurrents. Les « flash orders » permettent à un trader de voir les ordres émis sur un titre une demi-seconde avant que le public n’y ait accès. Selon certains experts, cette pratique donne à un cercle restreint de spécialistes du trading de haute fréquence une vue précoce de l’orientation du marché et leur permettent de lancer des transactions instantanées très lucratives. (…).La proposition d’étudier une interdiction éventuelle des « flash orders », approuvée à 5 voix contre 0 par la SEC, est la première d’une série de possibles révisions réglementaires que l’autorité boursière entend examiner. La SEC doit notamment se pencher à l’automne sur les « dark pools », des réseaux électroniques privés où les transactions se font hors cotation… »

 

(12) La Recherche, Mai 2003, André Orléan - « Les marchés financiers sont-ils rationnels »

(13) John Maynard Keynes - « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (Editions Payot, 2005)

 

Page 171 - « …Ou encore, pour varier légèrement la métaphore, la technique du placement peut être comparée à ces concours organisés par les journaux où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférences s’approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l’ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir non les visages qu’il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu’il estime les plus propres à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. Il ne s’agit pas pour chacun de choisir les visages qui, autant qu’il peut en juger, sont réellement les plus jolis, ni même ceux que l’opinion moyenne considèrera réellement comme tels. Au troisième degré où nous sommes déjà rendus, on emploie ses facultés à découvrir l’idée que l’opinion moyenne se fera à l’avance de son propre jugement. Et il y a des personnes qui vont jusqu’au quatrième ou cinquième degré ou plus loin encore … »

 



 

Illustration : Image extraite du site de Camille Caclin

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Sun, 07 Mar 2010 20:17:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-concours-de-beaute-46237139.html Chroniques http://www.marc-aragon.net/article-concours-de-beaute-46237139-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Fat Cat Bankers]]> http://www.marc-aragon.net/article-fat-cat-bankers-45809980.html  

 

Fat Cat BankersTim Geithner fut adoubé sans veillée d’armes et séance tenante : sitôt connue, sa nomination au Secrétariat au Trésor fouetta le Dow Jones, qui s'enchérit de 11,8%, sa plus forte progression sur deux jours depuis 1987 ! Les banques, sévèrement éprouvées, et plus encore depuis la faillite de Lehman Brothers, hissèrent le grand pavois, et certaines hausses furent à l'aplomb : Citigroup flamba de 58% en une journée, JP Morgan, Merrill Lynch, Morgan Stanley reprirent 20% ! Les barons de Wall Street respiraient et leurs affaires avec, de ce surcroît de fortune. Quelques jours plus tard, Barack Obama nomma Paul Volcker, un vieux barbon, à la tête d’une équipe de conseillers économiques. Mal endimanché, mâchouillant de mauvais cigares, cet ancien président de la Fed s’était ouvert les portes de l’Histoire en vainquant l’inflation à deux chiffres des années 1980, et fermé bientôt après celles de l’Etat quand la Reaganomics vint à déréguler. La main invisibleLa main (in)visible

(…) Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope, et les plus grandes banques fléchissent : en particulier la Continental Illinois, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise ; l’administration Reagan, mieux connue pour sa fascination du Marché, sortira de sa Réserve près de 5 milliards de dollars, et remettra au pot pour désengluer une quarantaine d’établissements. L’aléa de moralité, garantie qui procède du secours miraculeux de l’Etat, prend ainsi souvent la forme d’injection d’argent public. Une politique monétaire expansionniste est une autre variante pour sortir des embarras financiers (…)

 du ministre Geithner renfloua d’abord les banqueroutiers ; puis, la main lourde du conseiller Volcker s’abattit sur Wall Street, à l’ancienne, pour tenter d'arraisonner l’ultrafinance.   

 

L’intrication des milieux financiers et du pouvoir étasunien est une ancienne tradition, vieille comme l’Amérique. Et nulle institution n’en fut plus, ni n’en demeure toujours au centre, que la banque d’affaires Goldman Sachs. Gelés par le Krach de 1929, jusqu’à l’indifférence 1, les liens fusionnels de Wall Street et de la Maison Blanche revinrent à la une avec Robert Rubin, un ancien coprésident de cet établissement. Devenu secrétaire au Trésor sous Clinton de 1995 à 1999, il fit voler en éclats le Glass Steagall Act, vestige vermoulu qui avait séparé en 1933 les activités de dépôt et d’investissement des banques. Citigroup, le banquosaure ébranléBanquosaurus Rex

(…) Voici Citigroup, fille ainée d’un monde bancaire louant le Marché, garantissant l’efficience du guichet unique et la réduction des coûts à tous les étages de Park Avenue. Cet allegro propulsa le goliath à la première capitalisation mondiale, près de 300 milliards de dollars, et quelque 200 millions de clients sur Terre, à l'ouvrage dans 106 pays, 352.000 salariés appointés ... La peste hypothécaire knock-outa le géant; le 23 novembre 2008, la Maison Blanche annonça un plan d’ampleur pour épauler le Nabucco de la banque : 306 milliards de dollars de garantie sur des actifs risqués, et vingt autres encore en capital. Soit autant que sa valeur boursière du moment (…)

, profita aussitôt de l’aubaine, et bientôt des lumières de … Rubin, qui présida son conseil avec le succès que l’on sait ! Lawrence Summers, un autre ancien de Goldman Sachs hérita le maroquin, puis Henry Paulson, prince de ce sang jusque sur sa chaise percée, qui socialisa par milliards les pertes du maelstrom financier. Dernière étoile en date, voici Tim Geithner : il a de l’école, comme on le dit d’un cheval dressé au manège. Sous-secrétaire aux Finances pour les affaires internationales, sous l’autorité de Robert Rubin puis de Lawrence Summers, il accéda ensuite à la présidence de la Fed de New York où il participa activement au renflouement de Citigroup et du mastodonte AIG
2, aujourd’hui présidé par Edward Liddy, ancien de … Goldman Sachs. On pourrait en écrire dix pages !

 

Ainsi pilotée, adroite à s’introduire dans tout, jusqu’aux biens les plus publics, l’ultrafinance américaine est aujourd’hui le premier fonds de commerce de l’Union : durant la décennie écoulée, ses profits ont signé 40% des bénéfices de l’économie du pays, alors qu’ils n’avaient jamais excédé 16% entre 1973 et 1985 3. Detroit, capitale de l’automobile n’est plus, dernier témoignage d’une désindustrialisation massiveA vos marques

(…) Dans les années 1970, les Etats-Unis d'Amérique, au zénith, mirent un terme aux conventions de Bretton Woods, et inaugurèrent bientôt une pratique dont ils ne se déferaient plus : l’heure vint aux déficits, sous la caution d'un billet vert à peine moins respecté que l’étalon-or. Le commerce extérieur de l’Union noua son premier déficit en 1971, et ne produira plus aucun excédent, sauf en 1973 et 1975. L’exercice 2006 fut désastreux, déficitaire d'environ 764 milliards de dollars, le double de l'édition 2001 : on appréhende la suite. Les Etats-Unis consomment plus qu'ils ne produisent. Ils sont devenus dépendants. Donc nerveux (…)

 attestée par quarante années de déficit commercial. Signe des temps, en 2007, les ténors de l’industrie furent détrônés du classement Forbes par les cadors de la finance spéculative dont les vingt premières épées avaient touché 657,5 millions de dollars l’année précédente
4 ! Et quoique nul n’ait jamais aperçu la moindre contribution de cette magie argentifère au bien commun, sinon sa mise à sac, la pression des banquiers à bonus sur les élus ne faiblit pas : en 2008 et 2009, le lobby financier aura déversé sur les congressmen quelque 462 millions de dollars, soit un mieux de 120% sur dix ans 5 ! Serait-ce qu’il y eût péril en la demeure ? Que cette illégitimité de l’argent, qui n’est pas du suffrage, indisposât l’électeur ? Un sondage récent de l’Agence Rasmussen a montré qu’un américain sur cinq seulement s’estimait représenté par la classe politique, soupçonnée de collusion avec le monde financier : on n’aurait rien vu de tel depuis la guerre d’indépendance au XVIIIe siècle 6 ...

 

Plan savamment ourdi ou roulis favorable des évènements, l’Histoire tranchera. Quand Tim Geithner, l’homme lige de l’establishment, eut assez besogné le contribuable pour renflouer les banques, bonus compris, et que les éminences de Wall Street eurent accordé l’indulgence plénière, la donne changea. Le 21 janvier 2010, Barack Obama recala la politique pro-business de Geithner, pieusement qualifiée de régulation soft, au profit du plan proposé par l’inflexible Paul VolckerDéréglementation financière

(…) En 1979, Paul Volcker devint président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, avec l'extrémité de terrasser l’inflation à deux chiffres qui sévissait sur fond de tensions pétrolières. Converti aux vertus du monétarisme friedmanien par Otmar Emminger, son homologue à la Bundesbank, le maître de la Fed utilise alors l’arme monétaire à plein : contrôle des réserves bancaires et constriction sévère des taux directeurs qui passent de 10 à 20% entre août et décembre 1980. Le choc est planétaire ; les Etats-Unis entrent en récession en 1982, mais la réussite est au bout. La machine repart, à la fureur, les indices boursiers explosent (…)

 : impossibilité pour les banques de contrôler des fonds spéculatifs ou de private equity, interdiction d’agir sur les Marchés en compte propre, restriction des crédits à quinze fois le capital en réserve
4-1, plafonnement à 10% de la part de marché des banques de dépôts, et taxation à 0,15% du montant de leurs dettes 7. Cet Armageddon sonnerait le glas de trente années de dérégulation financière, constamment démenties par d’incessants fiascos, et le retour à quelques sagesses qui avaient permis de conjurer la crise de 1929 : en fermant notamment la porte du trading aux banques de dépôts, c’est bien la scission des institutions de Wall Street qui est visée, comme l’avait jadis prescrite ce Glass Steagall Act déconstruit par les maîtres de Goldman Sachs. La détermination sans équivoque du président Obama de s’attaquer aux fat cat bankers – banquiers pleins aux as -, montre que la menace est cette fois-ci sérieuse.

 

Ce combat n’est pas gagné d’avance. L’élection d’un républicain inconnu, Scott Brown, au siège laissé vacant par le lion démocrate Ted Kennedy, actant la perte de majorité qualifiée au Sénat, complique l’affaire, mais ne l’exténue pas. L’ultrafinance, qui joue gros, n’ira pas à Canossa sans livrer bataille : sans le prop trading – investissement pour compte propre, Wall Street perdrait au moins 20% des volumes et les banques environ 15 milliards de dollars à l’année, et 65 de plus sur leurs autres revenus spéculatifs 5. Voilà pour le moins qui en dit assez sur l'efficience des MarchésL’information : principe actif ou placebo ?

(…) Ah, l’efficience des Bourses, cet Everest d'indépassabilité pensé par Eugène Fama dans les années 1960, qui légitime la surcohérence des prix vrombis par des Marchés informés ! L'information, ce graal, qui cristallise tout ! Encore que ! Pléthorique ou surabondante, nul n'y prête plus garde ; corrompue, suspecte de manipulation, parfois tout à fait fictive, elle devient sans valeur réelle. Dans les affaires de Bourse, le suivisme court-termiste des traders façonne les cotations : quelques grosses mains font avancer le Marché, au gré de leurs intérêts, d'autres les escortent, ou non, au gré des leurs propres (…)

, quand un dollar sur cinq contrôlé par des parties prenantes légitime leurs prix ! Bah, le corps financier n’a jamais sué à secréter les anticorps et hormones qui soignent ou dopent ses humeurs. Et celles du pétrole, tracées dans le Goldman Sachs Commodities Index, sont à voir, entre culminations et abysses irréels. Scott Talbott, lobbyiste notoire, agite quant à lui l’increvable chantage à la délocalisation, comme d’aucuns entonnaient celui à la compétence des traders pour qu’on maintînt leurs bonus. L’amputation des profits ne conduira-telle pas à une restriction des crédits ? Chacun évente ses convictions, une main sur le cœur, l’autre dans la poche ! Il en va ainsi de toutes les logiques poussées à bout : quoique théorisées à l’envi, celles-ci finissent par ne plus servir que les intérêts d’une caste contre la multitude. Un jour, le vent tourne.

