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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 19:23

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En 1834, toute opposition au pouvoir du Roi des Français avait été muselée, et mise hors d’état d’ourdir. La subversion politique était guettée partout, où qu’elle pût manigancer, jusqu’au Bas-Languedoc du fieffé Charles Teste, un citoyen poursuivi pour des crimes qui n'avaient pourtant jamais dépassé le militantisme 1. Connu pour ses idées républicaines et jacobines, fin lettré, cet insurgé des journées de Juillet fatales à Charles X, réédita peu après sous le pseudonyme d’Adolphe Rechastelet, une anagramme approximative de son nom, l’œuvre principale d’Etienne de La Boétie, « De la servitude volontaire ou le Contr’un », composée trois siècles auparavant. L’actualité du discours l'avait confondu, qui articulait la mécanique de l’inféodation des peuples, depuis le tyran et ses tyranneaux rapprochés, jusqu’aux obligés les plus lointains, courtisans de passage et enrichis de circonstance, ces « affamés de places   - Ces Messieurs du Conseil -
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Le Second Empire fut typique d’une féodalité financière, dynastique et coalisée, qui s’éveilla aussitôt que les capitaux purent s'emboucher où que l’industrie les requît. De grands feudataires jaillirent des banques, des chemins de fer et des forges, et d’aucuns, chassant en meute, se rendirent éternels en phagocytant les lieux. Les Péreire-Thurneyssen administraient une cinquantaine de sociétés ! La famille Rothschild et ses neuf dignitaires avait la main sur trente sociétés. D’autres tribus, moins auréolées comme les Benoist d'Azy Bartholony, Benoist d’Azy, Darblay, etc. annexaient les sièges à qui mieux-mieux : quiconque eût déchu qui n’aurait pas cumulé une bonne dizaine de fauteuils (…)
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     - Boursonomics 30/08/2012 -

et de budgets ». Tous s’y entendaient selon lui pour domestiquer la multitude, « barbares et prolétaires 2 », qu’une longue habitude du servage tenait à quia. Les arguments de la partie adverse n’étaient pas d’une moindre violence.

Dans sa transcription du texte de La Boétie, Adolphe Rechastelet alias Charles Teste ne se priva pas d’annoter le récit de l’auteur, sans ambages ni circonlocutions, pour harasser le régime en place. Un prétexte accessoire lui permit notamment d’épingler le baron Louis Bouvier du Molart, ex-préfet de Lyon, en poste lors de la révolte des canuts de novembre 1831 qui s’acheva dans un bain de sang – 89 morts, 324 blessés. Ce pur produit de la nomenklatura s’était piqué, peu après son éviction par Casimir Périer, d’expliciter les « Causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France » (1834), statistiques à l'appui      - Statistiques en stock -
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(...) En ce 5 mai 1789, une grande presse courut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir d'assainir les affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, gauchement. Le Garde des Sceaux susurra ensuite les intentions du souverain, qui n’en avait aucune. Puis vint le tour de Jacques Necker Directeur Général des Finances et banquier à la réputation établie ; on attendait qu’il dévoilât un vaste dessein, un plan ambitieux qui eût sorti la nation de l’ornière et qu’on pût appliquer sur l’heure : las, on eut des chiffres indigestes, jusqu’à la nausée, trois heures durant (…)
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    - Boursonomics 09/09/2007 -

 et force considérations d’économie politique au garde-à-vous, pour conclure « que la trop grande population étant la cause première de notre malaise, il fallait se hâter d’employer tous les moyens, prendre toutes les mesures, mettre en usage toutes les ressources, voire les plus immorales, pour étouffer la procréation des prolétaires, en décimer même la race, du moins autant qu’il sera nécessaire d’en diminuer le nombre pour garantir, conserver et augmenter même l’extrême aisance (…) des privilégiés de toute sorte 3 ». Ainsi les pelés et les galeux du royaume d’en bas, miséreux en tout, n’avaient-ils qu’à bien se tenir, jusqu’à leurs ébats réfrénés, sous peine de pâtir durement voire de disparaître tout à fait. Ce darwinisme économique était assez commun à l’époque.

Richard Cantillon, l’un des primats de l’économie politique outre-Manche avait déjà noté dans son « Essai sur la nature du commerce » paru en 1755, soit vingt ans après sa mort, que « les hommes se multiplient comme des souris dans une grange s’ils ont les moyens de subsister sans limitation 4 ». A une époque où l’industrie balbutiait, toute amélioration du niveau de vie, qui ne fût grevée par la famine ou la maladie, impliquait un accroissement des terres cultivables ou des rendements agricoles pour faire face à l’augmentation des âmes : faute de terres, le retour à l’état antérieur était assuré, et ainsi de suite        - Cycles économiques -
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Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons commerciaux du périmètre méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de s'étendre et d'universaliser ses ricochets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis lâché prise, supplanté par de nouveaux arrivants, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, des jours filés de soie et des mauvais lendemains. Un éternel recommencement paraissait vibrer dans l'espace et le temps : des cycles semblaient à l'oeuvre (…)
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    - Boursonomics 19/09/2006 -

. Un peu plus tard, David Ricardo, l’un des éminents économistes de ce temps, qui fut lui-même des deux camps qu’il opposait - capitaliste « qui surpassa et de loin tous ses contemporains à la Bourse » et propriétaire foncier -, mitrailla à son tour la classe ouvrière : « La tendance invétérée des individus à s’adonner aux délices de la société domestique n’est freinée que par le principe de réalité ». Cet euphémisme ne faisait qu'actualiser le jus copulatoire des thèses de Cantillon : toute hausse des salaires s’accompagne fatalement d’un essor démographique, qui détruit cette hausse en inondant le marché d’un nombre accru de travailleurs. Les industriels aimèrent David Ricardo qui justifiait que les bas salaires étaient moins de leur fait que des irrépressibles fornications de l’humanité.

Nul ne retiendra cependant mieux l’attention sur ces questions que le révérend Thomas Malthus, l’homme le plus moqué de son époque selon son biographe, « qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide 5 ». Son père, un gentleman qui goûtait les Lumières, ami de David Hume, admirateur de Jean-Jacques Rousseau, le mit en selle un jour de 1793 en le conviant à disserter sur le panégyrique d’un philosophe local, William Godwin, converti à l’optimisme d’Adam Smith, qui promettait un avenir radieux « où ne coexisteraient plus une poignée de riches et une multitude de pauvres (…) sans guerre, ni crime, ni d’administration de la justice, ni de gouvernement ». Bref, le Marché, l’équilibre général, et l’harmonie béate ! Malthus mit à bas ces rêves de félicité en peu de pages 6, et conjectura des lendemains plus sombres, quelles que fussent les avancées des sociétés. Ce contrepied aux idées nouvelles, celles de Condorcet notamment sur l’origine de la misère et de sa résolution, réputait que tout progrès ne pouvait à terme qu’éreinter l’espèce, laquelle ploierait sous son poids, celui de ses bouches avides, devenues trop nombreuses, bientôt affamées, et rien pour les nourrir. Les survivants anglais de la Grande Peste du XIVe siècle n’avaient-ils pas vu leurs salaires plus que doubler 7 ? Thomas Carlyle qualifia l’économie de dismal science – la science lugubre.
 
Les malthusiens imprègneront longtemps la scène classique de cette vision pessimiste où l’économie, toujours bornée par les oscillations du genre humain, jamais en mesure de triompher durablement sans déchoir, paraît finalement vouer les hommes à la pauvreté perpétuelle. Karl Marx s’emparera de ce mobile pour adjuger l’éternelle misère du prolétariat au sein du système capitaliste. Puis la transition démographique de l’Occident, c’est-à-dire la maîtrise des naissances, alors qu’il n’était « pas rare que dans les Highlands d’Ecosse, une mère ayant engendré vingt enfants n’en conservât que deux vivants » (Adam Smith), les progrès de santé publique, le statut de la femme, le processus d’industrialisation et d’autres raisons mal connues, reléguèrent les thèses du pasteur au second plan. Les terres nourricières d’Angleterre, inextensibles, trouveront un relais naturel dans l’importation de denrées agricoles issues d’un Nouveau Monde esclavagiste, payées par un sous-sol riche en charbon. Mais le hasard géologique n’a qu’un temps, comme l’aléa biologique ou l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché et servile. Ainsi l’économie-monde chère à Fernand Braudel, dont on voit combien son espace mondialisé         - Du libre-échange -
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(…) Une mode chasse l'autre, et s'en revient après qu’on l'a abjurée. Les années folles virent le retour du libre-échangisme, hormis aux Etats-Unis où s’orchestrait une marche impériale à l’anglaise conforme à la prédiction d’Ulysses Grant. La crise de 1929 rappela le protectionnisme à l'avant-scène et d’aucuns y virent l’une des étincelles de la Seconde Guerre Mondiale, quoiqu'à la veille du conflit le chômage eût diminué à peu près partout. Puis les temps globalisés, vantés par les libéraux, reprirent la main : Ronald Reagan et Margaret Thatcher, la dame de fer, cultivèrent cette école devenue mondialisatrice fortune faite, une fois l’échelle tirée, ainsi que l'avait si bien décrit Friedrich List (…)
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    - Boursonomics 19/04/2009 -

est défendu bec et ongles, pourrait-elle bien réserver quelques retours de bâton malthusiens. La science lugubre ne tardera pas à distinguer ce qu’elle ponctionnerait alors du surplus.

Les calamiteux augures de cette dismal science, que l’on avait remisés aux archives, retrouvent aujourd’hui un parfum de modernité. Quelques pays, plus ou moins misérables, verront leur population tripler d'ici 2050, d’autres, nombreux et à peine mieux lotis, doubleront leurs effectifs 8. Dans cet infini grouillement de l'espèce, des hommes et des femmes, de chair et de sang, qu’il faudra bien nourrir et employer, chauffer et éclairer avec la dernière énergie, prolétaires compris. Cette gageure-là vaut bien une messe, révérend Malthus !  
 
 

 
(1) Voir la monographie imprimée datée de 1834 :
 
« Procès des citoyens Voyer-d'Argenson, Charles Teste et Auguste Mie, prévenus d'avoir excité le mépris et la haine contre une classe de personnes, et d'avoir provoqué à la guerre civile, etc (21 décembre 1833) » - Bibliothèque Gallica – Sujet : France (1830-1848, Louis-Philippe)
 
(2) François Pugnière (2008) - « Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental du XVIIe siècle »
(3) Etienne de la Boétie - « De la servitude volontaire ou le Contr’un » (Edition 1836)

« Ouvrage publié en l’an 1549 et transcrit en langage moderne pour être plus à la portée d’un chacun voire des moins aisés, par Adolphe Rechastelet »
 
(4) Richard Cantillon (1755) –  « Essai sur la nature du commerce »

Page 110 - « … Nous voyons tous les jours que les Anglais, en général, consomment plus de produit de terre que leurs pères ne faisaient ; c’est le vrai moyen qu’il y ait moins d’habitants que par le passé. Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange, s’ils ont le moyen de subsister sans limitation ; les Anglais dans les Colonies deviendront plus nombreux, à proportion dans trois générations, qu’ils ne seront en Angleterre en trente ; parce que dans les Colonies, ils trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les Sauvages… »
 
(5) Robert Heilbroner (1970) - « Les grands économistes »

Page 79 - « … En ce qui concerne ce pauvre Malthus, écoutons son biographe James Bonar : ‘ Il fut l’homme le plus moqué de son époque. Bonaparte lui-même ne fut pas plus décrié de ses contemporains. Il était l’homme qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide ; l’homme qui dénonçait les soupes populaires, les mariages précoces et les secours communaux ; l’homme qui avait eu l’imprudence de se marier après avoir tonné contre le fléau de la famille. Dès le début, jamais Malthus ne fut ignoré ; il s’attira pendant trente ans un déluge de réfutations … »
 
(6) Thomas Malthus (1798) - « Essai sur le principe de population »
(7) Daniel Cohen (2009) - « La prospérité du vice »
(8) Rapport de l’UNFPA 2004 (Fonds des Nations Unies pour la Population)
 
Les dix-huit pays qui dépasseront les 100 millions d’habitants en 2050 : (Population en 2000 – Population en 2050) en millions d’habitants – Inde (1.016,94 – 1.531,44), Chine (1.275,21 – 1.395,18), Etats-Unis (285 – 408,69), Pakistan (142,75 – 348,70), Indonésie (211,56 – 293,8), Nigéria (114,74 – 258,47), Bangladesh (137,95 – 254,60), Brésil (171,79 – 233,14) , Ethiopie (65,60 – 170,98), République Démocratique du Congo (48,57 – 151,64), Mexique ( 98,93 – 140,23), Egypte (67,78 – 127,40), Philippines (75,71 – 126,96), Vietnam (78,14 – 117,69), Japon (127,03 – 109,72), Iran (66,44 – 105,48), Ouganda (23,49 – 103,25), Russie (145,61 – 101,46)
 
 

 
 
  
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Published by Marc Aragon - dans Economics
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 16:26
isaac-newton-copie-2.jpgIsaac Newton fit cette admirable promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe, puis se fit ironiquement plumer dans le naufrage de la Compagnie des Mers du Sud en 1720. N’importe, cette fièvre de l’absolu étreignit les meilleurs esprits, astronomes ici, fascinés par le merveilleux ballet des planètes comme Urbain Le Verrier, mathématiciens là, épris de probabilités comme Pierre-Simon de Laplace 1, physiciens surtout comme Richard Feynman, prix Nobel ès qualités en 1965, qui résuma assez le tout : « Voilà les conditions actuelles, que va-t-il arriver maintenant ? ». Vaste conjecture ! Mille générations de savants embarrassés sont ainsi commis à plancher sur des données toujours plus insuffisantes, à l’image de l’ordinateur géant conçu par Isaac Asimov, sans cesse à court d'informations, qui ne sut pas répondre à cette question avant la fin de l’univers 2 ! On progressa néanmoins, arraisonnant çà et là quelques inconnues du système, jusqu’à augurer qu’on les lèverait toutes. L’économie, en quête de puretéEconomistes et gouvernants

(…) Le poids des réalités renverse toujours les modèles économiques les plus documentés et les mieux huilés, que l'on voudrait à l’égal de la physique déterministe, en proie à des faits plus permanents, sinon prévisibles. Rien ne fut négligé qui raffinât les formules, depuis Léon Walras - « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais - « Traité d’économie pure » ou le chef de file Milton Friedman - « Essais d’économie positive ». La dérive mathématique marginalisa l'objet initial. La pureté devint une obsession, et l'on perdit bientôt de vue l’essentiel. Bernard Maris fit observer, caustique, que la pureté absolue, c’est le vide (…)
, ne mégota pas sur la quantité d’algèbre dans cette bataille contre l’incertitude. Pour le moins, les progrès ne sont pas manifestes.

Kenneth Arrow, l’une des couronnes suédoises de la discipline, étudia longtemps le raisonnement inductif. Sa conviction vint rapidement que notre connaissance du monde, aussi bien de ses phénomènes naturels que des ressorts de l’espèce, était enrobée de brouillard. Météorologue pendant la Seconde Guerre mondiale, au cœur d’une incertitude cardinale, il tenta de dissuader des officiers chargés d’établir des prévisions météorologiques pour le mois suivant : « Le général est conscient que ces prévisions sont fausses   - Presque toujours fausses -
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(…) Plus utile que l'art consommé de prédire le passé, plus difficile aussi, celui de conjecturer l'avenir ! Voyez les prévisions de croissance de l'année 2003, symptomatiques ! Rarement les organismes ayant à mesurer la situation économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, n'avaient mis autant à côté de la plaque ! Collectivement anticipée comme un millésime de reprise, après le mauvais cru de 2002, l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus asthénique de la décennie. Bah ! Quelques chiffres coupe-vent vont mieux que d’autres ; expertisés, cautionnés, invérifiables, on oublie à l'ordinaire assez commodément qu’ils étaient faux. Archi-faux (…)
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     - Boursonomics 07/10/2006 -
, mais il en a besoin pour planifier sa stratégie
3 ». Bah, un général vaut bien un ministre du budget ! Et la thermodynamique du climat, une hypothèse de croissance ! Ainsi Kenneth Arrow, l’un des piliers du renouveau néoclassique, opinera-t-il sur le tard que « de vastes maux ont découlé de nos certitudes, que ce soit le déterminisme historique (…) ou le radicalisme en économie 3 ». Cette ignorance rationnelle fut développée, dès 1957, par Anthony Downs, qui acheva de démontrer que l’idéologie, c’est-à-dire un système de croyances, est un ingrédient indispensable de la rationalité 4. Ah, certaines idées peinent à trouver leur chemin selon leur degré de communion avec l’air du temps et les budgets qui les appuient ! Assaisonnées de mathématiques pour mieux circonvenir l’opinion, étouffées par les chiffres et des discours convenus, certaines théories pâtissent, mais continuent de plaire.

Quelques courbes firent la Une. Celle d’Arthur Laffer dans les années 1970, crayonnée au dos d'une serviette en papier d’un restaurant à Washington, illustra le fameux trop d’impôt tue l’impôt. En forme de cloche, cette parabole induit qu’au-delà d’un seuil d’imposition théorique, les taxes ont un effet désincitatif
5 sur l’activité économique, jusqu’à provoquer une réduction des recettes fiscales. La Reaganomics ne demandait pas qu’on justifiât tant ses baisses d’impôts ! Hélas, aucune preuve empirique de la pertinence de cette courbe ni de son universalité 6 n’a jamais été avancée, trouvant sur sa route de rudes contradicteurs comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman. Plus hyperbolique, mais non moins célébrée, fut la courbe du néo-zélandais Alban Phillips, qui prononça la relation exclusive du chômage et de l’inflation : ce serait l’un ou l’autre 7 . Hélas, les années 1975 virent l’un et l’autre ! Paul Samuelson, qui fut l’un des plus ardents défenseurs de la courbe de Phillips, dut rendre les armes : « Encore une loi économique fausse ! 8 ». Plus narratif, plus tenace aussi quoique retoqué magistralement, voici enfin l’oukase du chancelier Schmidt, énoncé en 1978, qui liait les profits d’aujourd’hui aux investissements de demain et aux emplois d’après-demain. Slogans ou théorèmes
- Slogans et théorèmes -

(…) Que nous dit Henri de Castries au sujet des résultats du millésime 2006 des majors du CAC40, à leurs plus hauts ? « Nous devrions nous réjouir du niveau de ces profits car ce sont eux qui entretiendront les investissements donc la croissance et les emplois de demain». Hé, les profits sont gros, prometteurs de lendemains de plein emploi ! Hélas, les trois décennies passées actèrent assez l'inverse ! Eternelle redite du théorème de Schmidt, du nom du chancelier d’Allemagne Fédérale qui prophétisa cette félicité en 1978 ! Certains refrains sont vivaces, qui n’ont été vérifiés, ni démontrés par personne, quoique tenus mordicus pour constants par l’establishment, contre vents et marchés (...)

- Boursonomics 18/05/2007 -
increvables, au-delà du réel, chacun connaît assez la suite ! Incroyable brièveté de la mémoire financière, cher Galbraith !

Retour au graal newtonien, et à son possible fossoyeur. Voici Edward Lorenz, mathématicien et météorologue, qui, à l'hiver 1961, pourrait avoir «
fomenté la troisième révolution scientifique du XXe siècle après celle de la relativité et de la mécanique quantique 9 ». Ayant réduit l’atmosphère à sa plus simple expression, Lorenz fit varier les conditions initiales de sa maquette, les vents, les températures, en limitant la précision de ses entrées à la troisième décimale : au-delà pensait-il, commençait un léger souffle d’air, incapable de perturber l’atmosphère à grande échelle. Ce zéphyr renversa tout, car son ordinateur conservait en fait six décimales pour modéliser les flux : d’une mesure à l’autre, ces petites erreurs se révélaient calamiteuses 10 ! La théorie du chaos, dite effet papillon, était née : en 1963, Lorenz montra que trois variables suffisaient pour créer une tournure chaotique. Qu’une dynamique complexe puisse émerger d’un système purement physique en dit long sur l’inconnaissabilité de phénomènes moins permanents, travaillés par des humeurs changeantes, comme l’Economie, en proie à de multiples causes. La normativité économique libérale, qui fardait des présomptions en vérités dans des univers irréels, eût mérité de sombrer. Le dogme domina, insensible au réel. Et chacun d’opiner doctement sur des chiffres non stationnaires. A l'entour, inexpugnable, l'instabilité embusquée.  
Einstein pensa relativité, Heisenberg fit de l’incertitude un principe. Les économistes, quant à eux, extrapolent ceteris paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Dans ce monde enchanté où la sixième décimale n’existe pas, il y a peu de place pour le cygne noir de Nassim Taleb, le fait inattendu qui renverse tout. Qui aurait pu raisonnablement imaginer la banqueroute de la Russie nucléaire en 1998, la pulvérisation des Deux Tours en 2001, l’effondrement des grandes banques d’affaires de Wall Street, jusqu’à la faillite de Lehman en septembre 2008 ? Le réel est empli d’abrupts, de demi-tours, de battements d’ailes et de sauts quantiques, qui se gaussent des chiffres que l’on encapsule, des courbes qui les montrent et que l’on prolonge pour induire la suite. Seul le passé est déterministe : chaque observation résulte de mille autres, qui interagissent entre elles, infiniment renouvelées et jamais identiques. « En économie, on ne peut recourir à des expériences au sens strict : impossible de refaire l’histoire ; donc on ne peut jamais être sûr de ses conclusions 11   » prévient Joseph Stiglitz. Pourtant, nulle tribune économique ne saurait plus paraître aujourd’hui sérieuse qui ne fût assez dotée de graphiques et de spécialistes pour les commenter, asphyxiés par des chiffres souvent faux avant resucée, des théories incertaines et des graphiques qui cessent d’opérer dès leur parution.
 
A l’exception d’Emmanuel Todd 12, peu de spécialistes de l’Union Soviétique et de l’Europe de l’Est prédirent la chute de l’Empire Rouge. Cette banqueroute intellectuelle, qui méjugea l'Histoire et l'un de ses contrecoups économiques majeurs, devrait inciter quelques propagandistes orthodoxes à plus de retenue. Et rappeler à tous les autres que les théories les mieux chiffrées cèdent toujours le pas devant l’homme, qui domine tout.   
 
 

(1) Pierre-Simon Laplace (1814) - « Théorie analytique des probabilités »

 

Page II - « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

 

(2) Ilya Prigogine (1997) -« Les lois du chaos »

 

Page 27, citant Isaac Asimov, The Last Question (1956) - « … Serons-nous un jour capables de battre le second principe de la thermodynamique ? [ndla : ce principe exprime la croissance de l’entropie au cours du temps et introduit la flèche du temps, en sorte que passé et futur ne jouent plus de rôle symétrique] Telle est la question qu’un peuple, de génération en génération, de civilisation en civilisation, demande à un ordinateur géant. Pourtant l’ordinateur répond toujours : « Les données ne sont pas suffisantes ». Des milliards d’années passent, les étoiles et les galaxies meurent mais l’ordinateur connecté à l’espace-temps continue à calculer. A la fin, l’univers est mort mais l’ordinateur arrive à sa réponse. Il sait maintenant battre le second principe, et c’est à ce moment qu’un nouvel univers naît …»

 

(3) Peter Bernstein (1998) -« Plus forts que les dieux »

(4) Raymond Boudon (1990) - « L’art de se persuader »

 

Page 54 - « … C’est pourquoi l’on ne doit pas s’étonner que ce soit un économiste, Anthony Downs, qui ait démontré que l’idéologie est un ingrédient indispensable de la rationalité. Confronté à une décision complexe, l’acteur économique ou politique ne peut, nous dit Downs, accéder à l’information qui lui serait nécessaire pour agir en connaissance de cause. Il lui faut donc se déterminer à partir de croyances plus ou moins solidement fondées… »

 

(5) Célia Firmin - « La courbe de Laffer »

 

« … De plus, une étude de Thomas Piketty (1998) portant sur la France conteste également les effets incitatifs des baisses d’impôt sur le revenu à destination des ménages les plus aisés. Il montre ainsi que les fluctuations des revenus d’activité des ménages du centile supérieur et des centiles directement inférieurs de la distribution des revenus dépendent surtout des fluctuations du cycle économique. Dans tous les cas, ces fluctuations sont toujours d’une ampleur beaucoup plus faible que celles du cycle économique ou de la fiscalité. Le fait que la baisse des taux marginaux du barème de 1993-1996 ait mécaniquement conduit à une baisse des recettes fiscales suggèrerait que le sommet de la courbe de Laffer n’aurait pas été atteint en France selon Piketty … »

 

(6) Georges Dumas (2003) - « La dérive de l’économie française : 1958-1981 »

 

Page 64 - « … A la vérité, la courbe de Laffer n’a aucune base scientifique ; elle ne figure pas les résultats d’une ou de plusieurs expériences ; elle illustre seulement une hypothèse qui n’est avérée qu’à ses deux extrémités, lorsque le prélèvement atteint 100% du revenu et lorsqu’il est nul. Aucune preuve scientifique de sa pertinence n’a jamais été avancée et il est très probable qu’il n’existe pas de taux optimal de pression fiscale valable dans tous les pays, dans toutes les situations économiques et pour tous les systèmes fiscaux … »

 

(7) William Bonner (2004) - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »

 

Page 214 - « L'année de la naissance de Greenspan (1926), Irving Fisher publia un article bien connu : ' A Statistical relationship between unemployment and price change ' (Relation statistique entre l'emploi et l'évolution des prix). L'article décrivait ce que l'on baptisa plus tard du nom de courbe de Philips : une théorie qui prétendait démontrait qu'une inflation limitée n'était en fait pas si néfaste : elle semblait même stimuler l'emploi. Les gouverneurs de la Fed avaient alors déjà défini la formule clé des banques centrales du XXe siècle : baisser les taux pour relancer l'économie, les augmenter pour la ralentir. Tant que l'inflation restait contrôlée, pensait-on, une baisse des taux déclencherait un boom salutaire. »

 

(8 Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon »

(9) Futura-Sciences, le 17/04/2008 - « Le grand mathématicien et météorologue Edward Lorenz est décédé »

 

«En montrant que certains systèmes déterministes avaient des limites de prévisibilité, Edward Lorenz a enfoncé le dernier clou dans le cercueil de l'univers cartésien et fomenté ce que certains appellent la troisième révolution scientifique du 20e siècle, après celle de la relativité et de la mécanique quantique », résume Kerry Emanuel, professeur en Sciences atmosphériques au MIT.