 

« Les Américains auront beaucoup de mal, comme moi, à accepter une situation dans laquelle une poignée minuscule de directeurs de la sidérurgie, dont la poursuite du pouvoir et du profit privés excède leur sens de la responsabilité publique, peut afficher un tel mépris total envers les intérêts de 185 millions d'Américains » (John Fitzgerald Kennedy, le 11 avril 1962). Un autre démocrate est aujourd’hui sur le pont, qui se collète rudement avec la finance. Il y a beau temps que la sidérurgie a été arraisonnée.   

 

 


 

(1) John Galbraith (1976) - « L’argent »

 

Page 116 - « … De nos jours et par opposition à ceux de secrétaire à la Défense ou de secrétaire d’Etat, le poste de secrétaire au Trésor, à moins que son titulaire n’ait l’oreille du président, est devenu plus honorifique et routinier qu’autre chose. Cherchant à persuader l’un de ses hommes d’accepter ce poste, Lyndon Jonhson l’avertit qu’en cas de refus il ne comptait pas confier cette responsabilité à une personne douée d’intelligence … »

 

(2) Le Post, le 29/01/2010 - « Tim Geithner s’est-il parjuré devant la Chambre des Représentants ? »

 

« … AIG n’est pas seulement le plus gros assureur américain, mais est aussi l’un des plus gros [pourvoyeur] sur le marché mondial des produits dérivés spéculatifs. 100 des 180 milliards de dollars de renflouement fournis entre septembre et novembre 2008 par la Réserve fédérale de New York, présidée à l’époque par Tim Geithner, sont allés directement au remboursement de dérivés de crédit contractés par les grandes banques américaines et européennes (…)Non seulement la NY Fed a remboursé sans négociation ces titres à 100% de leurs valeurs, alors que dans le cas de Lehman Brothers elle n’a rien remboursé, mais elle a assorti sa prestation d’un secret sur les destinataires qui s’étendait originellement jusqu’en 2018 (…) Geithner a dit et répété qu’il n’était pas au courant des conditions de ce renflouement et qu’il n’avait joué aucun rôle dans le processus décisionnel (…) L’autre polémique qui a agité l’audition sont les liens de Geithner avec la banque d’affaires Goldman Sachs, première bénéficiaire du renflouement avec 12,9 milliards de dollars versés. Les députés démocrates (…) ont fait dire à Geithner que son chef de cabinet est un ancien de Goldman Sachs, comme son prédécesseur Henry Paulson avec qui il a coordonné le renflouement d’AIG, ainsi que le mystérieux Dan Jester, un stratégiste financier ayant fait carrière à Goldman Sachs avec qui Geithner a eu le plus de conversations téléphoniques pendant le renflouement, devant Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, mais derrière Ben Bernanke, le gouverneur de la Réserve Fédérale américaine. … »

 

(3) Les Echos, le 12/02/2001 - « Le fabuleux lobbying de la finance américaine »

(4) Eric Laurent (2009) - « La face cachée des banques »

 

Pages 86, 91 et 126 - « La Banque des Règlements Internationaux (…) propose au monde bancaire des règles de fonctionnement. En 1988, douze nations, dont les Etats-Unis, avaient signé à son siège de Bâle un accord qui imposait un certain nombre de règles de (…) bonne conduite aux établissements financiers. Ils s’engageaient pour faire face à tout risque, à détenir des fonds propres équivalant à 8% de leurs engagements. Pour chaque prêt de 10 milliards de dollars, les établissements devaient posséder 800 millions de dollars (…) La Banque centrale américaine autorisa les banques à réduire le montant de leurs réserves si elles pouvaient prouver que le risque de paiement était vraiment négligeable et si leurs produits étaient notés AAA (…) Les résultats obtenus jusqu’en 2007 par les banques d’investissement (…) découlent de l’ampleur sans précédent des effets de levier. Chez Goldman Sachs, ils atteignent 25 fois les fonds propres, 29 chez Lehman Brothers, 32 chez Merrill Lynch et 33 chez Morgan Stanley et Bear Stearns … »

 

 (5) L’Expansion, Mars 2010 - « Obama à l’assaut des banques »

 

« … En 2008 et 2009, les six principaux établissements bancaires ont mobilisé 75,3 millions de dollars pour financer les campagnes présidentielles, législatives et sénatoriales. En 1998 et 1999, la somme était moitié moindre …» - Dépenses : Citigroup (14,6), JP Morgan (11,7), Bank of America (7,5), American Express (7,1), Goldman Sachs (6,2)

 

 (6) Paul Jorion, le 21/02/2010 – « Le fossé qui se creuse » (blog et chronique BFM du 22/10/2010)

 

« … Les chiffres les plus récents confirment une tendance de plus en plus marquée au fil des mois : une défiance de la population envers ceux qui la représentent et la gouvernent. À peine un peu plus d’un Américain sur cinq (21 %) considère aujourd’hui que la classe politique représente les citoyens ordinaires (…) Quelles sont les causes de cette perte de confiance massive ? Le sentiment qu’il existe une collusion entre la classe politique et le monde financier. La crise a été perçue par le public comme une faillite retentissante de l’establishment financier, qui en sort décrédibilisé. Or la classe politique semble avoir pris fait et cause pour le monde de la finance. Quand on demande aux Américains si la classe politique constitue un groupe d’intérêt poursuivant ses propres objectifs, 71 % répondent désormais que oui (…)Il faut tout d’abord constater que la désaffection de la population envers la classe politique a atteint la cote d’alerte. On a connu des périodes où le fossé s’était creusé de cette manière et ce furent des périodes de très grande instabilité. Scott Rasmussen, le directeur de l’agence, observe (...) que le rejet de leurs gouvernants par les Américains atteint sans doute le niveau qu’il avait lors de leur guerre d’indépendance au XVIIIe siècle … »

 

 



Illustration : Extraite du site AgoraVox -
« Qu'est-ce que la capitalisme ? » 

 

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Sun, 28 Feb 2010 15:43:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-fat-cat-bankers-45809980.html Chroniques http://www.marc-aragon.net/article-fat-cat-bankers-45809980-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Pirates des Caraïbes et d’ailleurs]]> http://www.marc-aragon.net/article-pirates-des-caraibes-et-d-ailleurs-45388875.html  

 

Paradis fiscauxMontserrat, Antigua, Saint-Kitts, Grenadines, Barbade, Bermudes, îles CaïmansMagie financière aux Caïmans

(…) Rien ne fixe mieux les hedge funds que l'exotisme pénétrant de leurs domiciliations : 80% d'entre eux sont enregistrés dans les îles Caïmans, un caillou caribéen de 262 km2, sous tutelle britannique, à la législation libérale, où nichent quelque 30.000 établissements dont 544 banques et 350 sociétés d’assurance ; 45 à 65% des fonds éliraient la charmante opacité de cet éden fiscal ! Point de laminoirs ou de hauts-fourneaux sur l'île, ni davantage d'angélisme : le credo des hedge funds, électrons libres de la finance offshore, est celui de la quête absolue du gain. Alors la magie financière entre en jeu, qui excelle à trancher une dette en cubes ou en rondelles (…)

, d’autres encore qu’on lasserait à toutes citer, voici ces terres sous le vent, enveloppées d’écueils et de bas-fonds, secouées par les trombes et les ouragans, jadis infestées par les flibustiers, les écumeurs, qui y recelaient ce qu’ils surprenaient du bien d’autrui. Plus au nord, voici aussi les îles anglo-normandes, ceinturées par les courants et les brouillards, Jersey, Guernesey, Man, dont quelques pirates repentis, devenus baillis, se piquèrent de narguer ouvertement les régnants d’Angleterre
1. Et encore Gibraltar, Hong-Kong ou Macao, Malte ou Chypre … L’ex-empire britannique ne manque pas de rejetons dont le sang ne saurait mentir, dans la longue liste des eldorados fiscaux, accoutumés comme la mère-patrie à ne se contraindre pour rien, convertis à la hourra-déréglementation, et si peu qui puisse les retenir ! Ces juridictions non coopératives, archétypes d’un libéralisme sans vergogne, sévissent aujourd’hui à grande échelle, dans les eaux troubles de la finance internationale.

 

Le concours de beautéLe cyber-concours de beauté

(…) Automates boursiers, robots de la finance, voici ces nouveaux Terminators aux nerfs d’acier et aux poches pleines, vifs comme l’éclair dans l'initiative, jouant des frémissements, des déséquilibres fugaces, grattant jusqu’au dernier centime pour n’en faire rien que le posséder c’est-à-dire le soustraire. Le concours de beauté de Keynes, qui déchiffrait l'âme des traders, faisait encore appel à la substance molle de l’humain. Il n’avait rien de cybernétique, et sûrement pas cet œil de colin froid des robots de la haute fréquence. Ainsi les jurés d’aujourd’hui pourraient-ils finir par voter tous à l’identique, tel le joueur de flûte d’Hamelin, menant son troupeau vers le précipice (…)

 vint d’abord d’Amérique. Dans les années 1880, le New Jersey, qui peinait avec son budget, prit les entreprises à l’appeau fiscal au détriment de ses voisins du Massachusetts et de l’Etat de New York, qui trustaient alors les sièges sociaux. Le plafonnement des impôts fit son effet et des émules, comme le Delaware, où est toujours immatriculée une moitié des firmes américaines cotées à Wall Street. Les capitaux prirent cette tangente, puis tout à fait la fuite un siècle plus tard quand l’offshore se développa : le General Accounting Office rapporta qu’entre 1998 et 2008, près des deux tiers des sociétés opérant aux Etats-Unis ne payaient aucun impôt
2 ! Le Royaume-Uni ajouta sa pierre dans les années 1920 : travaillé par le mode de taxation d’entreprises agissant dans tous les recoins de l’Empire, le droit britannique assigna l’imposition au lieu où les décisions étaient prises, non en celui où les affaires étaient menées. La résidence fictive était née ; elle continue de plaire : en 2007, un tiers des 700 premières entreprises anglaises ne paya pas un penny d’impôt, et les deux tiers restants moins de dix millions de livres 3 ! Enfin, la Suisse paracheva en 1934 les fondations de l’édifice : talonnée par la France d’Edouard Herriot chassant déjà les déficits, la Confédération fit de la violation du secret bancaire un délit. Vingt-cinq années plus tard, la grande prestidigitation commença.   

 

La crise du fordisme des années 1960 changea l'air du temps. L’évaporation capitale prit aussitôt la mer, dans le sillage des corsaires d’antan, vers ces îlots au statut juridique incertain, petitement cadastrés, quoique le sol n’y manquât jamais pour accueillir tant de sociétés. Ainsi Ugland House, un immeuble de bureau de cinq étages à George Town, capitale des Caïmans, est-il un de ces hauts lieux du miracle immobilier : selon le Tax Justice Network 4, ce bâtiment, immortalisé par le candidat Obama durant sa marche présidentielle 5, y logeait mi-2008 quelque 18.857 firmes ! Mieux, en 2004, 619.916 sociétés nichaient aux îles Vierges britanniques, un chapelet d’îlettes de 153 kilomètres carrés ! Tout ce qui touche aux paradis fiscaux est de cette farine financière, qui ne connaît des chiffres que leur outrance : 11.500 milliards de dollars escamotés des circuits légaux, patrimoines privés et flux mafieux compris, en tout point de l’écliptique, selon les estimations les plus communes ! Et la note monte tous les jours ! Las, ce n’est pas encore assez pour les enturbannés libéraux, apôtres de la régulation du capital par le capital et de son allocation optimale par tous les temps, dirait-on sous toutes les latitudes. « On ne peut en effet ignorer la valeur ajoutée par les centres offshore en termes d’innovation et de flexibilité juridique 6 ». De Michel Prada, ex-patron de l’AMF, qui, peu après la crise du crédit, exhorta à la transparenceLa transparence : et après ?

Voici revenu le temps de l’éthique, celui de la transparence et de la vérité qui prédisposent la noblesse de nos idées. Quelques préceptes moraux de cette nature, que l’on avait mis sous le tapis pendant ces années d’aisance boursière, refont surface à l’heure des mécomptes. La catastrophe financière, doublée d’une apoplexie bancaire, triplée d’une crise économique, réveille subitement en nos consciences cet obsédant désir de moralisation des affaires, et nous percevons ce dessein comme un viatique obligé à la sortie de crise. Las, ce temps sera petitement compté, et les seuls commandements de la vertu ne sauveront pas le système (…)

.

 

Dans ce concert, l’hexagone n’est pas en reste : une enquête parue en 2009 révéla que la fine fleur tricolore, principalement les majors du CAC40, totalisait près de 1.470 filiales dans des paradis fiscaux, des Bermudes à la Suisse en passant par Malte, Panama et... le Royaume-Uni, soit 16% de leurs implantations à l’étranger 7. Au classement de l’excellence, le secteur bancaire s’arroge les meilleures places, et l'aristocratique BNP Paribas 8, la première, avec 189 antennes offshore, hors les 300 fililales de FortisSchuss bancaire

Selon le Centre for Research on Multinational Corporations, Fortis ne détiendrait pas moins de trois cents filiales offshore. Certaines sont connotées : Fortis Investment Management (Iles Caïmans) Fortis Intertrust (Îles Vierges GB) Fortis Foreign Fund Service (Suisse) Fortis Private Wealth Management (Antilles NL) Fortis Commercial Finance (Luxembourg) … Rien ne laisse généralement deviner le fil qui relie ces établissements à leur maison-mère : ainsi de JEB Ltd au Libéria, de Comanche Ltd aux Bahamas, de Jasmette Valley Inc au Liechtenstein, de Swilken Holdings au Panama, etc. La liste court sur dix pages (…)

 ! Le luxe à la française place LVMH sur le podium avec cent quarante pied-à-terre ; hélas, le pétrolier Total échappe aux statistiques … Les justifications ne manquent pas, qui ne trompent cependant personne. Outre les avantages fiscaux directs, l’optimisation passe par la manipulation des prix auxquels s’échangent les biens et services entre les différentes entreprises d’un même groupe, faisant supporter les coûts élevés dans les zones à forte imposition afin d’y réduire les profits, et inversement, jusqu’à l’absurde, tels ces seaux d’eau tchèques exportés vers les Etats-Unis au prix de 972,98 dollars l’unité, ou ces lance-missiles américains à destination d’Israël à 52,03 dollars l’unité
6 ! Nul ne s’étonnera dès lors que six places offshores figurent parmi les dix plus gros investisseurs en Chine 9 ! Ni que les Etats-Unis aient à ce petit jeu abandonné 53,1 milliards de dollars de recettes fiscales en 2001 !

 

L’essoufflement des Trente Glorieuses renouvela le capitalisme, fuyant partout l’Etat-Providence et les aléas salariaux. Compétition fiscale, domiciliation fictive et secret à tous les étages, cette trinité émancipatrice du business offshore, aux origines plus ou moins fortuites, s’imposa, éperonnée par les théoriciens qui juraient à la supériorité du libéralisme, mathématiques à l'appuiLes dieux d’Epicure

(…) N’étaient-ce les dramatiques intermèdes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une noire fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge à l'aune des vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, crise des caisses d’épargne américaines et chute du Nikkei ; 1994, krach obligataire aux Etats-Unis ; 1995, banqueroute de la Barings ; 1997, premier volet de la crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième volet (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003, apoplexie de l'e-Economie ! Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés (…)

. Incapables de lutter, quelques Etats firent de l’onshore en réduisant notamment les impôts des sociétés. La manne fiscale s’évapora néanmoins, à gros bouillons, sans que les promesses de félicité prochaine advinssent, laissant aux nations le fardeau du bien social sans contrepartie, et l’endettement qui va avec. Ainsi l’effet des paradis fiscaux dépasse-t-il l’objectif académique de modération des prélèvements obligatoires : en asphyxiant les Etats, qu’on tancera d’impéritie, c’est bien leur souveraineté qu’on affaiblit, sinon qu’on discute. Mais l’air du temps change, et quelques ruineux desseins ont du plomb dans l’aile. Les cendres fumaient encore de la récente gabegie financière que le G20 finit par s’emparer de la question offshore, à Londres d’abord, puis à Pittsburgh, faisant monter la tension d’un cran. Certains peinent cependant à comprendre, ou jouent leur survie, Monaco notamment, qui se hâta de signer douze accords de coopération pour déserter la liste noire, mais donc neuf le furent avec … d’autres paradis fiscaux
3-1 !

 

Le prince Charles III de Monaco autorisa les jeux quand le roi Louis-Philippe les proscrivit, et ce casino irrigua tant le Rocher qu’il dispensa dès 1869 ses sujets de tout impôt sur le revenu. En 1963, Charles de Gaulle, qui dut trouver que l’intendance suivait mal, décréta le blocus fiscal de l’Etat-confetti, avec gardes aux frontières et surveillance soutenue : la Principauté plia. Quelques combats peuvent être gagnés, pourvu qu’on les mène.

 

 


 

(1) Le Monde Diplomatique, décembre 2008 - « Flibustiers des Caraïbes, pirates offshore »

 

« (…) Le capitaine Henry Morgan, un fameux pirate du XVIIe siècle, a été nommé gouverneur royal de la Jamaïque au moment où son oncle, Thomas, gouvernait l’île de Jersey. Tous les deux ne cessaient de saboter les efforts engagés par Londres pour collecter les impôts et lutter contre les trafics. C’est exactement ce que font les dirigeants actuels de Jersey (…) Lorsqu’en 1770 le trafiquant William Le Marchant fut nommé bailli de Guernesey par Sa Très Gracieuse Majesté, cela n’empêcha pas la cour de l’Echiquier de le condamner pour contrebande (…) Mais, en dépit de sa condamnation, Le Marchant est resté en poste pendant trente ans. Et c’est son fils qui lui a succédé. De nos jours aussi, à Jersey, le pouvoir politique appartient à des dynasties … »

 

(2) Eric Laurent (2009) - « La face cachée des banques »
(3) Xavier Harel (2010) - « La grande évasion – Le vrai scandale des paradis fiscaux »

 
Page 20 - « Début décembre 2009, le nombre d’accords signés dépassait les 180, si bien que la liste grise ne comptait plus que 24 pays. Mais les chiffres sont parfois trompeurs. En effet, il suffit que les paradis fiscaux signent des accords entre eux pour se racheter une vertu. Une brèche dans laquelle Monaco, par exemple, s’est empressé de s’engouffrer, puisque sur les douze accords signés par la principauté, neuf l’ont été avec des paradis fiscaux : Andorre, l’Autriche, les Bahamas, le Liechstenstein, le Luxembourg, le Qatar, Samoa, Saint-Marin et Saint-Kitts … »

 

(4) Tax Justice Network est une ONG internationale indépendante très active sur le secteur de la fiscalité

(5) L’Agefi, le 16/07/2009 - « Des vents contraires soufflent sur la réforme fiscale américaine »

 

« Sur South Church Street, à George Town, la capitale des îles Caïmans, rien ne distingue vraiment Ugland House. C’est un immeuble de bureaux blanc au toit vert, entouré de palmiers, face à un océan turquoise. C’est aussi l’une des cibles privilégiées de Barack Obama quand il s’agit d’expliquer ses intentions vis-à-vis des places offshore. Car Ugland House abrite aujourd’hui le siège de plus de 18.000 entreprises (…) ‘ C’est soit le plus grand immeuble au monde, soit la plus grande arnaque fiscale de la planète (…) Je pense que les Américains connaissent la réponse (…) C’est le genre d’arnaques auxquelles il faut mettre fin ’ … »

 

(6) Christian Chavagneux, Ronen Palan (2009) - « Les paradis fiscaux »
(7) Alternatives Economiques, le 11/03/2009 - « La présence des entreprises du CAC 40 dans les paradis fiscaux »

 

Nombre de filiales offshore, par ordre décroissant, et pourcentage du nombre total de sociétés dans le groupe – BNP Paribas (189/23%), LVMH (140/24%), Schneider (131/22%), Crédit Agricole (115/19%), PPR (97/17%), Banque Populaire (90/9%), France Télécom (63/24%), Société Générale (57/17%), Lagardère (55/11%), Danone (47/23%), EADS (46/19%) Peugeot (39/11%), Carrefour (32/6%), Pernod (32/24%), Cap Gemini (31/24%), Unibail (31/20%), Axa (28/22%), Michelin (27/18%), Air liquide (22/8%), Essilor (22/10%), L'Oréal (22/9%), Bouygues (18/18%), Sanofi Aventis (18/14%), Renault (16/11%), Dexia (15/33%), Accor (11/11%), Lafarge (11/12%), Saint-Gobain (11/14%), GDF Suez (9/13%), EDF (8/12%), Veolia (8/7%), Alstom (6/15%), Alcatel-Lucent (5/14%), Vallourec (5/8%), Suez Environnement (4/10%), Vivendi (4/11%), Auchan (3/5%), Arcelor Mittal (1/13%), Banque postale (1/6%)


Pour Air France-KLM, STMicroelectronics, Total et Vinci, pour lesquelles les informations ne sont pas disponibles


(8) Le Figaro, le 28/09/2009 - « BNP ferme ses filiales dans les paradis fiscaux »

 

« (…) Invité d'Europe 1 ce lundi matin, Baudouin Prot, directeur général de la BNP Paribas a déclaré que la banque allait fermer ses filiales dans les paradis fiscaux qui resteront sur la liste grise. ‘ Nous avons décidé de fermer nos filiales dans les paradis fiscaux (...) qui figurent sur la liste grise de l'OCDE. Concrètement cela devrait représenter une demi-douzaine de sociétés ’. Et de préciser que BNP Paribas va ainsi quitter le Panama et les Bahamas … »

 

(9) Le Monde, le 09/07/2008 - « Les investissements en Chine illustrent l’ampleur des flux transitant par les paradis fiscaux »


Les dix premier investisseurs en Chine en 2007, en milliards de dollars : Hong-Kong (27,7), Iles Vierges Britanniques (16,6), Corée du Sud (3,7), Japon (3,6), Singapour (3,2), Etats-Unis (2,6), Iles Caïmans (2,6), Samoa (2,2), Taïwan (1,8), Ile Maurice (1,3)

 


 

Illustration : Image extraite du site LeJournalDuNet

 

 

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Sun, 21 Feb 2010 16:58:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-pirates-des-caraibes-et-d-ailleurs-45388875.html Le sérail http://www.marc-aragon.net/article-pirates-des-caraibes-et-d-ailleurs-45388875-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Agences de notation]]> http://www.marc-aragon.net/article-agences-de-notation-44952440.html

NotateursDeux mois avant sa chute, le géant transalpin du lait Parmalat arborait encore le fameux triple A, ce sésame de solvabilité qui lui avait permis de crocheter sept milliards d’euros sur les Marchés au cours de la décennie passée. Rien ne manquait à la panoplie de ce goliath qui eût assombri les reflets de son excellence financière, ni la myriade de sociétés offshores destinées à brouiller la piste, ni la comptabilité créatrice, travaillée à la pince-monseigneur, pour soulager le bilan. A l’image d’un Arthur Andersen expertisant les comptes d'EnronTake the money Enron

(…) « Nous jugeons que la période actuelle offre une opportunité très rare d'acheter les actions d'une firme qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel. Nous sommes sûrs que les on-dit négatifs autour de l'a compagnie sont faux, non fondés sur des éléments concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des investisseurs ». Cette apologie titrée « Still the best of the best », rendue publique le 9 octobre 2001, fut l'édifiante contribution de la banque Goldman Sachs à la gloire de la société Enron, deux mois avant sa chute. Arthur Andersen, qui expertisait les comptes, n'avait rien trouvé à y redire (…)

, les cabinets Grant Thornton, de 1990 à 1999, puis Deloitte-Touche
1, certifièrent ceux de la mamma parmesane sans broncher ; quelques banques d’affaires de premier plan, comme Bank of America ou Deutsche Bank, furent de ce savant jeu de fumée, mais aussi Citigroup, qui se fit remarquer en portant sur les fonts baptismaux une société-écran à l'intitulé de circonstance : Buconero, « trou noir » en italien 2 ! Le 22 janvier 2004, le défunt à peine froid, les carabiniers milanais firent irruption dans les bureaux de Standard and Poor’s, l’agence de notation qui avait auréolé Parmalat, pour savoir comment tout cela était possible.