 

(10) James Gleick (1991) -« La théorie du chaos »

(11) Joseph Stiglitz (2009) -« Quand le capitalisme perd la tête »

(12) Emmanuel Todd (1976) - « La chute finale »

 


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Published by Marc Aragon - dans Economics
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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 18:39



James Tobin (1918-2002)De tous les lauréats du prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques 1, James Tobin occupera à jamais dans la mémoire des hommes une place qu’il eût assurément préféré lui-même mieux en rapport avec ses recherches. Mal comprise, la taxe dont il préconisa d’assujettir les mouvements de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet davantage pour sa réputation que ses travaux théoriques, quels qu’en fussent les mérites. Economiste libéral, c’est-à-dire démocrate de gauche au sens américain du terme, fervent admirateur de John Maynard Keynes dont il défendit les thèses contre l'école néoclassique de Milton Friedman, ce professeur de Yale imagina en 1972 « jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises 2 », afin de limiter la volatilité des changes après que Richard Nixon eut rompu la parité dollar-or. Il suggéra d'imposer les transactions et de consacrer les capitaux recueillis à l'aide aux pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent bientôt de l’affaire, firent de la taxe un cheval de bataille et de James Tobin un porte-drapeau, à son corps défendant 3.

La fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui consacra une monnaie de papier as good as gold, le dollar, donna du grain à moudre aux cambistes et de l’entrain aux financiers : affranchi de sa tutelle métallique, sans autre frein que son nominalisme impérial       - Dollar : le roi empire -
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(…) Voyez ce monarque : il grave la pièce de monnaie de son sceau, se figure sur le billet de banque, et cette majesté garantit la paix des affaires. Aussi longtemps que sa loi irradiera les territoires, ses signes monétaires brilleront de mille feux. Qu'elle vienne à pâlir, et aussitôt la suspicion surgira. Cette conception nominaliste, qui ne reconnaît à la monnaie aucune valeur en soi, est la marque d'un mâle alpha : que la valeur du dollar souverain tienne à la diplomatie aéroportée américaine ne surprendra donc personne ! Au début du XXe siècle, c’était une vision substantialiste de la monnaie qui prévalait encore : l’étalon-or y établissait la valeur du change, au grand dam des princes (…)
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     - Boursonomics 13/03/2008 -

, le billet vert libéra d’un coup l’hédonisme vibrionnant des Marchés chargés d’équarrir le flottement des changes autour des politiques monétaires des Etats. James Tobin, flairant l’instabilité dangereuse d’un système privé d’étalon, ouvert à tous les vents, recommanda une taxation des transactions, entre 0,1% à 0,5% selon les formules
4, pour arraisonner la frénésie court-termiste et favoriser l’expression des fondamentaux économiques. C’est égal, ce qui valait naguère vaut encore, pour la monnaie comme pour le reste : sans corseter les usages, tout actif marchandisé est difficile à débarrasser du relent spéculatif. En freinant par la taxe la mobilité des capitaux, l’économiste souhaitait aussi redonner des latitudes aux autorités monétaires nationales, pour lesquelles la stabilité des devises nécessitait quelque alignement. Et puisqu’il en résulterait des revenus, autant qu’on en pourvût les pays en développement 5 ! Ce projet suscita un silence poli : on l’exhumera tout aussi poliment à chaque hoquet des Marchés des changes, pour l’oublier sitôt le souffle retrouvé, notamment en 1992 quand George Soros joua la dévaluation de la livre sterling 6.

Les dernières décennies ne furent guère celles de la contrainte. Partout l’ardeur dérégulatrice prospéra sous la houlette des nouveaux maîtres à penser de l'ultralibéralisme. Haro donc sur quiconque prétendait promouvoir une dîme qui s’opposerait à ce que le Marché pourvût au bien commun. La spéculation elle-même        - Persona non grata  -
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(…) La théorie financière fit du mieux qu'elle pût pour accréditer la nécessaire rationalité des Marchés ; efficients, concurrentiels, filoguidés vers la valorisation absolue de tout ce qui sonne et trébuche peu après, ces dieux de l'Olympe eurent les honneurs des plus grands esprits de nos temps : on nobélisa autant qu'on sût les travaux sur le sujet ! L'économie, la finance, la Bourse, qui cristallise le tout, trinquèrent avec la mathématique des savants fêtés en Suède. L'image ruineuse d'un casino planétaire valait bien en effet qu'un tel cénacle tranquillisât son monde. La fièvre spéculative n'eut jamais d'autre place dans cet ordo que celle de faire-valoir dans l'allocation optimale du capital (…)
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     - Boursonomics 05/11/2006 -

, pour qui l’on avait beaucoup pendu jadis, fut ainsi réhabilitée par Milton Friedman en personne, pape de ces temps et primat nobélisé de l’Ecole de Chicago, qui vit en elle la messagère virginale d’un interventionnisme étatique toujours mal avisé, empêcheur de tourner en rond et principal responsable du délire des Marchés
7. La taxe était mal partie ! D’autres raisonnements techniques furent avancés pour se hâter de ne rien faire : comment différencier par exemple le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire l'ordinaire de la spéculation, sans effilocher la dynamique régulatrice ? Comment ne pas briser la liquidité des échanges et maintenir le rendement d’une telle taxe sans ruiner les opérations d’arbitrage qui prédominent sur ces Marchés ? On fit aussi grand cas du génie financier, toujours capable de contournement des traverses qu’on lui oppose. En 2000, le Parlement européen rapporta que « la faisabilité de la taxe Tobin dépend en fait moins de facteurs techniques que des développements politiques au niveau international 8 ». Et fit l’euro qui n’était pas matière moins compliquée.

La crise bancaire ambiante ne manqua pas de remettre la vieille taxe à l'avant-scène. D’aucuns s’émurent que le contribuable fût encore quêté pour faire face à l’impécuniosité d’un système apoplectique           - Schuss bancaire -
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(…) L’apoplexie bancaire est une tradition américaine ancienne. La crise de 1907, baptisée « Panique des banquiers », étrenna peu ou prou la constance de la profession à escamoter le filon argentifère. Le collapsus de 1929 se montra ainsi exemplaire, qui expédia près de dix mille banques privées outre-tombe, parmi lesquelles beaucoup avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui désirait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, tel celui de Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne quelques années après qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain. La tradition est vivace ; la magie opère, encore et toujours (…)
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     - Boursonomics 28/02/2009 -

, las pour finir que la survie de la multitude impliquât toujours celle de ses naufrageurs sans que ceux-ci n’aient jamais de comptes à rendre ni à donner. Des milliards, additionnés par centaines, parfois par milliers, en quelle qu'unité de compte qu’on les soupèse, qui perfusent un système financier centré sur lui-même, sont ainsi détournés de l’économie réelle pour servir un jour la camarilla financière, et le lendemain éviter sa chute. En France, Bernard Kouchner relança l’idée de James Tobin dans sa forme originale : une taxe de 0,005% sur chaque transaction monétaire pour financer des projets de développement dans les pays pauvres, susceptible de rapporter entre 30 et 60 milliards de dollars
9. Rien de plus, car au-delà eût commencé le socialisme ! C’était pourtant assez pour encourir la raillerie de Christine Lagarde, la haute main sur des finances publiques déliquescentes, qui moqua « la boîte à idées finances 10 » de son collègue. La même ministre se souvint moins de l’augmentation de 1,1% de la fiscalité sur l’épargne 11, qui porta à 49,42% le prélèvement sur la richesse nationale (particuliers et sociétés) 12. La stratégie du déluge convient toujours aux gouvernants de passage.

Une autre offensive vint d’Autriche, dont l’Ecole de pensée fit jaillir nombre d’économistes, tel Friedrich Hayek, qui inspirèrent le renouveau classique. Un certain Stephan Schulmeister de l’Institut de recherche économique local (WIFO), à contresens de ces devanciers, donna en avril 2008 un nouvel élan à la taxe Tobin, semble-t-il mieux entendu des autorités, du Bundestag à la Commission de Bruxelles en passant par la Banque centrale européenne et l’OCDE. Après avoir noté la domination croissante de la finance sur l’économie, le chercheur fit remarquer que « l’hyperliquidité alliée à la croissance extrême des transactions à court terme est devenue le principal instrument de déstabilisation des Marchés ». Et de suggérer une dîme universelle sur l’ensemble des flux financiers, plus faible – de 0,01% à 0,1% - mais plus étendue que la base Tobin, qui aurait produit entre 0,59% et 1,52% du PIB mondial, soit entre 376 et 969 milliards d’euros pour l’année 2008
13. S’appuyant sur les leçons de la titrisationABS, CDO et consorts

(...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…)

, réfutant le bréviaire des fidèles de l’équilibre général et du laisser-fairisme mais sans nier l’impact sur la fluidité des échanges, Stephan Schulmeister sut surfer sur la seule vague capable de faire bouger les lignes : le réel au pied du mur. Car seule une stratégie du choc saura arraisonner la finance et rediriger les capitaux vers leur utilité première : l’économie au service des hommes, et non l’inverse.

Les sommes pharaoniques vouées aux plans de relance laissent à supposer des lendemains qui déchantent. L’hypertrophie monétaire, qui encre les rotatives des planches à billetsLa planche à billets

Tant de richesses subjuguaient le commun : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de richesses, arrachés aux terres d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes. Au XVIè siècle, le port andalou verra accoster 7.390 tonnes d’argent et 155 tonnes d’or ! Sitôt déchargé, le métal est fondu, on bat monnaie à rompre. L'eau du Guadalquivir se mordore, l'indolence gagne, et les prix triplent au pied levé (…)

, est pour le moins lourde de menaces, porteuse d’une inflation galopante à laquelle les Etats sauront mal résister pour rembourser leurs dettes faramineuses. Voilà qui justifierait assez que l’on jetât enfin quelques grains de sable dans les rouages du Marché, afin que l’espèce, moins bringuebalée, reconquît les moyens de maîtriser son futur.