 
 

Dans l’entrelacs d’intérêts croisés où chacun s’oblige, et parfois regarde ailleurs, les agences de notation veillent et comptent les points. Elles sont du sérail depuis la seconde moitié du XIXème siècle, quand l’Amérique entreprit sa conquête de l’ouest à toute vapeur, semant au passage banquiers et commanditaires qui suaient à suivre ce train d’enfer : en mal de capitaux, les sociétés ferroviaires se tournèrent vers le marché obligataire pour alimenter la machine. La floraison d’emprunts qui s’ensuivit fit vite émerger le besoin de mieux distinguer le bon grain de l’ivraie. En 1868, Henry Poor publia les premières statistiques financières indépendantes ; en 1908, John Moody osa les premières notations de crédit 3 ; en 1913, John Fitch leur emboîta le pas. Ainsi naquirent peu ou prou Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings, trois des agences de notation oligopolistiques 4 parmi la centaine opérant dans le secteur. Leur objet est resté inchangé : jauger les émetteurs, estampiller les titres, et proposer des perspectives sur l’évolution possible de ces cotations à moyen terme. Le reste n’est que poésie : car, outre les notations d’autorité, commises sur la base d’informations publiques, la notation est généralement sollicitée par l'émetteur et payée par lui. Ainsi ce meilleur des mondes, impartial et droit dans ses bottes, n’échappe-t-il pas à l’ordinaire du conflit d’intérêts 5-1, sous l’œil vitreux des régulateurs !  

 

La fièvre spéculative qui précéda l'e-krach montra tout ce que les Marchés comptaient d’aveugles, à perte de vue. Anesthésiée par les milliards qui tourbillonnaient, la loge financière prit congé du réel : analystes financiersConvictions acheteuses

(…) La hausse est l'essence du Marché, son fonds de commerce. Dans l’univers financier empli de perspectives radieuses, c’est-à-dire de commissions, de mandats et de plus-values, le pessimisme est une denrée ruineuse. Nul ne doit meurtrir la prospérité de tous, qui est au coin de la rue ! Sans cesse ni répit, les indices doivent progresser, battre des records, enthousiasmer les acteurs, frapper les consciences pour alimenter la machine en argent frais. Car les investisseurs nouveaux, recrutés au vent, ne manifestent d’intérêt que pour l’augmentation prochaine des prix ; ils n’ont qu’une vague idée de la valeur à long terme des actifs qu’ils acquièrent (…)

, auditeurs, experts et autres mouches du coche attestaient du boom, et nul ne douta plus du renouveau des âges. Les agences de notation ne déparèrent pas dans ce tableau idyllique, distribuant à l’envi leurs incitations à l’achat : entre 1997 et 2000, plus de 90% des notes attribuées étaient positives
6, au mépris de l’endettement considérable auquel s’exposaient les démiurges de la nouvelle ère : 29,3 milliards de dollars pour Worldcom, le plus gros failli de l’Histoire, 12,4 milliards pour Global Crossing … Enron par exemple, plus (mal)faisan(t) que dot.com mais de ce temps, ne vit Moody’s dégrader sa dette long terme que le 29 octobre 2001 ; et ce n’est que le 28 novembre, soit moins d’une semaine avant son trépas, que l’agence Standard and Poor’s réduisit enfin la cote de crédit de l’électricien à de la pacotille, suivie le lendemain par ses consœurs. Pareille cécité, si fraternellement partagée, ne pouvait qu’elle ne débouchât tôt ou tard sur un commencement de flair pour les affaires générales. A l’été 2002, alors que les indices boursiers avaient déjà perdu 40%, les agences de notation, qui n’auraient su davantage faire fi sans déchoir, rallièrent la commune opinion, celle du désastre.

 

Aux appels à l’éthique et à la transparenceLa transparence : et après ?

Voici revenu le temps de l’éthique, celui de la transparence et de la vérité qui commandent toute la noblesse de l’action humaine. Quelques préceptes moraux de cette nature, que l’on avait mis sous le tapis en ces années d’euphorie boursière, refont ainsi surface à l’heure des mécomptes. La débâcle financière, doublée d’une apoplexie bancaire, triplée d’une crise économique, réveille subitement en nos consciences cet obsédant désir de moralisation des affaires, et nous percevons ce dessein comme un viatique obligé à la sortie de crise (…)

, coutumiers des lendemains de crise, succéda le Credit Rating Agency Reform Act, en 2006, qui délégua la régulation des agences de notation locales à la SEC, le gendarme de la bourse américaine. La myopie de l’institution vis-à-vis des précédents carnages financiers n’augurait cependant rien qui rassurât tout à fait. Bientôt, telle la baronne de Nucingen forcée de mener grand train car elle avait beaucoup de dettes, les ménages américains se répandirent dans le crédit, fouettés par la bulle immobilière qui permettait qu’on réempruntât sur le surplus de valeur des logements
7. La titrisation battit son plein, jusqu'à contaminer les couches les moins solvables de la population. Le génie financier fit le reste : les agences de notation compatirent, qui donnèrent massivement du triple A à des dérivés de crédit qu’elles aidaient en outre à structurer  5-2 ! Près de 55% de ces produits obtinrent la cotation maximale contre seulement 2,5% à la dette d’entreprise ! Et plus de trois dérivés sur quatre furent logés dans le segment le mieux noté 8. La fleur des pois était enfin éclose, et chacun sut en extraire tout le miel : Moody’s y réalisa 44% de son chiffre d’affaires en 2006, et jusqu’à 53% au premier trimestre 2007 9. Nul ne s’interrogea davantage sur cette quintessence absconse : accréditée à grande échelle par les notateurs, la titrisation assermentée flamba, jusqu’à l’ippon.

 

Voici enfin la notation des Etats, qui n’est pas d’une meilleure eau. Le trauma contemporain le plus significatif sur la solvabilité souveraine, celui des embarras monétaires de la fin du siècle dernier, montra assez les limites des examinateurs : à l’exception de la Thaïlande, aucune des nations impliquées dans la crise asiatique ne fut dégradée avant le collapsus. La crise mexicaine intervint fin 1994 mais le Mexique ne fut pas disgracié avant le 10 février 1995 par Standard and Poor’s, et Moody’s ne changea pas son appréciation 10 ! Bah, notation des entreprises, des emprunts ou des nations, c’est égal : hors les arrangements comparses qui sont de toutes les époques, la mitraille déjoue toujours les approches théoriques qui prévalent en temps de paix. Ainsi le réel navre-t-il les modèles d’évaluation mathématiques, généralement browniens, pensés dans un univers lisse, sans à-coups ni à-pics, celui de l’aléatoire apprivoisé ou du hasard bénin 11, qui nobélisèrent tant de fétichistes de la courbe en clocheLa courbe en cloche sonne Wall Street

(…) Au début du XXe siècle, Louis Bachelier, un jeune mathématicien français qui étudiait les variations de prix des bons du Trésor, nota que celles-ci se dispersaient avec régularité autour d’une occurrence centrale. L’histogramme qu’il traça prit la forme de la fameuse courbe de Gauss-Laplace, dont le contour est celui d’une cloche renversée. Il postula que les cours baissaient ou montaient à égale probabilité, tels un dé qui roule. Ce modèle, dit de « marche aléatoire », dormira un demi-siècle avant d'être exhumé par Paul Samuelson en 1954. La science du risque s'en empara, et ne manqua pas d'en rajouter (…)

. En particulier, Moody’s établit ses grades à l'aide d'un modèle appelé « KMV », basé sur ces processus d’école, assagis, qui minorent le risque et conduisent finalement à surcoter la notation. Les chercheurs nous disent que d’autres calculs sont possibles, peut-être meilleurs sur la durée
12. C’est à voir : les formules les mieux huilées se heurtent toujours au sens pratique des hommes, qui eux comptent l’argent.

 

Mi-juillet 1929 déjà, trois emprunts sur quatre figuraient encore dans le segment le mieux noté des agences du moment, Fitch, Moody, Poor et Standard 13. Comme on le voit, le fourvoiement est de toutes les époques, et sa constance granitique ! Point de solutions en l’état actuel, sauf à ce qu’une instance internationale du type FMI vienne à superviser le secteur. Voire même, s’en saisisse tout à fait.  

 

 


 

(1) Michel Aglietta – Antoine Rebérioux (2004) - « Dérives du capitalisme financier »
(2) Victoria Turbia (2007) - « Comment échapper aux scandales financiers ? »

 

Page 44 - « L’utilisation de sociétés fictives a aussi été le fait de Parmalat. L’une d’entre elles s’appelait Buconero, trou noir en italien. Elle n’appartenait pas à Parmalat mais à Citigroup. Buconero était officiellement un véhicule d’investissement crée par la banque pour monter un partenariat avec Parmalat. Buconero et Citigroup ont toutes les deux apporté de l’argent à une filiale de Parmalat basée en Suisse, Geslat. Mais la seule activité de Geslat a ensuite été de prêter de l’argent à des filiales de Parmalat … »

 

(3) Gérard-Marie Henry (2003) - « 100 questions sur la mondialisation »
(4) L’Express, le 01/08/2002 - « Les agences de notation en procès »

 

 « Pour exercer ce métier, l'agrément de la Securities and Exchange Commission (SEC) est indispensable. En 1975, afin de garantir la probité et la qualité des agences de rating (notation, en français), la plus haute autorité boursière américaine a créé un label. Standard & Poor's, Moody's et Fitch l'ont décroché, mais, en vingt-sept ans d'existence, rappelle Lawrence White, professeur à l'université de New York et l'un des meilleurs analystes de la profession, le petit club a, en tout et pour tout, admis quatre nouveaux membres. Et, par le jeu des fusions, ils ont tous été absorbés par Fitch. Depuis sa création, cette certification s'est ainsi muée en véritable barrière protectionniste, limitant l'entrée de nouveaux venus ».

 

(5) Paul Jorion (2008) - « L’implosion »

 

Page 221 – « Au printemps de 2008, les rehausseurs de crédit se trouvaient toujours sur le fil du rasoir : les plus importants d’entre eux étaient parvenus à se recapitaliser, mais jamais à la hauteur du risque encouru. Les rapports entre eux et les notateurs avaient monté d’un cran dans l’acrimonie. MBIA s’était rebiffée contre la notation que Fitch lui accordait, et avait enjoint au notateur de s’abstenir dorénavant. Fitch avait répondu que s’il s’agissait d’une question d’argent, il décernerait les grades gratuitement ! MBIA n’avait pas apprécié la plaisanterie et avait réclamé les données qu’elle avait communiquées au notateur, sur quoi celui-ci avait déclaré qu’il n’avait pas besoin de celles-ci pour continuer de noter. Et ainsi de suite … »  

 

Page 130 - « … Les agences sont rémunérées pour deux types de services distincts : elles aident les firmes émettrices à structurer ces obligations, et (…) elles fixent les seuils auxquels des déclencheurs permettent à des fonds de réserve d’être réallouées à des tranches déficitaires : elles émettent ensuite une opinion quant au garde de crédit (AAA, AA, A, BBB, etc) que cette obligation mérite. Il y a là bien entendu, une apparence de conflit d’intérêts, puisque la rémunération par le client pourrait encourager au laxisme dans la notation … »


(6) Vincent Almond (2003) - « Les mensonges de la Bourse »
(7) Cette facilité est désignée dans la littérature anglo-saxonne sous le vocable de « piggyback
»
(8) Financial Times, le 16/08/2007 - « Fitch ratings »
(9) Frédéric Lordon (2008)  - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »

(10) Journal of Banking & Finance, le 10/08/2005 - « Sovereign credit ratings : guilty beyond reasonable doubt »
(11) Expressions respectives de Paul Jorion et Benoît Mandelbrot
(12) Le Nouvel Observateur, le 09/10/2008 -
« Un krach des maths »

 

« (…) Avec François Quittard-Pinon, de l'université de Lyon-I, Olivier Le Courtois a recalculé un ensemble de probabilités de défaut de remboursement établies par Moody's sur la période 1920-1996. Dans ce nouveau calcul, les deux professeurs de finance ont utilisé un processus dit de Lévy qui permet d'introduire les risques extrêmes dans la modélisation. Résultat : ‘ Notre modèle prédit, sur le court terme, un risque de faillite jusqu'à 5 fois plus élevé que les modèles classiques, dit Olivier Le Courtois. Et la comparaison avec les données historiques montre que notre calcul n'exagère pas les risques, ce sont les modèles classiques qui les sous-estiment ‘ » 

 

 

(13) Richard Levich (2002) - « Ratings, rating agencies and the global financial system »

 




Illustration
: Image extraite du blog Gaiaeconomics
 

 

 

 



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Sun, 14 Feb 2010 22:03:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-agences-de-notation-44952440.html Le sérail http://www.marc-aragon.net/article-agences-de-notation-44952440-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Les Etats dans la tourmente]]> http://www.marc-aragon.net/article-les-etats-dans-la-tourmente-44454691.html  

 

Les Etats dans la tourmenteLe 15 avril 2002, le juge-arbitre Standard and Poor’s fit un sort au Japon millénaire en abaissant la note de sa dette souveraine : la deuxième économie mondiale, en plein tsunami déflationniste, y perdit son bâton impérial, un triple A. Ce coup d’éclat redora pour un temps le blason d'agences de notation en mal de crédibilité, qui reconquirent là un supplément d’âme après avoir été frappées de cécité durant les crises monétaires des années 1990 1, comme elles le furent encore une décennie plus tard dans l’ivresse de la titrisation. Enhardie, et au comble de l'audace, l’une d’entre elles alla même le 7 décembre 2004 jusqu’à penser l’éventualité d’une dégradation de la cote de crédit des ... Etats-Unis d’Amérique ! Frisson général ! « En l’absence de notre puissance militaireDollar : le roi empire

(…) Premier créancier sous Dwight Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel s'adjugea la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; bientôt, les vassaux périphériques s'insinuèrent dans le jeu, hâtant la désindustrialisation du maître et son éco-dépendance. La machine à consommer se mit à galvauder l'épargne des ménages, plus cigales que fourmis. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, Walker Bush hâta le tout : les déficits explosèrent, le dollar chuta et l'endettement explosa. Le billet vert n’a pas fini de pâtir, et le monde avec : l’Empire n’a plus la cote, ni les moyens (…)

une décote de la qualité de notre crédit serait une affaire allant de soi 2 » surenchérit William Gross, l’un des caciques de Pimco, le plus gros fonds obligataire du monde. Bah, l’embellie des affaires relégua bientôt ces drôles d'intentions aux réserves. Puis l'apoplexie économico-financière remit quelques Etats au centre du jeu. Les seconds couteaux d’abord.
  

Ah, tant de génuflexions devant le Marché ne sauraient cacher de quelle boutique les uns et les autres sont balayeurs ! Les agences de notation, qui arrosèrent d’essence tous les dérivés de créditABS, CDO et consorts

(...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…)

 passant à portée en les estampillant AAA, peinent aujourd’hui à masquer la véritable origine des départs de feu qui incendièrent la planète, mirent un pays sur deux en récession, cinquante millions d’hommes et de femmes au chômage, nonobstant les plans de relance milliardaires qui minèrent les déficits. Alors on tergiverse, on fait mine, on clame tambour battant que la note souveraine des Etats-Unis, grand ordonnateur du collapsus et premier exportateur mondial de scandales financiers, pourrait être réexaminée d’ici trois à cinq ans
4, probablement entre l’Epiphanie et la Chandeleur, ou peu après. Qui osera ? On s’agite aussi auprès de l’Angleterre, mâle alpha du Marché-roi semble-t-il plus accessible, l’un des derniers pays européens à ne pas être sorti de la récession, qui fut plus nettement montrée du doigt par l’agence Standard and Poor’s en mai 2009 3 mais demeurée indemne à ce jour. En réalité, on incrimine mieux l’Islande ou l’Irlande, les îles artificielles et les tours pharaoniques de Dubaï ! La machine à prétexte tourne à plein, relayée par une doxa libérale qui ne sait penser hors d’elle, toujours prompte à honnir les Etats tandis qu’ils ont sauvé la mise. Et agonir l’euro au passage.

 

En 1992, George Soros mena un raid meurtrier sur la livre anglaise qu'il expédia d'un trait hors du Système Monétaire Européen. Son compère Jim Rogers, un financier britannique à l’insularité distraite, avec qui il créa le fonds QuantumMagie financière aux Caïmans

Apatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier. Vingt ans après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds visant à couvrir et valoriser les capitaux de donneurs d'ordre fortunés : des millions de dollars d'abord, et bientôt des milliards ! Malgré d'épiques fiascos, comme LTCM, l'ardeur financière, mue par l'irrépressible fascination du gain et l'abondance de liquidités, hâta la suite : quelque 9.000 fonds de cette eau fraient aujourd’hui, dans le secret de paradis fiscaux aussi exotiques qu'impénétrables (…)

, déclara en janvier 2009 qu’il « n’investirait plus d’argent au Royaume-Uni car la livre [était] finie ». Et de rappeler qu’avec quelque cent milliards de livres achalandées pour recapitaliser les banques et stabiliser le système financier, la dette, qui pesait 40% de la richesse nationale il y a trois ans, pourrait atteindre les 100% d'ici à trois ans
5. Nul bien sûr ne se réjouira des vicissitudes d’un voisin quand les siennes propres sont en maraude, mais parions ici que les eurolandais se réjouiraient d’accueillir l’un des piliers du Continent. Pour l’heure, les Marchés n’ont d’yeux que pour l’Amérique et le dollar, en contrepoint de la Chine, et déjouent l’Europe. Et puisque l’on ne saurait plus attaquer la drachme grecque, l’escudo portugais ou la peseta espagnole pour provoquer leur dévaluation et empocher la mise à la hongroise, alors les émules de George Soros, activistes spéculatifs et autres hedge funds, déroutent leurs offensives sur la capacité de ces Etats à emprunter, c’est-à-dire finalement sur la cohésion monétaire européenne. L’orchestration plus ou moins consentie de la panique ne manque ni de porte-voix ni de collatéralités possibles pour faire tâche d’huile.

 

Que disent les chiffres ? Pour la Grèce, ils sont assurément mauvais, avec une dette publique s’élevant fin 2009 à 272,3 milliards d’euros soit 113,4% du PIB ; pis, le projet de budget pour l’exercice 2010 prévoit une dette de 294,95 milliards, soit 120,8% du PIB 6 ! Pour autant, les Marchés internationaux n’ont pas montré l’angoisse qu’on leur prête aujourd’hui en sur-souscrivant récemment un empruntDes obligations à taux très variables

(…) Voici la première banque du monde, le Marché ! Les capitaux, indécis et versatiles, y cherchent une allocation optimale, tourbillonnent ici et là, plus ou moins aguichés, hésitent encore puis fixent enfin leur dévolu sur telle ou telle autre destination. En se substituant aux institutions financières et en démultipliant les capacités de financement, le Marché participe ainsi à la marche des entreprises et des nations. N’étaient-ce ses déviances, cette désintermédiation mettrait dans le mille. Les agences de notation règlent le ballet de cette dette. Le risque de défaut ainsi calibré produit alors un taux d’intérêt que l’emprunteur soumet aux prêteurs selon la qualité de sa propre signature et la conjoncture générale du moment … (…)

 grec de 8 milliards d’euros payant 6,2% l’an
7. Le Portugal est mieux loti : la dette publique atteint néanmoins 76,6% de son PIB pour 2009, projetée à 85,4% pour 2010. L’Espagne quant à elle, quatrième économie de l’Euroland, affiche une dette publique à hauteur de 55,2% de son PIB en 2009, filant vers quelque 74,3% du PIB en 2012 8. Plus généralement, l'institut Eurostat rapporte que la dette publique de l’Union Européenne s’élevait en 2008 à 61,5% du PIB et 69,3% pour la zone euro 9. Mais rien ne vaut qui ne se place sans la perspective américaine : selon le dernier chiffre officiel publié par le département du Trésor, la dette publique dépasse désormais 12.000 milliards de dollars, soit près de 90% du PIB étasunien ! L’agence de notation Fitch peut donc à juste titre estimer que « l’Etat américain reste encore exceptionnellement solvable 10 ». Et les Marchés de s’inquiéter pressamment de la tournure que prendront les évènements lorsque le menu fretin grec, portugais ou espagnol aura traversé l’Atlantique.   

 

A l’évidence, le grand soir, s’il a lieu, viendra d’Amérique, coeur de l’innovation financière et épicentre mondial du système. Les gesticulations actuelles autour de la dette souveraine de quelques Etats, honorables quoique de second plan, ne sont que l’ordinaire de Marchés toujours prompts à s’enflammer pour la dernière affaire qui trotte. La dramaturgie qui pave le quotidien économico-financier sert les intérêts des faiseurs d’opinion, qui ont à dire, et des faiseurs d’argent, qui ont à gagner : le calme plat n’est assurément pas meilleur pour les Marchés qu’il ne l’est pour la marine à voile ! Certes, s’il n’est pas question de méjuger ici la responsabilité des nations dans la gestion de leurs affaires, ni l’inquiétude que peut susciter l’état de certaines finances, encore faudrait-il ne pas ignorer qui fut requis pour mettre la main à la poche, et de combien, afin de renflouer les bateaux ivresLes dieux d’Epicure

(…) N’étaient-ce les dramatiques intermèdes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une noire fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge à l'aune des vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, crise des caisses d’épargne américaines et chute du Nikkei ; 1994, krach obligataire aux Etats-Unis ; 1995, banqueroute de la Barings ; 1997, premier volet de la crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième volet (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003, apoplexie de l'e-Economie ! Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés (…)

 ! Et s’interroger aussi sur la nature profonde d’un credo libéral qui escamote milliards après milliards et se paie tant sur la bête ! Va pour la Grèce, le Portugal, l’Espagne et consorts, mieux désignés que la Californie, huitième puissance économique mondiale, qui brille de mille feux mais ne reluit d’aucun, pour servir la thématique des Etats impécunieux. En fait, l’économie convalescente, qui peine à sortir des miasmes de la crise financière, est encore embourbée. Quelques anticipations boursières pourraient bien avoir été trop hâtives. Alors, on corrige.

 

Ce qui a précipité la crise nous dit Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie et grand pourfendeur du dogme ultralibéral, c’est que « les marchés n’étaient ni efficients ni auto-correcteurs, et maintenant ce sont tous les segments de la société qui doivent en payer le prix astronomique, qui se chiffre en milliers de milliards de dollars 11 ». En sorte qu’il n’est pas si sûr que les Etats, constamment vilipendés par les gardiens du temple, jusque dans leurs actions les plus communes, aient encore le goût de sauver ce krach-system. Ils pourraient tout simplement finir par ne plus en avoir les moyens.