 

 


 

(1) Abusivement qualifiées de Prix Nobel d’Economie ; James Tobin obtint ce prix en 1981 ;
(2) James Tobin, juillet-octobre 1978, Estearn Economic Journal - « A proposal for international monetary reform »

 

« Ceux qui pensent que le système de taux de changes fixes d’avant 1971 aurait causé moins de désordres aux marchés internationaux ont la mémoire courte. Mon message n’est pas de dire que le flottement des monnaies est un moins bon système, mais de souligner que le flottement ne peut pas résoudre de manière satisfaisante tous les problèmes. La raison principale en est que les marchés des changes vont obligatoirement à la dérive sans avoir de repères … [et que] les signaux que donnent ces marchés non amarrés ne peuvent pas guider les économies vers leurs véritables avantages comparatifs, le capital vers son allocation internationale efficiente, ni les gouvernements vers des politiques macroéconomiques correctes. C’est pour cela que je pense que nous devons jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés et incroyablement efficients des marchés des changes ... »

 

(3) Gérard-Marie Henry (2002) – «  A quoi sert le FMI »

 

Page 26 - « (…) James Tobin (...) expliquait à qui voulait l’entendre : 1) qu’il aimerait bien que les anticapitalistes français qui préconisent l’instauration de taxes sur les transactions financières lui trouvent un autre nom que le sien ; 2) que, contrairement à eux, il est un chaud partisan de la liberté des échanges et du commerce international ; 3) qu’il estime que la mondialisation est une chance historique positive pour le développement des pays émergents ; 4) que la taxe qu’il a préconisée dans son article de 1978 n’est qu’une mesure de gestion technique des marchés financiers visant à en diminuer la volatilité ; 5) que la spéculation – le pari sur l’avenir – est inhérente aux marchés libres dont les avantages dépassent évidemment de beaucoup les inconvénients … »

 

(4) Jacques Fontanel (2005) – «  La globalisation en analyse – Géo économie et stratégie des acteurs »
(5) Jean-Luc Bailly (2006) - « Economie monétaire et financière »
(6) George Soros, source Wikipédia 

 

« (…) Le 16 septembre 1992 (mercredi noir), George Soros vendit à découvert dix milliards de livres, pariant donc à la baisse sur cette monnaie. Il provoqua, par cette opération, une pression telle sur la livre que la Banque d’Angleterre sortit sa devise du Système Monétaire Européen (…) Durant la crise financière asiatique de 1997, dans des circonstances similaires, le premier ministre malais de l'époque accusa Soros de spéculer sur le ringgit (…). A l'inverse, il se trompa dans d'autres circonstances et reperdit des montants importants dans la spéculation contre d'autres monnaies – notamment le rouble. George Soros a été critiqué pour avoir spéculé contre les bandes de fluctuation du SME (Système Monétaire Européen), qu'il critiquait comme enrichissant mécaniquement la spéculation et l'encourageant. Les bandes de fluctuations ont été élargies en juillet 1993, à 15% contre 2,25% … »

 

(7) Frédéric Mertz (2005) – «  Ethique et commerce – Réalités et illusions »

 

Page 50 - « (…) L’argument économique de fond contre la taxe Tobin, exprimé notamment par l’économiste libéral Milton Friedman, est que la spéculation est davantage facteur d’équilibre que de déséquilibre. Elle fait apparaître les erreurs des politiques gouvernementales, erreurs dont elle ne porte pas la responsabilité. Elle n’accroît pas les déséquilibres, mais ne fait que les révéler, jouant ainsi un rôle essentiel d’information qu’il serait dangereux  de lui retirer (…) Cette position (…) refuse de voir que certaines spéculations ont des effets déstabilisateurs dans la mesure où elles ne correspondent en rien à l’évolution des facteurs fondamentaux de l’économie, tandis qu’elle suit les mouvements de prix, indépendamment de ces données de base que sont la croissance de la production, le taux d’inflation et le volume du chômage … »

 

(8) Parlement européen, Direction générale des études, 2000, 34 pages - « La faisabilité d’une taxe Tobin internationale »

 

Ledit texte soumis au Parlement européen, demandant à la Commission européenne « un rapport sur la faisabilité de la taxe Tobin » a été rejeté par six voix d’écart. (Le Monde, le 29/05/2009 - « Lagarde contredit Kouchner et précise que la taxe Tobin n'est pas à l'étude »)

 

(9) Libération, le 29/05/2009 - « La mini-taxe Tobin de Kouchner »
(10) JDD.fr, le 29/05/2009 - « Kouchner reprend la taxe Tobin »
(11) On ne remet pas ici en question la noblesse de la cause (RSA), seulement son mode de financement
(12) L’Expansion, juin 2009 - « La richesse nationale prélevée pour moitié »

 

Taxes sociales et fiscales rapportées en pourcents au PIB en 2009 : Suède (52,83) – France (49,42) – Allemagne (43,05) – Royaume-Uni (42,42) – Espagne (37,72) – Irlande (34,40) – Japon (33,89) – Etats-Unis (33,02)

 

(13) Courrier International, du 7 au 13/05/2009 - « Le retour de la taxe Tobin »

 

«  (…) Stephan Schulmeister, un économiste de l’Institut de recherche économique autrichien (WIFO) (…) constatait dans un article d’avril 2008 que les volumes de transactions sur les devises sont devenus 70 fois plus importants que les volumes du commerce mondial de biens et de services. De même, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les volumes d’échanges d’actions et d’obligations sont désormais 100 fois plus importants que les investissements des entreprises (…) Schulmeister ne nie pas que l’introduction d’une telle taxe réduirait le volume des transactions et, en conséquence, la liquidité du marché. Mais il réfute l’argument selon lequel une telle baisse pourrait réduire l’efficacité des marchés en ce qui concerne la fixation des prix »

 

 

 



 
Illustration : Image extraite du site Baby Boomer Care


 

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Published by Marc Aragon - dans Economics
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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 14:34


« L’intervention des pouvoirs publics dans le jeu conjoncturel des forces économiques ne sert pas à grand-chose. Ses interventions sont plus déstabilisantes que régulatrices et il vaut mieux que l'Etat se mêle le moins possible de faire de la politique économique 1 ». Voici résumé le néolibéralisme venu d’Amérique, sous la plume de l'un de ses importateurs français les plus zélés, Henri Lepage, conseiller d’Alain Madelin, lui-même héraut de la cause. De fait, ces thèses plurent outre-Atlantique, où l’on se hâta de liquider les anciennes coutumesLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman dévalua la monnaie tricolore de 80% 1 ! Une décennie plus tard, l'avènement du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre et aux priorités de la reconstruction. Mais si on dévaluait beaucoup, on contrôlait aussi beaucoup les prix…. Paul Volcker, argentier de la Fed, inaugura cette modernité en vainquant la grande inflation des années 1980 par le monétarisme, tandis que Ronald Reagan, le jour même de son investiture, consacrait l’Etat comme le problème, non comme la solution 2. Depuis lors, les marchés financiers, indociles et peu capables de vues, krachent sans cesse, asphyxiant à chaque fois l’économie réelle de leurs postcombustions. Et les banques, épicentres de la rationalité, ne doivent qu’à l’Etat d’être sauvées de pis à toute peine !

Le paradoxe n’est donc pas mince pour les tenants de la souveraineté des Marchés, et la main décidément trop visible que celle de l’Etat qui supplée leurs embardées optimales ! Mais il n’est pas suffisant encore pour dessiller les dévots libéraux, quiétistes de l’extrême et contemplateurs-nés, qui cultivent avec conviction ce qu’Hyman Minsky qualifiait d’aveuglement au désastre. Henri Pigeat, ancien patron de l’AFP, habitué des médias, est de ceux-là, qui ripoline la doxa libérale, couche après couche, sur fond de ruines fumantes. Le 20 janvier dernier, sur une radio économique, il déclare avec componction : « L’intervention de l’Etat dans les banques, cela donne le Crédit Lyonnais, je suis désolé 3 ». Nul dans l’assistance ne releva, sans doute pressé par le temps, surtout pas Alain Madelin, déjà nommé, encore présent et toujours d’accord avec quiconque stigmatise la contrainte administrative, héroïque malgré un bon quart de siècle de démentis. Ainsi, nos répétiteurs expertsFontenelle raconte que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles … parviennent-ils au mépris de la réalité et au terme de débats sans contradiction sérieuse, à faire accréditer quelques idées trompeuses avec la foi de l’Occident médiéval. Cette scolastique, qui choisit stoïquement la théorie à tout prix contre les faits, est typique d’une pensée à bout de souffle, épuisée par ses propres contradictions. Car, au réel et loin du contrôle étatique, la loi bancaire capitale est celle du carnage.

La  crise actuelle force la sidération : tant de milliards vaporisés ici, tant d’autres là qu’on a peine à compter, en attendant les suivants qui ne manqueront pas d’émerger ! En avril 2008, le G8 tokyoïte donnait cent jours aux banques pour révéler leurs pertes ; peine perdue : une année après 4, les dépréciations affluent encore, et nul ne paraît à même ni souhaiter fournir un chiffre. Ainsi, la gestion du risque, un pur oxymore, dévoile-t-elle la vraie nature des institutions, celle d’une cupidité sans faille aux accents artificieux de la haute finance éclairée, qui finalement ne maîtrise rien, ne sait rien, à commencer par l’étendue de ses propres méfaits. « Greed is good 5 » lançait Gordon Gekko dans le film « Wall Street », permis de dévaster 6 en poche. Fin septembre 2008, Christine Lagarde évaluait les pertes des banques privées tricolores à 20 milliards d’euros pour l’année écoulée 7. En janvier 2009, Gordon Brown, qui avait déjà viré sa cuti en nationalisant Northern RockNorthern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprime l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot …, dénonçait l’irresponsabilité des banques britanniques, se résolvant à prendre sous son aile Royal Bank of Scotland après que la rolls écossaise eut annoncé une perte record de 31 milliards d’euros 8. La Suisse plaça UBS dans le peloton européen, l’Allemagne, Hypo Real Estate. Quant à l’ex-belgo-néerlandaise Fortis, dopée par quelque trois cents pied-à-terre offshores 9, sa prodigieuse vista escamota 19 milliards d’euros 10.

Mais rien ne vaut qui ne vienne d'Amérique. En mars 2008, Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …
, primo-infecté, échappa au désastre par la grâce de la Fed qui gagea une trentaine de milliards de dollars d’actifs illiquides. En mai, devant les culbutes de maisons de second rang, la Réserve Fédérale apporta 150 milliards de garantie aux organismes de crédit et 100 autres aux banques de dépôt. Rien n’y fit. En juillet, la banque californienne Indymac rendit son tablier, s'affichant comme le plus gros fiasco bancaire du dernier quart de siècle. La descente aux enfers continua, nonobstant les collatéralités non bancaires. Le 6 septembre, Lehman Brothers se dit en perdition : 613 milliards de dollars de dettes, 85 milliards de papier toxique sous dossier dont 57 dérivant de subprimes à mettre au clou 11 ! Bank of America et Barclays candidatèrent : le Financial Times, optimystique, y crut, le 12 septembre, qui écrivit : « Il est temps pour les autorités de se retirer (…) Ce qui a été fait jusqu’à présent devrait être suffisant ». Las, les repreneurs renoncèrent, et Lehman disparut. Entretemps, Merrill Lynch publia une cinquantaine de milliards de dollars de perte depuis l’été 2007 4 ; et plus récemment, Citigroup, qui acheva le Glass Steagall Banking Act, une trentaine de mieux. En somme, de la belle ouvrage que l’oncle Sam fut prié d’équarrir de plans multimilliardaires, au prix de contorsions ubuesques 11. Sauf à courir à la ruine.

Le schuss bancaire est une tradition étasunienne assez ancienne. Le krach de 1907, aussi appelé « Panique des banquiers », étrenna la propension de la profession à escamoter consciencieusement la ressource financière. La crise de 1929 fut à cet égard exemplaire, qui expédia près de 10.000 banques privées
- Le Glass Banking Act -

(...) Les victimes du mégakrach de 1929, consentantes ou non, furent innombrables, qui eussent préféré de beaucoup que leur épargne fût garantie plutôt que d’être vouée au néant ! Le ravage bancaire perdura jusqu'à la déferlante de liquidations de 1933. Franklin Roosevelt arrêta l’hémorragie avec le Glass Banking Act : la séparation des banques de dépôt de leurs filiales d’affaires, y tiendra la place la plus remarquée par l’Histoire ; surtout, l’assurance des dépôts bancaires déboucha sur la naissance d’une Federal Deposit Insurance Corporation chargée de liquider l’actif des banques faillies et de garantir au mieux les avoirs de tous les déposants. Tout alla mieux pendant un demi-siècle (...)

- Boursonomics 21/04/2014 -
ad patres, parmi lesquelles nombre avaient jeté de l’huile sur le feu en prêtant à qui voulait. La Reaganomics ne fut pas non plus chiche de traumas bancaires, comme celui de la Continental Illinois en 1984, celui des Caisses d’Epargne dans les années 1990 qui coûta quelque 200 milliards de dollars au contribuable américain 12. La finance métabolise ses propres humeurs mortifères ; ses collapsus ne laissent jamais indifférents l’économie à l’entour, qui imposent aux Etats, bons samaritains, de sauver la mise à chaque fois : la position centrale des fauteurs de troubles est hélas sans alternative possible. En sorte que la morgue des banquiers sauvés des eaux, incidemment des citoyens de passage, marchandant sans vergogne les bonus, les primes et les dividendes des uns et des autres, a ceci d’irréel que quelques-uns de ces combattants auraient mal survécu, ou pas du tout, à l’indifférence de la puissance publique. En France, le bon sens près de chez vous se fit tirer l’oreille ! L’individualisme est au coeur du système, et l’argent, au coeur du coeur. « Qui tombe meurt 13 ».

La finance surpasse désormais l’économie - quatre fois le PIB mondial. Outre-Manche, les échanges financiers sont quinze fois plus importants que les échanges de biens et services 14. La débâcle est à l’avenant, et l’Etat, ce partenaire honni, tracassier, mauvais gestionnaire quoique libéral, bref cet empêcheur de tourner en rond, prié de remettre au pot. Les tendances suicidaires du système commandent plus que jamais au confinement de la finance à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : l’arrière-plan 15. Banques comprises.

 

 


 

(1) Henri Lepage (1978) - « Demain le capitalisme »
(
2) Investiture de Ronald Reagan, le 20/01/1981 - « L’Etat n’est pas la solution de nos problèmes, il en est la cause »

(3) BFM Radio, le 20/01/2008 – Emission « Good Morning Business » vers 09H50 ;
(4) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »

 

Page 118 - « En juillet 2008, après tout de même un an de crise générale et, pour ce qui la concerne, 47 milliards de dollars de pertes, Merrill Lynch en est encore à tourner autour du pot et, dix jours après l’annonce de ses résultats du deuxième trimestre, - 9,4 milliards supplémentaires de dépréciation qui avaient fait croire  aux investisseurs que cette fois-ci le fond avait été atteint – à s’aviser d’un «  petit oubli » de 5,7 milliards de plus ... ».

 

(5) « L’avidité est bonne» - Michael Douglas (Gordon Gekko) dans le film d’Oliver Stone Wall Street (1987)
(6) L’expression est de John Kenneth Galbraith (1993)
(7) RMC Info, le 22/09/2008

 

« Les banques françaises ont subi des pertes, je ne le cache pas. Elles ont subi environ 20 milliards de pertes pour l'année de crise que nous venons de vivre et la faillite de Lehman Brothers leur a coûté 1,5 milliard. On sait très bien où sont les pertes, de combien elles sont, et ça les a entraînées, pour certaines à recapitaliser. Elles ont des actifs largement suffisants, compte-tenu de la taille de leur bilan ».

 

(8) Les Echos, le 20/01/2009 - « La perte de RBS en 2008 pourrait atteindre 28 milliards de livres »
(9) Le Monde Diplomatique, décembre 2008 - « Un inextricable maquis de filiales »

 

« … Selon un document tenu à jour par le Centre for Research on Multinational Corporations, Fortis détiendrait en effet pas moins de trois cents établissements enregistrés dans les meilleures places offshore de la planète. Quelques-uns portent fièrement leur blason : Fortis Intertrust (Îles Vierges britanniques), Fortis Investment Management (Îles Caïmans), Fortis Commercial Finance (Luxembourg), Fortis Private Wealth Management (Antilles néerlandaises), Fortis Foreign Fund Service (Suisse) … Dans la plupart des cas cependant, rien ne laisse deviner le fil qui relie ces structures exotiques à leur maison-mère. Ainsi de JEB Ltd au Libéria, de Comanche Ltd aux Bahamas, de Jasmette Valley Inc au Liechtenstein, de Swilken Holdings au Panama, etc. La liste court sur dix pages ... ».

 

(10) Les Echos, le 22/01/2009 - « Fortis Banque Belgique estime ses pertes 2008 à 19 milliards d'euros »
(11) Jacques Attali (2008) - « Après la crise »

 

Page 109 - « Le plan Paulson est assorti de quelques conditions suspensives : les revenus des dirigeants devront être limités ; les agences gouvernementales entreront dans les conseils des entreprises aidées ; les fonds prêtés seront remboursés par les revenus futurs. Le Sénat hésite. Beaucoup sont sincèrement choqués par ce qu’ils assimilent à du socialisme. D’autres marchandent cyniquement leurs voix : on décide ainsi de l’extension de la taxe sur le rhum à Porto Rico et aux Îles Vierges, de la possibilité pour les circuits de courses automobiles d’étaler leurs pertes sur sept ans, du transfert de certaines taxes à l’importation de produits lainiers au Fonds Lainier … ».

 

(12) Joseph Stiglitz (2004) - « La grande désillusion »
 

Page 117 - « Pour ne citer qu’un seul exemple, la scandaleuse débâcle des Caisses d’Epargne aux Etats-Unis, bien qu’elle ait constitué l’un des facteurs clefs qui ont déclenché la récession de 1991 et qu’elle ait coûté au contribuable américain plus de 200 milliards de dollars, a été, parmi les opérations de sauvetage suscitées par la déréglementation, l’une des moins chères (en pourcentage du PIB), et la récession aux Etats-Unis, l’une des plus douces si on la compare à ce qui s’est passé dans d’autres économies qui ont subi des crises semblables … ».

 

(13) François Mitterrand (1978) - « L’abeille et l’architecte »
(14) Alternatives Economiques, Hors Série 1er trimestre 2008
(15) Adaptation personnelle d’une citation de John Maynard Keynes extraite de « Essays In Persuasion »

 

« Ainsi donc, l’auteur de ces essais, malgré tous ses coassements, continue d’espérer et de croire que le jour n’est pas éloigné où le Problème Economique sera refoulé à la place qui lui convient : l’arrière-plan … ».

 

 


 

Illustration : L'argent est plat afin d'être empilé (proverbe écossais)

 

 

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27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 01:02



condillac-copie-1.pngLe siècle des Lumières libéra les forces de l’esprit et consacra l’usage de la raison. Libérés du carcan inquisitorial, bientôt de l’absolutisme, les hommes et les femmes de ce temps, épris d’humanisme, s’attelèrent à concevoir cet ordre nouveau qui estoquerait bientôt les anciennes coutumes ; partout en Europe, des idées neuves surgirent. Aucun domaine qui fût à portée de l’entendement commun n’échappa à cette frénésie primordiale. L’économie elle-même ne fut pas à la traîne, éperonnée par l’industrialisation naissante de l’Angleterre qui marquait la fin de la société féodo-marchande et le début du capitalisme industriel. Samuel Jonhson, auteur contemporain, déclara tout de go que « rien ne requerrait davantage une explication philosophique que le commerce 1 ». On s’y dévoua, corps et âme. Des philosophes se firent économistes, comme l’écossais Adam Smith, le plus fameux d’entre eux, qui signera d’une éternelle main invisible le triomphe inéluctable de la rationalité et de l’ordre sur l’arbitraire et le chaos. Epicure n’eût pas désavoué ce monde merveilleux.

Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui goûtait l’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût être convaincant, manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient affermi ses thèses, lesquelles assuraient déjà la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie devint « science économique 2 », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière narrative contre les habits de lumière de la vraie science. Sans doute ce prélat se souvenait-il du grand Léonard de Vinci, phare de la Renaissance, et de plus un génie, pour qui « aucune investigation humaine ne peut s’intituler véritable science si elle ne passe pas par la démonstration mathématique 3 ». Ladite mathématique allait déferler en cinq sec : elle assignerait bientôt à résidence toute la rhétorique sociale des pères fondateurs. La transfiguration vint de Léon Walras, économiste de la seconde moitié du XIXe siècle, qui harnacha littéralement la discipline à ce nouveau latin. Sa quête axiomatique de l’équilibre général et spontané des Marchés se propagera jusqu’à Chicago, dont l’Ecole trustera les couronnes suédoises. Gérard Debreu, économiste franco-américain de cette filière, lui-même nobélisé en 1983, un rien catégorique, déclarera : « J’ai démontré mathématiquement la supériorité du libéralisme 4 ». Dont acte.

L’idéologie néolibérale, ainsi frappée du sceau mathématique, quoiqu’à la cire molle, peut donc continuer de plaire. Car on se dispense assez d'évoquer les contraintes nombreuses qui délimitent cet univers enchanté 5, lesquelles n’ont jamais été réunies en nul point de notre planète aquatique, ni aucun autre de l’écliptique. L’Histoire, ce témoin millénaire, ne nous rappelle aucune expérience glorieuse qui ait élevé ce credo. Jamais en effet la liberté économique, totale, sans limites, triomphante, n’a été réalisée, y compris par les premiers libéraux qui vinrent aux affaires. Quoique ! Les années 1970 garderont la trace indélébile d’une main bien visible, tachée du sang des latinos sud-américains, du Chili, d’Argentine, d’Uruguay … aux prises avec des juntes barbares conseillés par les Chicago Boys et leurs professeurs. L’un d’eux, Gunder Frank, avoua que les prescriptions de Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith

Milton Friedman, primat de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses admirateurs, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, le pleurent. D’autres, moins épris de théorie, plus tournés vers le réel, se borneront à respecter le repos de l’icône. Son jusqu'au-boutisme d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts assidus à démontrer mathématiquement la suprématie du libéralisme, et des kilomètres de formules absconses, comme une épitaphe sans fin (…)

, maître de l’ultralibéralisme, étaient si contraignantes « qu’elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». Finalement, les armes faillirent à purifier des âmes si insensibles à la beauté de la science, et cette stratégie du choc 6 plomba durablement l’économie du cône sud. On mit le désastre sur le compte des militaires trop zélés. Le dogme persista, en contrepoint de l’étoile rouge, disqualifiée, qui déclinait.

Point d’équilibre, où que nous regardions, sinon des ruines fumantes ! La trinité émancipatrice - réduction des dépenses sociales, déréglementation, privatisation -, c’est-à-dire moins de tout, et d’Etat surtout, paraît finalement mieux s’étalonner sur ses collapsus réitérés, parfois admirables, que sur des bénéfices pérennes, correctement répartis. Les historiens jugeront. Pour l’heure, les traumatismes s’enchaînent, et n’était-ce les intermèdes funestes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une incroyable fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge sur les seules vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, congestion des caisses d’épargne américaines et chute du Nikkei ; 1994, krach obligataire aux Etats-Unis ; 1995, faillite de la banque britannique BaringsLe naufrage de la Barings

(...) Mardi 17 janvier 1995 : Kobé assoupie, se réveille, doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs de l'aube baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port Island, et les nombreuses îles artificielles que l'homme a conquises sur la mer. Soudain, à 5h46 locales la terre se met à gronder. Surgissant de nulle part, un bruit sourd déchire la nuit, aussitôt accompagné de violentes secousses qui ébranlent la ville, semant la terreur, la désolation, la mort. Le séisme de Hanshin-Awaji a frappé, avec une brutalité rare. L’onde de choc boursière cinglera jusqu’à la cité-Etat de Singapour, estoquer la vénérable Barings (…)

 ; 1997, première tranche de la crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003, apoplexie de l'e-Economie. Chaque fois, les dévots de ce bateau ivre, vite remis à flot, tenant pour rien les ardoises soldées par la collectivité, notamment leurs impacts sur l’emploi, se félicitèrent de la résilience des Marchés, qui survécurent. A l’été 2007, des ménages américains insolvables, qui avaient payé le mètre carré au prix de l’hectare, incendièrent la plaine financière. Jusqu’à l’Olympe 7.

L’atterrissage de la finance qui suivit, fut brutal, malgré l'optimisme des analystes     - Convictions acheteuses -
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(…) Vers la fin de l’été 1929, les quotidiens ne se contentaient plus de citer quels titres monteraient en séance, et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait travaillé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger en analyste, cireurs de chaussures compris, qui présageât la hausse avec des chances réelles de succès. Soixante ans plus tard, en octobre 1987, la vista des éditeurs de huit cents lettres confidentielles fut de la même eau : six à peine, des gâte-sauce, sous-entendirent le krach, à mi-voix. Les analystes financiers sont de ce genre, inoxydablement positifs: ils bannissent la baisse et répugnent mordicus à conseiller quoi que ce soit à la vente (…)
──────────────────────────
     - Boursonomics 02/05/2007 -

, et celui, plus coupable, des économistes, qui glosaient à l’embarras passager. De fait, à l’heure des vœux, quiconque, sain de corps et d'esprit, qui aurait pressenti le pathétique des évènements à venir, eût été immédiatement invité à réviser son précis d’Economie ! L’allocation optimale du capital, l’une des vocations académiques des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à 150 dollars le baril en juillet. On incrimina la fièvre demandeuse des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement de la ressource, etc. Quand, en septembre, commença la fin, le pétrole escorta les indices au tréfonds. Exit la théorie ! Washington devint socialiste 8, déversant ses dollars par containers entiers dans la sphère bancaire piégée par une sophistication financière censée pourtant arraisonner le risque. Le génie financier, qui avait déjà perdu des épées comme Bear Stearns ou Indymac, abandonna Lehman Brothers au milieu du gué. Merrill Lynch, Wachovia, WaMu furent sauvées des eaux, Goldman Sachs et Morgan Stanley changèrent de statut. On nationalisa Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, on dépanna l'automobile, et ainsi de suite. L’Europe ne fut pas épargnée. En somme, la débâcle fut mathématiquement efficiente.

Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés, « qui habitent là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête 9 ». Ici bas, la sauvagerie est embusquée, hermétique aux charmes d’un paradis pavé d’équilibres optimaux, de rationalité prodigieuse et de concurrence parfaite, anesthésié sous les trillions de l’industrie financière, dont l’intérêt supérieur est bien de se prévaloir de lois économiques qui auraient démontré comment sa liberté et ses profits sont les sources essentielles du bien-être général 10.