 

 


 

(1) Journal of Banking & Finance, le 10/08/2005 - « Sovereign credit ratings : guilty beyond reasonable doubt »

 

« … A l’exception de la Thaïlande (note abaissée de A2 en A3 le 8 avril 1997), aucune des nations impliquées dans la crise asiatique ne fut dégradée avant le collapsus. La crise mexicaine intervint fin 1994 mais le Mexique ne fut pas dégradé avant le 10 février 1995 par Standard and Poor’s (et Moody’s ne changea pas son Ba2) … »

 

(2) Paul Jorion (2009) - « La crise du capitalisme américain »
(3) Le Journal des Finances, le 28/05/2009 - « USA : la dette publique américaine garde sa note AAA »
    

 « … La note AAA accordée à la dette publique américaine des Etats-Unis n’est pas menacée dans l’immédiat. C’est ce qu’a indiqué un analyste de l’agence de notation Standard & Poor’s jeudi, cette même agence qui avait fait frémir les marchés américains en décidant la semaine dernière d’abaisser la perspective AAA sur la note de la Grande-Bretagne (…) Le maintien de la note AAA pour les Etats-Unis a également été confirmé par une autre grande agence de notation. Selon Moody’s, même avec la détérioration significative de la position débitrice du gouvernement américain, sa note a une perspective stable et il conserve les attributs d’un pays souverain noté AAA (...) L’agence n’exclut pas de revoir sa position à plus long terme, mais elle va d’abord attendre de voir comment la politique budgétaire et économique du pays évoluera après sa sortie de récession (…)

 

(4) Le Journal des Finances, le 12/01/2010 - « Wall Street retombe dans le rouge »

 

« … Le risque d’une remise en cause de la note souveraine «triple A» des Etats-Unis à court terme est «minime» mais l’augmentation de leur dette pourrait avoir des conséquences défavorables d’ici trois à cinq ans selon l’agence de notation Fitch Ratings. A horizon de 18 mois, les Etats-Unis conserveront leur notation AAA avec perspectives stables »

 

(5) Performance Bourse, le 27/01/2009 - « Jim Rogers annonce la fin de la livre sterling »

(6) Challenges, le 10/12/2009 - « La dette de la Grèce atteint 300 milliards d’euros »
(7)
Coulisses de Bruxelles, le 25/01/2010, Jean Quatremer - « Les marchés s’arrachent la dette grecque »

 

« La Grèce vient de lancer une obligation à 5 ans pour se financer. Vu l’ambiance actuelle sur les marchés, l’opération s’annonçait périlleuse. Or il n’en est rien. Aujourd’hui, la demande (le « livre d’ordres ») a atteint 25 milliards d’euros, ce qui est absolument considérable selon les spécialistes du marché de la dette souveraine. Mieux : il semblerait que les vendeurs à découvert, ceux qui spéculent sur l’effondrement de la Grèce renoncent à leur position vendeuse, le marché ne les suivant pas… Ce niveau de demande montre clairement que les investisseurs n’envisagent pas sérieusement un défaut de la Grèce, même si elle doit payer plus cher pour se financer. Au final, la Grèce émettra 8 milliards d'euros avec un rendement fixé à 6,2 % … »


(8) L’Express, le 04/02/2010 - « Economie : Espagne et Portugal sur le grill »
(9) Eurostat –
Bulletin 56/2009 du 22/04/2009

 

PIB 2008, en millions d’euro en gras, sinon dans la monnaie locale : Euroland 16 (9.274.550), Union Européenne 27 (12.506.693), Belgique (344.705), Bulgarie (66.728 BGN), République Tchèque (3.705.868 CZK), Danemark (1.739.700 DKK), Allemagne (2.492.000), Estonie (248.149 EEK), Irlande (185.721), Grèce (242.946), Espagne (1.095.163), France (1.951.315), Italie (1.572.243), Chypre (16.949), Lettonie (16.243 LVL), Lituanie (111.499 LTL), Luxembourg (36.662), Hongrie (26.499.999 HUF), Malte (5.665), Pays-Bas (594.608), Autriche (282.202), Pologne (1.271.715 PLN), Portugal (166.197), Roumanie (503.959 RON), Slovénie (37.126), Slovaquie (67.331), Finlande (186.164), Suède (3.157.832 SEK), Royaume-Uni (1.442.921 GBP)

 

Dette publique 2008 rapportée au PIB local : Euroland 16 (69,3%), Union Européenne 27 (61,5%) – Dans l’ordre croissant : Estonie (4,8%), Roumanie (13,6%), Bulgarie (14,1%), Luxembourg (14,7%), Lituanie (15,6%), Lettonie (19,5%), Slovénie (22,8%), Slovaquie (27.6%), République Tchèque (29,8%), Danemark (33,3%), Finlande (33,4%), Suède (38,0%), Espagne (39,5%), Irlande (43,2%), Pologne (47,1%), Chypre (49,1%), Royaume-Uni (52,0%), Pays-Bas (58,2%), Autriche (62,5%), Malte (64,1%), Allemagne (65,9%), Portugal (66.4%), France (68%), Hongrie (73,0%), Belgique (89,6%), Grèce (97,6%), Italie (105,8%)

 

(10) La Tribune, le 11/01/2010 - « Le triple A de la dette des Etats-Unis pourrait être menacé »
(11) Courrier International, du 04 au 10/02/2010, citant Newsweek - « Quand les économistes revoient leurs copies »

 


 
Illustration : Le Parthénon sous la grisaille

 

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Sun, 07 Feb 2010 14:56:00 +0100 http://www.marc-aragon.net/article-les-etats-dans-la-tourmente-44454691.html Chroniques http://www.marc-aragon.net/article-les-etats-dans-la-tourmente-44454691-comments.html#anchorComment
<![CDATA[Hasard et multitude]]> http://www.marc-aragon.net/article-34446893.html
 

Dans le continuel cheminement vers les cimes que la compétition fait éclore, qui entraîne l’âme d’une émotion vers une autre, rien ne vaut plus dorénavant qui ne stupéfie l’opinion jusque dans les moelles. L’époque n’est pas au sacre de la multitude, sans éclat de gloire et tant éloignée de resplendir : la mode est à magnifier les gagnants, et certains sont de ces chefs-d’œuvre qu’on ne bâcle pas ! Partout, en tout présentoir où se vend du temps de cerveau disponible 1, on loue les success stories, on flatte les lauréats, on propose une tribune à ces conquistadors des temps modernes, et leurs prouesses sont contées par le menu dans des biographies complaisantes. C’est la coutume, et la Bourse n’y échappe pas : rien n’émerveille davantage en effet que l’argent, qui proportionne l'intelligence ! Les virtuoses de la plus-value sont confessés, leurs confidences et le dithyrambe publiés sans languir. S’interrogerait-on sur la clairvoyance de ces divas qu’on s’apercevrait bientôt combien le cimetière des traders boursiers est copieusement garni. Tant ils étaient nombreux au départGéant casino

(…) Dans l’enchaînement confus des cours, chacun a sa chance : aucun pronostic n'est irrationnel à court terme tant la cyberplanète boursière paraît n'obéir à aucune règle permanente. Ceci permet à certains, qui opinent avec d'égales chances de réussite que tous les autres, d'obtenir à l'occasion des succès remarqués. Et à tous les gobe-mouches de s'illusionner sur la vista des précédents. Quelques coups gagnants ne suffisent hélas pas : les traders d’exception sont généralement des survivants issus de la multitude qui trépigne : on se presse de publier leurs exploits, on relate leurs faits et gestes, on explique leurs méthodes. Celles-ci cessent alors de marcher (…)

.

« En trois ans, mon portefeuille est passé de 760 euros à un million d’euros avant impôt. Mon mode de vie n’a pas beaucoup changé pour autant 2 ». Sylvain Duport, ce trader qui remporta deux fois consécutivement les Trophées Capital de la Bourse, en 2004 et 2005, n’a donc pas perdu le goût du pain. Ni son éditeur, celui des affaires, qui fit ses choux gras en éditant chèrement le parcours du champion 3, sans que quiconque retînt quoi que ce fût dudit missel qui l’enrichît à son tour. Rien ne pouvait en effet transpirer d’un art si personnel, que l’auteur résume en peu de mots : « Je continue à penser que les critères de valorisation des actions ne veulent pas dire grand-chose : en Bourse, tout reste possible. Il faut faire appel à l'intuition comme à la technique 2 ». Ainsi en va-t-il de nos réussites, ou de nos plus-values, qui sont autant de preuves de notre discernement ou de notre savoir-faire, tandis que nos échecs relèvent toujours d’une traverse du destin, ou de la part aléatoire des processus boursiers. Face je gagne, pile quelle malchance 4 ! Les Marchés purement haussiers, notamment ceux de l’époque, qui exténuent la probabilité baissière, sont fortement sujets à ce genre d’illusion. Le gain y est connoté de maîtrise de soi, et le talent garanti d’origine. Quelques mirages, plus ou moins éphémères, peuvent alors apparaître en bonne normalité statistique. Puis le temps domine l’écart.

Quelques-uns avancent vers la lumière, et d’autres, qui font le gros de la troupe, vers la ruine. L’enthousiasme des rescapés n’a égal que le silence des disparus, qui ne comptent plus dans les statistiques, et se taisent. L’enrôlement de bleus est l’affaire des vestales du temple, qui s’y entendent pour nourrir le feu sacré. Voyez notamment Clickoptions, une filiale de la Société Générale, citée à l’arrière-plan dans l’affaire Kerviel 5, dont on ne sait plus si le métier est le jeu ou bien la finance
, qui ne craint pas d’afficher au jour le jour les gains parfois mirifiques de ses porte-drapeaux : des palmarès hebdomadaires et mensuels 6-1 affriolants attirent les traders comme les miroirs, les alouettes. D’avril à juin 2006, cette Maison organisa sa propre Trading Cup, richement dotée afin que nul n’en ignore. Cependant, contrairement aux concours du genre dont la gratuité dédramatise l’enjeu, ladite Coupe nécessitait l’apport personnel d’un capital de 500 euros non garanti. Face au danger et à un CAC plutôt baissier, les résultats et le plan marketing 6-2 piquèrent du nez : sur 406 classés, moins d’un sur dix termina positif ... Tant d’efforts pour arriver nulle part ! Hé quoi, le réel sait montrer la rareté des châteaux en Espagne, aussi bien que le trading hyperactif, gorgé de commissions, sa grande précarité. Quelques survivants que l’imprévisible a placé là surnagent, et leur talent n’est pas établi. On les voit mieux, c’est tout.

Ah l’empire du hasard ! L’Antiquité l’avait pressenti, qui représentait la déesse Fortune les yeux bandés, debout sur une roue, aventurant le sort. Plus tard, mais bien avant les Marchés, Machiavel attribua à la chance 50% du destin des hommes, tenant la ruse et la bravoure pour le solde. Mais l’ère moderne, déterministe, réfute le sort et associe toujours la réussite à la raison : nous n’admettons la part du hasard que dans l’échec, jamais dans le succès. En 1988, des chroniqueurs du Wall Street Journal, puis d’autres, élaborèrent un portefeuille d’actions en lançant des fléchettes sur la page Bourse : les « fonds fléchettes » rendirent assez bien, parfois mieux que le Marché lui-mêmePeut-on battre le Marché ?

(...) Voilà plus d'un quart de siècle que le Hulbert Financial Digest suit les scores des lettres d'information confidentielles proposant d’investir en Bourse. Les avancées ne sont pas évidentes. Son scénario favori consiste à imaginer un épargnant qui, chaque année, réinvestirait son portefeuille en répliquant celui de la championne de l’exercice précédent. En 1982, notre aspirant place 50.000 dollars en filant The Zweig Forecast, puis rejoue son tapis en 1983 sur On Markets ... Hélas, fin décembre 2002, son capital n’équivaut plus qu’à 18,27 dollars ! Tel qui réussit une année faillit les suivantes, voire disparaît tout à fait. La main passe. On ne bat pas durablement le Marché (…)

. Warren Buffett avait quant à lui imaginé un concours darwiniste d’envergure : 225 millions d’américains misant un dollar dans un pile ou face éliminatoire, et les gagnants remettant au pot dès le lendemain les gains amassés jusqu'alors. Vingt jours après, il ne resterait probablement plus que 215 joueurs à franchir le cap du million de dollars ! Alors, l’oracle d’Omaha 7 suppose qu’on demandera à ces gens d’exception d’écrire un livre expliquant comment ils ont transformé un dollar en un million en seulement vingt jours 8 ! Et de noter qu’un panel équivalent d’orangs-outangs n’eût pas accouché d’une moindre portée de singes savants. Ainsi, ce qui a l’apparence du talent et de la régularité n’est-il parfois que la conséquence du nombre 9.