   

 


 

(1) Robert Heilbroner (1971) - « Les grands économistes »
(2) Etienne Bonnot de Condillac (1776) -
« Le Commerce et le gouvernement … »

 

Page 1, dès l’entame - « Chaque science demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. Il semble qu’on devrait commencer par faire cette langue : mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où en est la science économique dont l’objet est celui de cet ouvrage même ». Etienne Bonnot de Condillac est le premier à avoir formellement utilisé l’expression science économique. « La Richesse des Nations » d’Adam Smith parut la même année.

 

(3) Editions du Clos Lucé (2008) - « Les pensées de Léonard de Vinci »

« Il me paraît que vaines et pleines d’erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l’expérience (…) Nous dirons donc que là où l’on ergote, il n’y a plus de vraie science ; car la vérité n’a qu’un seul terme et, ce terme une fois trouvé, le litige se trouve détruit à jamais. S’il peut renaître, il s’agit  d’une science bavarde et confuse, et non de certitude née. Les vraies sciences sont celles que l’expérience a fait pénétrer par les sens et qui imposent silence à la langue des argumentateurs ».

 

(4) Le Figaro-Magazine, le 10/03/1984 – Entretien avec Guy Sorman
(5) Bernard Maris (2003) – « Lettre ouverte aux gourous de l’économie … »
(6) Naomi Klein (2008) - « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre »

 

La citation d’André Gunder Frank est extraite de l’ouvrage, page 107

 

Page 129 – «  Les Chicago Boys et leurs professeurs qui prodiguaient des conseils et occupaient des postes de haut rang au sein des régimes militaires du cône sud, avaient foi en un capitalisme par nature puriste. Leur système reposait entièrement sur la croyance dans l’ordre et l’équilibre, sur la nécessité de supprimer les ingérences et les distorsions. C’est pour cette raison qu’un régime résolu à appliquer fidèlement leur théorie ne peut tolérer la présence de conceptions du monde qui risqueraient de le contredire ou de l’affaiblir. L’idéal ne peut être atteint qu’au prix d’un monopole idéologique » 

 

Page 109 - « En 1982, l'économie chilienne, en dépit de la stricte application de la doctrine de Chicago, s’était effondrée : explosion de la dette nationale, retour de l’hyperinflation et taux de chômage de 30% (dix fois plus élevé que sous Allende). C’est que les piranhas, les maisons financières à la Enron affranchies de toute réglementation par les Chicago Boys, aveint acheté les actifs du pays à crédit et accumulé une dette colossale de quatorze milliards de dollars »

 

(7) L'Express, le 16/12/2008 - « Nouveaux incidents en Grèce, Caramanlis prend des engagements »
(8) Le Monde Diplomatique, octobre 2008 - « Le jour où Wall Street est devenu socialiste »

(9) Emmanuel de Waresquiel (2003) - « Talleyrand, le prince immobile »

 

Page 13 – « Lorsque le vieux Goethe (…) pose les yeux sur une reproduction du portait du prince [Talleyrand] (…), il ne peut s’empêcher de penser aux dieux d’Epicure qui habitaient là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête »

 

(10) Jacques Généreux (2005) -« Les vraies lois de l’économie »

 


 

Illustration : Victime de la crise financière - Extrait du Journal du Net
 

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25 juin 2008 3 25 /06 /juin /2008 01:52



Les vingt années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre Mondiale furent Glorieuses. Aucune panique boursière, apoplexie financière ou récession économique, sinon mineure, ne vint troubler le renouveau occidental 1. Un combat sourd se livrait cependant en coulisse, aux Etats-Unis surtout, entre d’aucuns qui se disputaient la primauté de concepts économiques, et d’autres qui se prévalaient des précédents à des fins politiques. Le début des années 70 sonna l’heure du grand chambardement ; les vieilles théories de John Keynes, qui dominaient la scène depuis la Grande Dépression, passèrent de mode ; les thèmes fondateurs de l’économie classique, époussetés par Milton FriedmanMilton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône … et quelques autres pointures de Chicago, regagnèrent alors l’estime des élites dirigeantes. On relégua les anciennes coutumes à l’arrière-plan. L’Etat suivit, chacun reprit sa place, et le Marché, la première.

Le nouvel ordre des choses bouscula de prime la sphère financière. La déréglementation bancaire, qui mettra dix ans pour traverser l’atlantique, modifia beaucoup l’activité des banques sous les feux de la concurrence et de l’essor des marchés financiers. La désintermédiation, c’est-à-dire la possibilité pour des emprunteurs de lever des fonds en dehors des circuits bancaires, fit émerger des activités aux revenus plus éclectiques. Le marché de l’endettement explosa. Au particulier, les collectivités locales américaines, municipalités, entreprises publiques, universités, qui avaient à financer le bien commun, purent prendre langue directement avec les investisseurs institutionnels sur le marché des capitaux. Mais la solvabilité de ces émetteurs publics, mieux, leur séduction à l’égard des prêteurs demeuraient inégales : ainsi, dans cette course de « fonds », une petite ville du Dakota du Nord n’était-elle pas l’égale d’un comté californien. Et celui d’OrangeNick Leeson ne fut ni l'aîné ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires américaine Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor. D’autres l’avaient aussi surclassé …, une des principales régions du grand Los Angeles, qui se déclara en faillite le 6 décembre 1994, ne fut pas pour apaiser la haute finance, jusqu'à Tallahassee même 2. Quelques assureurs d’un genre nouveau, à la réputation financière sûre, virent alors le parti qu’il y avait à rapprocher les uns des autres : ils garantiraient les emprunts du domaine public en y associant l'appellation contrôlée de leur propre signature. AMBAC fut le premier de cette lignée.

L’acte fondateur survint en 1971 quand AMBAC, rejeton d’une société hypothécaire du Wisconsin, cautionna le principal et les intérêts de la construction d’un dispensaire en Alaska. Puis, la compagnie peina à se développer, faillit capoter en 1975, mais surnagea en accréditant des obligations de la ville de New York alors en proie à des malheurs financiers très médiatisés. Entretemps, un challenger était apparu, MBIA, qui devint champion en 1984 sur le secteur de l’assurance des obligations municipales. Un troisième larron, né dans la pourpre, FIGC, était entré dans la danse l’année précédente. D’autres suivirent 3. Ces institutions financières bénéficiaient toutes de l’excellente réputation de leurs parrains, et de la notation « AAA », véritable sésame sur le marché des capitaux. En contremarquant les emprunts des collectivités locales, celles-ci pouvaient ainsi émettre des tranches obligataires moins coûteuses, mieux garanties, et drainer plus d'investisseurs. Améliorant de fait les demandes de leurs clients, les assureurs furent alors qualifiés de « réhausseurs de crédit ». En juillet 1982, le pionnier AMBAC fut cependant au supplice : la compagnie publique d’électricité de Washington 4 fit défaut sur un emprunt estampillé de 2,25 milliards de dollars ! On se reprit à réglementer : les établissements garantissant l’obligataire furent tenus de ne rien garantir d’autre. Ils devinrent « monoline 5 ».

La profession a depuis lors beaucoup travaillé : fin 2006, elle avait assuré quelque 2.500 milliards de dollars de dettes en plus de trente années au feu, affichant même, pour la période 1989-1999, le ratio flatteur sinistres-pertes moyen rapporté au nominal net de 0,014% pour les réhausseurs de niveau « AAA » 6
. On aura compris que ce type de garantie est très éloigné de l’assurance classique, fondée sur la mutualisation du risque et l'appréciation statistique de celui-ci. En pratique, l'assureur monoligne est un analyste qui estime la situation financière de l'emprunteur et, selon le cas, lui apporte sa caution. Il perçoit des honoraires et non des primes, entre la moitié et les trois quarts 7 de l’économie que retirent les émetteurs du coût moindre de leurs levées de fonds en profitant de sa notation. Il ne doit pas supporter de sinistre, y réussissant même mieux que bien à l’aune des chiffres qu’on a dits. En sorte que ce risque à « zéro perte » ou « perte éloignée » a longtemps permis aux « monoline » de s’exonérer de fonds propres, moins de 0,1% des crédits assurés contre 8% pour les banques 8 ! Le zéro prudentiel n’était plus très loin de frapper, quand ces réhausseurs de crédit, las de focaliser leur génie financier sur des marchés trop tranquilles, se mirent à garantir des produits titrisés à la mode (ABS, CDO, …) pour des milliards de dollars, dont d’explosifs crédits à risqueCôté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain … reficelés.

Historiquement, l’assurance de titres adossés à des créances hypothécaires s'adjoignit très tôt au métier des « monoline » ; au Royaume-Uni par exemple, les premières obligations du genre furent garanties dès 1986, peu après la dérégulation. En sorte que l’expérience ne faisait pas défaut lorsque la profession fila le train de la titrisation subprime : l'influence des compagnies qui vampirisaient les émissions - Citigroup, JP Morgan, Lehman Brothers,  Merrill Lynch et Morgan Stanley 9, atrophia cependant la vertu des réhausseurs, qui suivirent. On connaît la suite. La cavalerie des prêtsQuand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui l’amena en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote … insolvables se mit à hoqueter à l’été 2007, le marché des obligations adossées devint illiquide, et toute la chaîne financiarisée endura des pertes considérables. Les « monoline » furent sévèrement dégradés par des agences de notation non moins innocentes, parfois dans des querelles de cour d’école 10, entraînant d’autres effets, et ainsi de suite. AMBAC, qui cotait 88,65 dollars voici un an ne valait plus que 1,74 dollar en dernier lieu ; MBIA a chuté de 68,98 à 4,76 dollars dans le même temps ! Les majors, canal historique, agonisent ; le Marché a mal répondu à leurs appels de fonds ; les banques, sollicitées pour oublier 125 milliards de dollars d’obligations garanties 11, regardent ailleurs, embourbées dans leurs propres affaires, qui sont mauvaises. Les municipalités ne sauront bientôt plus à quel sein financier se vouer.

FSA, l’un des derniers « monoline AAA », filiale de Dexia via divers holdings lovés dans des paradis fiscaux 12, vient de recevoir 5 milliards de dollars de sa maison-mère : une pure formalité selon Xavier De Walcque, son Chief Financial Officer, pour qui « FSA en lui-même n’a pas besoin de cash 13 ». Ceux de Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant … ne dirent pas mieux ! Bah, le hedge fund activiste Pershing Square Capital Management a déjà lâché ses chiens. Son patron, Bill Ackman, adressa récemment un long mémo, où il estimait les pertes possibles d’AMBAC et de MBIA à 23 milliards de dollars, aux autorités américaines, de la Fed à la SEC en passant par les régulateurs des Etats fédérés et même … celui des Bermudes 14 ! Voilà bien de quoi volatiliser quelques milliards de plus.

 

 



(1) John Kenneth Galbraith (1994) – « L’argent »

 

« Les historiens célèbreront sans doute la vingtaine d’années qui va de 1948 à 1967 comme l’ère la plus faste de l’histoire des économies industrielles et aussi de la science économique. Ces deux décennies ne connurent ni panique, ni crise ni dépression, à peine des récessions mineures. Aux Etats-Unis, il n’y eut que deux années où la production ne progressa pas : 1954 et 1958 […] Peu de chômage dans ces années, du moins par rapport aux années trente : il ne dépassa 6% de la population active qu’en 1958 et 1961. »

 

(2) Les veuves de Tallahassee (Floride) sont l'équivalent de nos veuves de Carpentras ;
(3) Les principaux acteurs dans le secteur des assureurs « monoline
» :

 

AMBAC – American Municipal Bond Assurance Corporation (1971 - Filiale de MGIC Investment Corp) ;
MBIA – Municipal Bond Insurance Association (créée en 1973 par un groupe d’assureurs dont Aetna, Fireman’s Fund, Travelers, Cigna et Continental) ;
FGIC – Financial Guaranty Insurance Co (créée en 1983 par Gerald Friedman, fondateur d’Ambac, en association avec General Electric Credit, Merrill Lynch, Morgan, General Re, Shearson Lehman/American Express, et Kemper Group.

 

FSA – Filiale du bancassureur franco-belge Dexia ;
CFIG – Filiale de Natixis ;
ACA Financial Guaranty – Filiale du Crédit Agricole ;

 

(4) Business Network – Ambac Financial Group, Inc

 

« Furthermore, AMBAC had to begin paying on Washington Public Power Supply System (Whoops) bonds. AMBAC’s liability on the default, which totaled $2.25 billion, was an estimated $75 million ». (En outre, AMBAC devait commencer à payer sur les obligations de la Compagnie Publique d’Electricité de Washington. La responsabilité d’AMBAC sur le défaut de paiement qui était de 2,25 milliards de dollars, était estimée à 75 millions de dollars). Pour les assureurs monolignes, le règlement d'un sinistre ne se fait pas sur la base des réserves financières accumulées par la perception de primes, comme pour un assureur classique, mais en fonction d'une situation financière résultant de sa capitalisation.

 

(5) Cercle Finance, le 05/02/2008  « Aux origines de la désintermédiation »

 

A la suite de l’aléa avec la « whoops », la réaction des pouvoirs publics est immédiate. Washington impose progressivement aux réhausseurs de crédit de devenir indépendants. Nombre d'entre eux, comme MBIA et AMBAC, font ainsi leur entrée en Bourse. Le régulateur US impose également aux sociétés d'assurance-obligataire de ne pratiquer que cette activité, à l'exclusion de toute autre. C'est la raison pour laquelle aux Etats-Unis, les réhausseurs sont encore appelés « monoline insurers », soit " assureurs mono-produit " : ils ne font plus qu'assurer des obligations, rien d'autre.

 

(6) Communication institutionnelle - Association of Financial Guaranty Insurers (AFGI)
(7) Les Echos, le 20/06/2005 – « Les monoline sous la pression des marges »
(8) Jean-Marc Sylvestre, Olivier Pastré (2008) – « Le roman vrai de la crise financière »

(9) Pour l'Europe, essentiellement Deutsche Bank  et Royal Bank of Scotland (RBS)

(10) Paul Jorion (2008) – « L’implosion – La finance contre l’économie – Ce que révèle et annonce la crise des subprimes »

 

« Au printemps 2008, les assureurs d'obligations se trouvaient [...] sur le fil du rasoir : les plus importants [...] étaient parvenus à se recapitaliser, mais jamais à la hauteur du risque encouru. Les rapports entre eux et les notateurs avaient monté d'un cran dans l'acrimonie. MBIA [...] s'était rebiffée contre la notation que Fitch lui accordait, et avait enjoint au notateur de s'abstenir dorénavant. Fitch avait répondu que s'il s'agissait d'une question d'argent, il décernerait les grades gratuitement ! MBIA n'avait pas apprécié la plaisanterie et avait réclamé les données qu'elle avait fournies au notateur, sur quoi celui-ci avait déclaré qu'il n'avait pas besoin de celles-ci pour noter. Et ainsi de suite ... »


(11) Financial Times, le 22/06/2008 – « Bond insurers want $125bn of cover wiped out »
(12) Cercle Finance, le 05/02/2008  « Les réhausseurs de crédit »
(13) Trends.be Tendances, le 23/06/2008 – « Dexia renfloue sa filiale FSA de 5 milliards de dollars »
(14) Performance Bourse, le 31/01/2008 – « William Ackman : Ambac et MBIA face à 23 milliards de dollars de pertes ! »

 

 


 
Illustration : Monoline en déséquilibre 
 

 

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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 23:28
 
 
ponzi-copie-5.jpgQuand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui le conduisit en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote, Luigi Zarossi, au service des immigrants de la mère-péninsule ; le business roulait bien, rémunérant les comptes à 6% d’intérêt, au double des banques. Hélas, quelques mauvaises affaires, et Zarossi, étranglé, se mit à payer les intérêts des uns avec les économies des autres, réitéra, et fila au Mexique, Ponzi à ses basques, qui avait assez retenu la cautèle pour s’en faire une spécialité et une réputation éternelle. Trois ans de prison à Montréal, puis deux à Atlanta, poliront la formation de notre homme de retour au pays. En janvier 1920, il crée la Securities Exchange Company 1.
 
Quelques mois auparavant, Charles Ponzi avait reçu fortuitement d’Espagne un courrier flanqué d’un coupon-réponse international, un document assez nouveau pour l’époque. En 1906, l’Union Postale Universelle avait promu, à la demande des « Colonies britanniques d’Australasie », une vignette permettant à un expéditeur de payer d'avance la taxe postale du correspondant dont il attendait un retour : le destinataire n’avait alors qu’à échanger ce coupon en timbres-poste locaux pour affranchir sa réponse. La première Guerre Mondiale était passée par là, notamment l’inflation, qui avait beaucoup déprécié la lire italienne face au dollar américain : en sorte que l’on pouvait arbitrer favorablement l’échange d’un coupon-réponse acheté en Italie et sa conversion numéraire aux Etats-Unis 2. Ponzi vit tout le parti qu’il pourrait en tirer : il promit à des proches un rendement de 50% sous 45 jours, et tint parole, mais en les payant avec l’écot des nouveaux souscripteurs, comme il l’avait appris de Zarossi. L’enrichissement notoire de quelques-uns provoqua la ruée de tous les autres : en mai 1920, il avait déjà collecté 420.000 dollars, en juillet, plusieurs millions, déposés à la Hanover Trust Bank dont il visait la présidence 3 ! Fin juillet le Boston Post fit savoir qu’il faudrait 160 millions de coupons postaux pour viabiliser l’affaire : or, il n’en existait que 27.000 dans le monde ! La pyramide s’effondra tout à trac.
 
L’appétence de l’homme pour l’argent facile a toujours éperonné les aigrefins, et l’emballement des foules n’a jamais qu'ajouté au désastre. A l’escroquerie près, les bulles boursières, auto-catalytiques, sont de cette eau. Laissons cela pour l’instant. Charles Ponzi fit des émules, à grande échelle : ses épigones les plus outrés vinrent de l’Est, quand le communisme céda la place à une fièvre argentifère inconnue jusqu’alors. La Roumanie fut l’épicentre : des systèmes financiers, prétendument issus du capitalisme, en vérité de simples pyramides, firent florès. Dès 1992, un nommé Ion Stoica fonda Caritas, un fonds qui nourrirait grassement les épargnants des bénéfices retirés de vraies sociétés : Stoica ne précisait pas lesquelles, certifiant seulement des plus-values de l’ordre de 700% en quelques mois. Bien sûr, l’argent des suivants payait les précédents. La pyramide capota début 1994 4, non sans que 20% de la population roumaine, dit-on, eût souscrit ! A la même époque, la boule de neige du russe Sergueï Mavrodi, classé septième fortune du pays, fondit d’un coup après que cinq millions de citoyens y eurent investi des fortunes 5. La contagion gagna la Pologne, la Bulgarie, la Serbie, où partout des cavaleries galopèrent. Le pire étreignit l'Albanie, où des émeutes insurrectionnelles succédèrent à l’apoplexie des systèmes pyramidaux, en 1997, acculant le président Berisha à la démission 6.
 
« La spéculation survient lorsque l’imagination se fixe sur quelque chose d’apparemment nouveau dans le domaine du commerce ou de la finance » nous dit John Galbraith 7. Quoi de plus novateur en 1920 qu’un arbitrage des changes, ou que la distribution de bénéfices dans la transition post-communiste ? La crédulité des foules détournée par des coquins à leur profit n’est qu’une seconde nature de l’espèce 8. Ceci étant, à la carambouille près, de tels mécanismes, forcis par l’innovation financière en haleine, ne sont pas différents des moteurs qui gonflent les bulles boursières, toujours avides de carburant pour tenir le cap et l’illusion que tout le monde y gagne. Celle de l’e-Economie fut typique, comme l’est l’actuel collapsus des subprimes    - Subprime : risque majeur -
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Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à dépeindre des mondes enchantés où l’homme participe à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la finance éclairée, attentive, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y apercevoir le prétexte à sa quête incessante du gain. Ainsi irait le Marché, univers de papier, empli d'évidences, mené au doigt d'une main invisible par une mathématique bienveillante ! Or voilà qu'en l'épicentre étasunien une affaire envenime toutes les autres : des prêts immobiliers mal garantis - « subprime » -, que l'on minore assez, dégénèrent au grand dam des théoriciens du risque (…)
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    - Boursonomics 28/08/2007 -

, attisé par les excès des dérivés de crédit. La crise financière a du reste dépoussiéré les travaux de l’économiste Hyman Minsky,
qui proposa en 1977, avant le tumulte de la globalisation, un triptyque explicatif des bulles. La hedge finance – acheteurs prudents – s’empare de l’innovation : l’investissement et les intérêts sont couverts ; puis la speculative finance – spéculateurs – entre en jeu : seuls les intérêts peuvent être payés, les flux sont insuffisants pour rembourser le principal. Enfin la finance Ponzi – fraudeurs en pyramide – sonne le glas : les cash flows, inférieurs aux intérêts et au principal, imposent un refinancement par la dette 9. La fin est proche.
 
Robert Shiller 10, qui glissa l’expression « exubérance irrationnelle Exubérance, conundrum et autres menues incertitudes

Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'oeil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait repoussé la baisse de ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, le DAX se replia de 4,05%, et un vent de panique gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien (…)

» aux oreilles d’Alan Greenspan, n’hésita pas à comparer la bulle Internet à la finance Ponzi ; l'euphorie boursière, avivée par les industries du courtage et de la gestion collective, aimantait chaque jour de nouveaux investisseurs, par grappes, puis par cohortes, appâtés par la hausse ininterrompue des marchés. La durabilité du boom était attestée par toutes sortes de rabatteurs, convaincus ou convertis, économistes réputés compris, qui assuraient l’enrôlement des troupes comme naguère la pyramide de Charles Ponzi exigeait que la souscription s’élargît. Les candidats accouraient, embrasant des cours déjà surchauffés. Premiers entrés, premiers servis : quand le marché flancha, les derniers arrivés, les plus nombreux, furent au mieux marris, au pire ruinés. Le comble du cynisme fut atteint en dernier lieu, aux Etats-Unis : au faîte des crédits à risque, les ultimes victimes furent les attributaires des prêts dit « Ninja » - no income, no job or asset (pas de revenu, pas d’emploi ni d’actifs [en garantie])
11. Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière goutte ! Selon Michel Aglietta, l'horizon des investissements financiers, serait aujourd'hui estimé à 3 mois 12 : en sorte qu’il est rationnel de rallier tout épisode dont l’éclatement n’est pas prévu avant ce terme. La finance spéculative est la norme, la finance Ponzi maraude.
 
Charles Ponzi, emblème du « get-quick-rich » des Roaring Twenties, réapparut sous le nom de Charles Borelli en 1925. La Floride suscitait alors un intérêt nouveau et ses marécages étaient l'objet de spéculation. Notre homme fit savoir qu’il lotissait, près de Jacksonville un terrain d’une centaine d'acres, chacun divisé en 23 lots qu’il proposait à 10 dollars l’unité, lesquels, assurait-il, vaudraient 5,3 millions de dollars sous deux ans ! En fait, le terrain était à 150 kilomètres de Jacksonville, et la plupart des lots était immergée 3 ! Ponzi forever !
 
 
 

 
(1) Par un hasard amusant, la SEC se trouve être aujourd’hui le gendarme de la Bourse américaine ! Il n'y a bien sûr aucun rapport entre la SEC du voleur Ponzi et la SEC du gendarme de Wall Street ...
(2) Charles Ponzi, Wikipédia
 
La séquence d’opérations pour mener à bien l’affaire était la suivante :
 
1)     Expédier de l’argent à des agents en poste à l’étranger ;
2)     Acheter localement des coupons-réponse ;
3)     Rapatrier lesdits coupons aux Etats-Unis ;
4)     Les convertir en équivalent de timbres-poste américains ;
5)     Revendre les timbres-poste.
 
L’ensemble de ces opérations se fondait sur l’écart de parité des monnaies, accru par la Première Guerre Mondiale, tandis que celle des coupons et de leurs équivalents en timbres locaux n’avait pas varié. Cet arbitrage, parfaitement légal, fit briguer à Charles Ponzi des plus-values oscillant entre 400 et 600% selon les sources. Une autre raison avancée par Ponzi pour justifier l’opération tenait à la différence de valeur entre les papiers filigranés américains et italiens.
 
(3) Marc Knutson (1996) - « The remarkable criminal financial career of Charles K. Ponzi »

Ponzi avait acquis 38% des actions de la Hanover Trust Bank !
 
(4) Ion Stoica fut condamné à 6 ans de prison ;
(5) L’Humanité, le 04/08/1994 - « Enorme scandale de la spéculation » 
 
« … Son système [celui de Sergueï Mavrodi] est bien simple, sinon original. Avec un capital initial de 100.000 roubles, la MMM [société créée par Sergueï Mavrodi] vendait des actions sur lesquelles elle garantissait des dividendes de 420% à 1.000% par an pour les titres en roubles et de 50% à 80% pour ceux en devises. MMM promet de racheter plus cher à ceux qui désirent les vendre, chaque semaine, les actions de la semaine précédente. Titres et intérêts des acquéreurs plus anciens sont payés par l’argent frais apporté par les nouveaux acheteurs de papiers MMM ... »
 
(6) Peter Sloterdijk (2007) - « La colère et le temps »
(7) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »
(8) Ce que dit la loi française : source Wikipédia

Selon la législation française ; il est interdit de proposer à une personne de collecter des adhésions ou de s'inscrire sur une liste en lui faisant espérer des gains financiers résultant d'une progression géométrique du nombre de personnes recrutées ou inscrites (art. L. 122-6 et art. L. 122-7 du code de la consommation). Cette interdiction est assortie de peines d'amende et/ou de prison.
 