Les Marchés boursiers sont l’univers de l’opinion, oublieux invétérés de la rationalité dont la doxa financière ne cesse de les parer. Et l’opinion est changeante ! L’avenir lui-même est imprévisible, et les lendemains boursiers en proie de surcroît aux manœuvres de l’espèce et aux dérapages incontrôlés du système ! Cette addition de paris improbables mène à un truisme : artefacts techniquesIllusions graphiques

(...) Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en tous lieux où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps n'est plus à Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continûment, dans la fureur des Marchés. Les pistoleros du trading ne sont pas hommes ni femmes à louvoyer outre plus (…)

 ou anxiolytiques fondamentaux en flanc-garde, c’est égal, des paris seront perdus 10 ! La mise, continûment risquée, expose alors les gagnants de la veille à l’apologue simiesque de Warren Buffett. De sorte que le profit antérieur d’un magicien des Marchés ou d’une institution, qui intéresse les faiseurs d’argent et les vendeurs de rêve, ne nous apprend rien au premier regard sur ces orfèvres, sauf à connaître la taille de la population dont ils sont issus. Ainsi, à l’instar de Nassim Taleb, philosophe du hasard, lui-même ancien de Wall Street, confierions-nous volontiers la moitié de nos économies au trader d’exception qui émergerait d’un groupe de dix personnes, et sûrement pas le premier centime à tout autre qui fût exfiltré de milliers de ses semblables 11. Car la vérité pourrait tout simplement être que ce survivant a eu de la chance. Quelques Michel-Ange du trading, qu’on peine à apercevoir, sont peut-être tapis ici ou là : le vrai talent ne dépend pas de coups de Bourse ni des caprices de la fortune. Il est durable.

Les temps de crise nous montrent combien les traders d’exception évoluent au même rythme que le nombre de débutants : les uns et les autres y sont moins nombreux. Tels, encore adulés la veille comme John Meriwether, ou tels autres comme Richard Bierbaum, météores du monopoly financier, qui avaient pu étourdir les foules au gré des épisodes spéculatifs, krachèrent avec les MarchésInventaire des détournements passés inaperçus

Voici une loi d'airain : les épisodes spéculatifs s’achèvent toujours par la multiplication des scandales, et cette mode trotte crescendo. Ainsi début 2008, Jérôme Kerviel prit-il sûrement une longueur d’avance à l’Internationale des traders fous ! En mars suivant, Bear Stearns fut immolée sur l’autel des pertes du subprime ; à l'automne on se hâta de sauver Freddie Mac et Fannie Mae, dont les cadres qui menaient grand train n’avaient pas eu l'heur de discerner la vraie nature de ces prêts pousse-au-crime ; Lehman Brothers n'eut pas cette chance et quitta urgemment les lieux. Sous les pavés, force ruines et déblais plus ou moins avouables (…)

. Rien n’est pérenne qui repose sur l’imprévisible : la multitude hasarde ses rescapés, puis les remplace ou non. L’avenir nous est définitivement celé.

 

 


 

(1) De Patrick Le Lay, PDG de TF1 en juillet 2004
(2) La Vie Financière, le 03 Novembre 2006 – « Sylvain Duport »
(3) Hervé Asparre, Sylvain Duport (2007) - «  Sylvain Duport : confidences d’un trader »

Sur son site Internet (www.edouardvalys.com/livre-sylvainduport.jsp), l’éditeur ne manque pas de battre le fer tant qu’il est chaud. Voici tel quel « Le quotidien d'un grand trader » dans ses comptes pour le mois de février 2006 (Bénéfices/Pertes exprimés en euros) : 15 février (+23.801) - 16 février (+73.400) - 17 février (+25.458) - 20 février (+51.924) - 21 février (-55.054) - 22 février (+26.504) - 23 février (+24.059) - 24 février (+56.000) - 27 février (+64.000), soit une moyenne de 30.000 euros de bénéfices par séance de Bourse. Qui dit mieux ? Ce virtuose du trading n’a pas a priori choisi de vivre de ses rentes : il semble qu’il ait été recruté peu après par le fonds Boussard & Gavaudan Asset Management LP, dont la holding mère Boussard & Gavaudan Holding Limited (BGHL) est domiciliée sur l’île de Guernesey.

 

(4) Mickaël Mangot (2005) - « Psychologie de l'investisseur et des Marchés financiers »
(5) LCI.fr, le 12/10/2008 - « Affaire Kerviel : que savait la hiérarchie de la SoGé ? »

 

« (…) L’avocate [Caroline Wassermann] cite également le cas des forwards contreparties face à ‘ Clickoptions ’ utilisées par Jérôme Kerviel alors qu'il ne pouvait statutairement le faire en tant que professionnel. Clickoptions est en effet une filiale de la Société Générale qui ne traite qu'avec les particuliers … »

 

(6) Site officiel de Clickoptions (www.clickoptions.com)

 

Rubrique Palmarès – Au cours des douze derniers mois, les dix meilleures performances hebdomadaires répertoriées font état de gains compris entre 27.158 et 66.504 euros ; le record mensuel courant (Février 2009) ressort à 120.372 euros.

 

Rubrique ClickReview - Le bulletin mensuel qui cornait la Trading Cup (N°28, Mai 2006), dotée d’un Boxster Porsche d’une valeur de 45.411 euros TTC, et de 10.000 euros aux vainqueurs mensuels, ne reparut plus avant mars 2007 où il reprit sa périodicité mensuelle. Nulle trace des résultats du jeu ne fut consignée dans aucun exemplaire de ce bulletin. Pour mémoire, sur 406 traders classés, 38 seulement affichèrent un gain (et encore le 38ème termina-t-il à +0,11%). Le 25ème réalisa une plus-value de 6,95%. Merci à quiconque en possession de résultats plus complets de me les adresser ...

 

(7) Surnom de Warren Buffett, investisseur boursier qui compte parmi les hommes les plus riches du monde
(8) Warren Buffet (1984) - « The SuperInvestors of Graham-and-Doddsville »
(9) Peter Bernstein (2000) - «  Des idées capitales »)  
(10) L’Expansion, du 15/02 au 01/03/2001 – Interview de Pierre-Noël Giraud – « Les Marchés financiers sont devenus ...»
(11) Nassim Nicholas Taleb (2005) – « Le hasard sauvage »

 


 


Illustration
: Dés qui roulent extrait du site Gambling Planet

 

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Fri, 31 Jul 2009 22:20:00 +0200 http://www.marc-aragon.net/article-34446893.html Mythes et Réalités http://www.marc-aragon.net/article-34446893-6.html#anchorComment
<![CDATA[Des obligations à taux très variables !]]> http://www.marc-aragon.net/article-34005151.html  

 

La crise financière, qui couvait de longue date, n’en finissait pas d’échauffer les esprits et bâtait mal pour les banques de Wall Street. Les masques tombèrent au printemps 2008 : en mars, on perdit Bear StearnsBear Stearns ou le génie financier

(…) Comme toujours, la rapidité de la chute surprit l'opinion ; en juin 2007, la banque d'affaires Bear Stearns avait certes publié des résultats détestables, mais sa communication fut assez obscure pour qu'on n'y discernât pas les relents délétères d'une crise plus profonde. James Cayne lui-même, maître des lieux, assez détaché du réel, ignora le danger, continuant d'alterner le golf et le bridge selon les humeurs du ciel. Le banquier de Madison Avenue, l'un des plus gros acteurs du moment sur le marché des prêts hypothécaires, fit alors l'objet d'importants appels de marge sur les positions de deux de ses fonds (…)

, en juillet Indymac, d’autres aussi, de moindre épaisseur mais du même sang. La haute finance éclairée, à qui une si longue habitude de l’affairisme et du pouvoir tenaient désormais lieu de lumière, vit les meilleurs des siens rendre l'âme. Lehman Brothers, que l’on soupçonnait d’insolvabilité, le souffle court, raide de dettes et de créances toxiques, périclita bientôt après, menaçant longuement d’une fin prochaine. En septembre, la messe bancaire étasunienne était dite, et ses miasmes se répandirent partout à l’entour. L’asphyxie qui avait exténué la finance étouffa l’économie en cinq sec. Car le crédit est aux affaires ce que le fer est au béton : il arme ses châteaux de sable et les tient debout. Les banques au tapis, le Marché prit le relais quand il apparut qu’il n’y avait plus rien à attendre des bailleurs de fonds. Les obligations corporate 1-1 refirent surface. Mais ce domaine est hautement réservé. No trespassing !

Voici la première banque du monde, le Marché ! Les capitaux, indécis et versatiles, y cherchent une allocation optimale, tourbillonnent ici et là, plus ou moins aguichés, hésitent encore puis fixent enfin leur dévolu sur telle ou telle autre destination. En se substituant aux institutions financières et en démultipliant les capacités de financement, le Marché participe ainsi à la marche des entreprises et des nations. N’étaient-ce ses déviances, cette désintermédiation mettrait dans le mille. Les agences de notation, qui, rappelons-le, cotèrent à l’unisson les dérivés de créditABS, CDO et consorts

(...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…)

 à l’égal des Etats les plus solvables 2, règlent le ballet de cette dette. Le risque de défaut ainsi calibré 1-2 produit alors un taux d’intérêt que l’emprunteur soumet aux prêteurs selon la qualité de sa propre signature et la conjoncture générale du moment. Le 13 novembre 2008, BMW Finance accepta de payer six points de pourcentage de plus que le rendement des emprunts d’Etat allemands : 8,875% ! Dans la foulée Metro Finance, noté BBB chez Standard & Poors, allongea le tir en lançant le 20 suivant, un emprunt rémunéré 9,375% ! Pour un peu, Finmeccanica Finance paraîtrait chiche, qui leva 750 millions d’euros en concédant seulement … 8,125% 3 ! Hélas, ces rendements somptuaires demeurent inaccessibles à l'épargnant : seuls les membres du sérail, et ceux de leur lignage, se partagent ces prébendes. Le commun est abonné à l’ordinaire.

La Bourse, peu ou prou ragaillardie, reprit du moral aux beaux jours, offrant aux investisseurs des perspectives attractives quoique risquées sur les actions, plus-values et rendements compris. Le marché primaire obligataire à destination des promoteurs institutionnels ne baissa cependant pas le niveau du service de la dette. Peugeot plaça le 10 juillet une émission de 750 millions d’euros portant un coupon annuel de 8,375%, « dans le cadre du renforcement de la liquidité du groupe et de l'étalement de sa dette 4 ». Trois semaines auparavant, les britanniques avaient fait mieux, renouant avec des obligations perpétuelles à fort rendement : Standard Chartered s’était fendu d’un 9,50% ! Mais le Crédit Agricole les surpassa tous : la banque verte annonça le 19 juin dernier un emprunt de 850 millions d’euros rémunéré à hauteur de 9,75%, porté via des banques privées en Asie et, « dans une moindre mesure, en Europe, auprès de particuliers fortunés qui apprécient un tel niveau de rémunération et privilégient le long terme 5 ». L’épargnant lambda appréciera, assez connu comme chacun sait pour mépriser de pareilles offres ! Et lui préférer mille fois l’émission obligataire de l’électricien tricolore EDF, cornée urbi et orbi par toute une armée de conseillers financiers aux ordres, chargés de vendre l’emprunt comme d’autres chantent le Salut : en chœur et allegretto. Un rendement de 4,50% valait bien cela.

Et la fête battit tant son plein qu’on amputa les agapes d’une semaine Quel spectacle ! Le ban et l’arrière-ban en brassières 6, convoqués pour la cause afin de ne rien hasarder, survendirent l’emprunt EDF qui butina trois fois le pot : 3,2 milliards d’euros collectés auprès de 251.000 souscripteurs ! Ce qui n'empêcha pas l'émetteur, réaliste et peut-être moins incité, de lever 822 millions d’euros au Japon 7 en obligations « samouraï » à des taux plus bas encore, quoique non publiés, tels que l'Archipel les subitYen carry trade

(…) Dans les années 1980, les experts applaudissent au miracle japonais. Zéro délai, zéro défaut, et zéro stock : le toyotisme et d'autres recettes ont fait du Japon un modèle envié. Et bientôt craint. L'Amérique s’alarme : la valse des monnaies par rapport au dollar brutalise le yen ; les taux nippons s'en ressentent, qui bringuebalent. Des bulles enflent, puis éclatent, tout à l'envi : le miracle agonise. La Banque du Japon relâche la pression : en avril 1995, les taux sont au « zéro effectif ». Rien n’y fait, la déflation se poursuit. En février 2007, elle portait son taux directeur à 0,5%, son plus haut niveau depuis 1998 (…)

 à ses dépens depuis la Grande Déflation. La Banque Postale elle-même, insinuée jusque dans les arrière-cours, attaqua en piqué : « de toute façon, en ce moment, il n’y a rien qui rapporte plus » entendit-on dans un bureau parisien. Pour ne pas être en reste, un banquier de chez HSBC, regardant ailleurs, rappela que « les épargnants français cherchent des rendements corrects sur des placements de courte durée 8 ». Hum ! A maturité équivalente, l’émission BMW Finance que l’on a dite paie le double ! Ainsi la grande opinion financière et ses sherpas se payent-ils le luxe de faire accroire, une main sur le coeur, l’autre dans la poche, que la multitude est bien servie. Bah, fiscalité oblige, sans abattement possible, l’obligation EDF rétribuera de l’ordre de 3,15% net 9. Et pour peu que l’inflation ressurgisse, chacun gardera son pactole jusqu’à l’échéance. Les mains tremblantes.

Pour le particulier, le seyant se jauge à la rémunération du Livret A, laquelle, terrassée en même temps que les prix, ne vaut guère plus qu’un compte courant, c’est-à-dire rien. A 1,25% au premier août prochain, cet annapurna de rendement n’est pas en peine de faire considérer le tout-venant comme exceptionnel : quel qu’emprunt de circonstance fait donc l’affaire et déchaîne tous les alléluias du cénacle. Mais l’inflation a ceci de remarquable qu’elle grimpe dans la même position qu’elle rampe 10, et le Livret A ceci d’utile qu’il suivra le rythme. Rien de tel bien sûr pour le rase-mottes obligataire à taux fixe que l’on sert pêle-mêle. Que dire alors du futur emprunt d’Etat évoqué dernièrement au château du Roi-Soleil ? L’agence France Trésor emprunte aujourd’hui à 5 ans au taux de 2,8% auprès des investisseurs institutionnels, qui, dit-on, pourraient se lasser. Il faudrait donc déployer des appels vibrants à la citoyenneté, à la solidarité nationale, bref, à la France, pour que de tels rendements, quoiqu’au mieux notés, pussent rallier la meute des épargnants. A moins de l’imposer comme naguère le firent Pierre Mauroy et Raymond Barre 11-2. C’est précisément ce que suggère Philippe Marini, rapporteur du Budget au Sénat : à défaut d’un intérêt de 2 à 2,5%, méprisant un retour de l'inflationL’inflation, invitée surprise

(…) Depuis les années 1990, l’importation massive de produits à bas coût débarqués des pays émergents aura mieux contribué à la modération des prix que toute autre politique. Cette concurrence a imposé son modus vivendi aux entreprises, sommées de ne pas augmenter leurs prix pour rester dans la course, et à leurs salariés, priés de rabattre leurs prétentions pour rester dans la place. Petit à petit, l’opinion fait son chemin, qui n’est à plus à s’encombrer d’idées sur le libre-échangisme compétitif ou le protectionnisme récessif ; la hausse des salaires devient une cause planétaire, avec les prix en conséquence de deuxième rang. L'inflation est embusquée (…)

, un emprunt à taux zéro ou très faible imposé aux ménages les plus aisés 11-1. Une véritable obligation en somme.

Adroite à gouverner pour soi, remise d’aplomb et fuyant comme la peste la contrainte administrative, réintégrée dans ses bonus, bientôt dans ses manèges, voici le grand retour de la finance. Le désordre et l’embarras dans le quotidien de l'espèce ne sont rien face aux intérêts de caste. Les affaires d’abord : plus de 22 milliards d’euros de dette corporate auront été collectés en novembre 2008, avec les pics de rendement que l’on a vus. Celui qui tient le couteau partage le gâteau. Les ramasse-miettes suivent. C’est la règle.

 

 


 

(1) Obligations et notation des émetteurs - Source Wikipédia

 

Une obligation peut être émise par  : un État dans sa propre devise (Emprunt d’Etat), un Etat dans une autre devise que la sienne (Obligation Souveraine), une société du secteur public, un organisme public, une collectivité locale (Obligation du Secteur Public), une entreprise privée, une association, ou tout autre personne morale (Obligation Corporate)

 

Echelle de notation de la dette à long terme (maturités équivalentes à un an ou plus) selon l’agence Standard & Poor’s - Catégorie investissement : (AAA) Valeurs de tout premier ordre (« gilt edged ») – (AA) Fourchette haute (« high-grade ») – (A) Notation intermédiaire (« upper-medium grade ») – (BBB) Fourchette basse, pouvant comporter des aspects spéculatifs (« medium grade ») - Catégorie spéculative : (BB & B) Eléments dits spéculatifs – (CCC, CC, C et au-delà) Absence de caractéristiques d’investissement souhaitables (« junk bond ») – Description complète des notations des agences au lien suivant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Obligation_(finance)

 

 (2) Frédéric Lordon (2008) – Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »

 

Page 46 - « Cette distorsion du jugement par les intérêts commerciaux est spectaculairement visible dans la distribution statistique des notes respectivement données aux dettes d’entreprise [ndla corporate] et aux titres de la finance structurée [ndla titrisation des crédits]. Alors que, en bonne normalité statistique, les dettes d’entreprise de cotation moyenne sont les plus nombreuses, les dérivés de crédit reçoivent la note maximale pour 60% d’entre eux – contre 2,5% en moyenne pour les entreprises - et le segment le mieux noté (notations supérieures ou égales à A) représente à lui seul près de 80% du total. Ainsi, les dérivés de crédit vus avec les lunettes des agences de notation présentent-ils cette bizarrerie statistique que les produits exceptionnels y sont les plus nombreux … »  

 

(3) La Tribune, le 28/11/2008 - «  Afflux d’émissions sur le marché du crédit »

 

Principales émissions corporate sur le marché de l’euro en novembre 2008. Echéance de l’emprunt entre parenthèses :

 

BP Capital : 500 M€ à 4.25 % (10 janvier 2011) - BASF : 1250 M€ à 6 % (4 décembre 2013) - Centrica : 750 M€ à 7.125 % (9 décembre 2013) - Vodafone : 1000 M€ à 6.875 % (4 décembre 2013) - Finméccanica Finance : 750 M€ à 8.125 % (12 mars 2013) - Total : 1000 M€ à 4.75 % (12 octobre 2013) - Ventenfall Treas : 650 M€ à 6.75 % (31 janvier 2019) - Ventenfall Treas : 850 M€ à 5.75 % (12 mai 2013) - Danone Finance : 1000 M€ à 6.375 % (2 avril 2014) - Carrefour : 700 M€ à 6.625 % (12 février 2013) - Metro Finance : 500 M€ à 9.375 % ( 28 novembre 2013) - Electricité de France : 2000 M€ à 5.625 % ( 23 janvier 2013) - ENI : 1250 M€ à 5.875 % (20 janvier 2014) - Air Liquide Finance : 600 M€ à 6.125 % (28 novembre 2012) - ADP : 500 M€ à 6.375 % (24 janvier 2014) - E.ON Int Finance : 1000 M€ à 4.75 % (25 novembre 2010) - Belgacom : 200 M€ à 4.375 % (23 novembre 2016) - Belgacom : 175 M€ à 4.125 % (23 novembre 2011) - Iberdrola Finance : 600 M€ à 7.50 % (25 novembre 2015) - Iberdrola Finance : 1000 M€ à 6.375 % (25 novembre 2011) - West LB : 50 M€ à 5 % (18 novembre 2013) -  BMW Finance : 750 M€ à 8.875 % (19 septembre 2013) - ENBW : 750 M€ à 8.875 % (20 novembre 2018) - ENBW : 750 M€ à 6.875 % (20 novembre 2013) - RWE Finance : 1000 M€ à 6.625 % (31 janvier 2019) - RWE Finance : 1000 M€ à 5.75 % (20 novembre 2013) - Shipol : 700 M€ à 6.625 % ( 23 janvier 2014)

 

(4) Capital.fr, le 10/07/2009 - «  PEUGEOT confirme son émission obligataire »
(5) La Tribune, le 19/06/2009 - «  Crédit Agricole renforce ses fonds propres »
(6) Vieilli : directions par lesquelles on ôte à quelqu’un la liberté de sa propre conduite (Littré 1970)
(7) CercleFinance.com, le 03/07/2009 – «  EDF a vendu des obligations ‘ samurai ’ au Japon »
(8) Le Monde, le 08/07/2009 - « 251.000 souscripteurs à l’emprunt EDF »

 

« Le premier grand emprunt mobilisant l'épargne populaire des Français a connu un grand succès. L'émission obligataire lancée par EDF (...) a permis à l'électricien de collecter 3,2 milliards d'euros : c'est trois fois plus que le milliard d'euro initialement envisagé (...)  Au guichet d’une agence de la Banque Postale du 13ème arrondissement de Paris, on indique avoir ‘ eu tout type de clientèle, du petit épargnant au client fortuné. De toute façon, en ce moment, il n’y a rien qui rapporte plus ’ (…) Chez HSBC France, le compte sur livret et le Livret A sont les placements qui ont le plus souffert. ‘ Les épargnants français cherchent des rendements corrects sur des placements de courte durée ’, indique un banquier »

 

(9) Quelques compléments sur le placement obligataire :

 

Fiscalité : 11% pour la Contribution Sociale Généralisée (CSG), plus 1,1% pour le Revenu de Solidarité Active (RSA) soit 12,10% de prélèvement immédiat. Les coupons sont ensuite soumis à l’Impôt sur le Revenu (IR) ou au prélèvement libératoire de 18%, selon l’arbitrage du contribuable. Dans ce dernier cas, l’obligation se trouve donc imposé au taux de 30,1%, soit pour l’emprunt EDF, un rapport net de 3,15%. Contrairement aux dividendes d’actions, les coupons obligataires ne bénéficient d’aucun abattement. Opportunité : le prix des obligations à taux fixe sur le marché secondaire de la revente évolue en sens contraire du taux. Ainsi, si l’inflation venait à reparaître, l’augmentation des taux (ou tout également une augmentation du taux des emprunts d’Etat pour mieux motiver les acheteurs) amoindrirait le prix du titre à la revente, faisant subir à son souscripteur une perte en capital. D’où la stratégie possible de conserver l’emprunt jusqu’à son terme avec dans tous les cas un nominal de remboursement plus ou moins rogné par l’inflation.

 

(10) Citation détournée de Jonathan Swift concernant l’ambition
(11) Les Echos, le 25/06/2009 - « Interview de Philippe Marini »

 

Philippe Marini – « Pour être raisonnable, l’emprunt de l’Etat auprès des particuliers devrait donc être proposé au taux de 2% ou 2,5%. J’ai pour ma part une autre proposition : l’Etat pourrait imposer un emprunt à taux zéro, ou à taux très faible, aux ménages les plus aisés. Cet emprunt, qui pourrait être souscrit sur cinq ans rapporterait entre 5 et 10 milliards d’euros »

Philippe Marini – « L’idée n’est pas nouvelle. Pierre Mauroy avait imposé un emprunt égal à 10% de l’impôt dû, pour tous les ménages payant plus de 5.000 francs d’impôt. Raymond Barre avait mis en place un prélèvement remboursable de 8,8% qui avait rapporté 8 milliards de francs »

 

 




Illustration
 : Image extraite du site Diagnostic & Expertise

 

 

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Sun, 19 Jul 2009 19:37:00 +0200 http://www.marc-aragon.net/article-34005151.html Le sérail http://www.marc-aragon.net/article-34005151-6.html#anchorComment