(9) La Tribune de l’Economie, le 21/08/2007 - « Crise du subprime : Hyman Minsky avait raison »
(10) Robert Shiller (2000) - « Exubérance irrationnelle »
(11) Le Monde Diplomatique, septembre 2007 -  « Quand la finance prend le monde en otage » - Frédéric Lordon ;
(12)
Fondation Res Publica, le 17/10/2007 - « Crises financières à répétition : quelles explications ? Quelles réponses ? »
                                                                              

 

Illustration
: Pyramide égyptienne



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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 15:31

 

 
Le bolivar est mort, vive le bolivar ! Au pays du Libérateur, l’or noir est partout, aux abords du lac Maracaibo, sous la ceinture de l’Orénoque jusqu'au tréfonds, qui dégouline et inonde le Venezuela d’une manne céleste. En cinq années, les cours internationaux du pétrole ont bondi, offrant à Caracas, qui en retire 90% de ses recettes d'exportation, les moyens de mener ses affaires. Hélas, ce déferlement de liquidités s’est payé au prix fort, celui d’une inflation à deux chiffres, la plus culminante du Mercosur. En sorte que la monnaie locale, sinistrée, changera de braquet dès janvier prochain : le bolivar nouveau en vaudra mille anciens 1 ! Voilà une partition connue ; elle fut déjà jouée, voici cinq siècles, depuis cette « Terre de Grâce » si prodigue en minéralités de premier aloi. Auri sacra fames 2 : toutes les richesses que les conquistadors kidnappèrentLa planche à billets

Tant de richesses subjuguaient le commun : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de richesses, arrachés aux terres d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes (…)

 finirent par mettre au tapis l’économie mordorée de la Mère Patrie, l’Espagne. Les aficionados du siècle de Pizarre s'en souviennent encore : l'oedème monétaire est une tradition ancienne.
 
 
Les temps passent, les causalités demeurent. Déconnecté de l’offre, l'embonpoint monétaire, qu’il soit hérité de la planche à billets ou d’un afflux massif de devises, est source d'inflation. Chaque nouveau billet de banque, fût-il de Weimar ou d’ailleurs, amoindrit la valeur du précédent, et augmente celle de tout le reste. Dans les cas graves, la surliquidité entretient l’excitation des marchés, qui papillonnent, et cette volatilité fait le lit de tous les excès. L’instabilité financière rôde, le banquier central se montre prudent : l’augmentation de la masse monétaire eurolandaise au rythme de 12% l’an est à ce titre révélatrice 3. Voyez cependant Alan Greenspan, ex-patron de la Fed, qui fit mieux en ce domaine que tous ses devanciers : durant son mandat, il imprima deux fois de plus de dollars que tous ses prédécesseurs réunis, et tripla la base monétaire 4 tandis que le PIB de l'Union ne s’appréciait que de 50% ! Ce trop-plein imbiba tout : les Bourses flambèrent, l’immobilier étincela, au meilleur de l'intérêt spéculatif. Le maestro 5 eut beau tancer cette exubérance irrationnelleExubérance, conundrum et autres menues incertitudes

Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'oeil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait repoussé la baisse de  ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, le DAX se replia de 4,05%, et un vent de panique gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien (…)

 qu’il enivrait lui-même, rien n’y fit : car c’est un fait constant, les investisseurs sont moins regardants lorsque l’inflation concerne leurs actions ! Puis, le réel émerge ; une bulle crève, une autre surgit, sans autre désir pour les Marchés que de changer de stimulus. L’heure est à celle des matières premières : l’inflation n’est jamais en peine de boutefeux.

Le pétrole, encore lui, mène le bal : le baril de brut frisa récemment les 100 dollars sur le Nymex 6-1, doublant son cours depuis janvier 2007 ! Pourtant, la géopolitique autant que la géologie peinent à expliquer cette subite frénésie ; les spéculateurs semblent plus à l'aise ici qu'ailleurs, notamment sur le marché londonien
où la situation du Brent est inouïe : 60% de la production mondiale y voit son prix fixé par celui du pétrole de la mer du Nord qui ne représente que 0,4% du tout 6-2 ! Au-delà, rien ne résiste à l'incendie : l’indice Reuters/Jefferies CRB, qui agrège des commodités aussi disparates que le cuivre, le coton ou le cacao 7, a forci de 25% entre mi-janvier et novembre 2007. Mieux, octobre aura vu l’indice se hausser de 10%, une rapidité de progression inconnue depuis 25 ans ! Le charbon a vu son prix tripler en trois ans, le plomb a vu le sien doubler en un an 8, dopés par l’aspiration des pays émergents mais aussi par les baisses récentes du prime rate, éloignant le spectre d’une récession et soutenant la demande. Sur leurs marchés à terme, les produits agricoles ne sont pas en reste : le prix du blé et des protéagineux (légumes secs, luzerne, …) a quasiment doublé en un an, celui des oléagineux (tournesol, soja, …) a pris 50%. En France, l’Insee signale que les prix agricoles à la production ont crû de 18% en l’espace d’un an seulement 9. Il faut s'y résoudre : l’inflation frappe à nos portes.
 
De fait, la hausse des prix résonne, et surprend les économistes. Interrogés début septembre au sujet des taux de la BCE, les moins prudents, ou les plus optimistes opinèrent ainsi : « L’inflation ralentit malgré la hausse du prix du pétrole » (Xavier Timbeau, OFCE), « une inflation sous contrôle et qui va le rester » (Christian de Boissieu, CAE), « le risque inflationniste que la BCE disait percevoir ne peut que s’atténuer » (Michel Aglietta, Paris X) 10. Le taux d’inflation de la zone euro fit exactement l’inverse : tandis qu’il se gondolait encore à 1,7% en rythme annuel en août, il atteignit 2,1% en septembre, 2,6% en octobre, puis 3% en novembre, son plus haut niveau depuis mai 2001, signant la « hausse généralisée et durable du niveau général des prix » que nous enseignent les manuels. Cette résurgence, mal prévisible, inquiète : en Allemagne, les prix à la consommation ont fait un bond de 3% sur un an, le plus mauvais chiffre depuis treize ans ; le Japon a connu en octobre sa première hausse des prix depuis dix mois sous l’effet des carburants ; la Chine vient d’établir un nouveau record décennal avec une inflation de 6,5% en août. Ainsi, l’un des thèmes favoris liant la désinflation des quinze dernières années à l’excellence des politiques monétaires de Banques centrales indépendantesLa controverse Nobel

Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête (…)

, montre-t-il ici clairement sa limite : l’inflation marche seule. La mondialisation, sans égale, finira elle-même par se lasser.

Assurément, depuis les années 1990, l’importation massive de produits à bas coût en provenance des pays émergents aura mieux contribué à la modération des prix que toute autre politique. Cette concurrence a imposé son modus vivendi aux entreprises, sommées de ne pas augmenter leurs prix pour rester dans la course, et à leurs salariés, priés de rabattre leurs prétentions pour rester dans la place. Les salaires ont fait montre de stabilité : dans la zone euro, la variation des rémunérations par tête est demeurée proche de 2% entre 1999 et 2006 ; au Japon, les salaires ont même reflué jusqu’en 2005 
11. La donne change : partout, la question du pouvoir d’achat redevient centrale. La Chine n’échappe pas à cet appel : après 14% de hausse des salaires en 2006, les conjoncturistes y prévoient une hausse de 18,6% pour 2007 10 ! Et même si, selon Natixis, le coût du travail par unité produite y reste quatre fois moindre qu’aux Etats-Unis, même si plusieurs centaines de millions de paysans misérables y constituent un réservoir de main d’œuvre bon marché, la désinflation mondialisée a du plomb dans l’aile. Petit à petit, l’opinion fait son chemin, qui n’est à plus à s’encombrer d’idées confuses sur le libre-échangisme compétitif ou le protectionnisme récessif ; la hausse des salaires s'affirme de plus en plus en cause planétaire ; la spirale inflationniste qui s’ensuivra sera l’affaire des autorités qui ont à dire sur ces sujets.
 
Ivresse monétaire, flambée des matières premières, tensions internationales, globalisation désenchantée ? Vieille surchauffe classique prix-salaires ou choc majeur venu du déclin de l'Empire américainDollar : le roi empire

(…) Premier créancier sous Dwight Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel s'adjugea la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; alors, les vassaux périphériques s'insinuèrent dans le jeu, hâtant la désindustrialisation du maître et son éco-dépendance. La machine à consommer se mit à aimanter la dette privée. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, Walker Bush hâta le tout : les déficits explosèrent, le dollar chuta. Le billet vert n’a pas fini de pâtir, et le monde avec : l’Empire n’a plus la cote, ni les moyens (…)

 ? Comme on le voit, l’inflation, protéiforme, n’est pas en reste de ferments ni de théories pour s’inviter au bal des Ardents. On comprendra surtout que la bête, jamais en repos, guettera sa proie jusqu’à la fin des temps.

 
   

 

(1) La Tribune de l'Economie, le 05/09/2007 - « Le carry trade à la vénézuélienne »
(2) Auri sacra fames (Virgile) – L’exécrable faim de l’or …

 

Petite digression picorée chez Edgar Faure (1978) – « La banqueroute de Law » - Page 9 : « Certains auteurs ont attribué à l’or « un pouvoir d’attraction extra-économique, fondé sur les structures mentales et peut-être psychanalytique propres à leur temps » [Pierre Vilar, Or et monnaie]. Dans un célèbre passage, Michel Foucault attribue à la monétisation de l’or un caractère et une origine mystiques : « Les signes de l’échange, parce qu’ils satisfont le désir, s’appuient sur le scintillement noir, dangereux et maudit du métal … Le métal ressemble aux astres, le savoir de tous ces périlleux trésors est en même temps le savoir du monde ».  

 

(3) Ibid La Tribune - Michel Didier, Directeur général de Coe Rexecode
(4) William Bonner (2004)  - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »
(5) Alan Greenspan lui-même, également surnommé « l'économiste des économistes. »
(6) Eric Laurent (2006)  - « La face cachée du pétrole »

 

Page 365 - « Les nationalisations et la prise de contrôle de leurs ressources naturelles par les compagnies nationales des pays producteurs ont modifié la donne : elles ne vendent plus leur pétrole seulement aux principales compagnies, mais à un grand nombre d'indépendants, traders et raffineurs. Ceux-ci transforment l'univers pétrolier en une spéculation permanente. Un tanker quittant le détroit d'Ormuz et qui met quatre-vingt-dix jours pour rallier son port de destination transporte une cargaison de brut qui peut être vendue et revendue plus de cinquante fois tout au long du parcours ».

 

Page 363 - « A Londres, sur le marché IPE, les spéculateurs peuvent opérer avec une mise de fonds représentant seulement 3,8% du montant de leurs achats. 1.000 barils à 40 dollars représentent une valeur de 40.000 dollars sur lesquels les acheteurs ne payent que 1.250 dollars (...) Les transactions accomplies sur ce marché correspondent à plus de cinq fois la production mondiale de toutes les variétés de pétroles. Contrôler les prix mondiaux du pétrole implique donc une mise de fonds dérisoire. Plus surréaliste encore, le Brent, le pétrole de la mer du Nord ne représente plus que 0,4% de la production mondiale : pourtant son prix spot détermine, lui, le prix de 60% de la production mondiale ».

  

(7) Indice de référence des Matières Premières calculé par Reuters/Jefferies depuis 1957

 

Panier de 19 contrats à terme sur 4 familles de matières premières : pétrole et énergie, métaux précieux, métaux et produits agricoles. La composition du panier est la suivante : pétrole brut (WTI), fioul, essence sans plomb, gaz naturel, or, argent, aluminium, cuivre, nickel, sucre, coton, cacao, café, blé, porc maigre, jus d'orange, soja , maïs, bétail.

 

(8) Le Monde, le 05/10/2007 - « Les cours des matières premières flambent ... »
(9) Alternatives Economiques, Décembre 2007 - « Inflation, le retour ? »
(10) La Tribune de l'Economie, le 05/09/2007 - « Ce que les économistes suggèrent à la BCE »
(11) Bulletin de la Banque de France, N° 152, Août 2006


 


Illustration : L'inflation, d'une pièce de monnaie à sa suivante 


 
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21 mai 2007 1 21 /05 /mai /2007 23:42


Economie pureWinston Churchill est moins connu pour le prix Nobel de littérature, qui lui fut décerné en 1953, que pour la réputation éternelle qu’il se forgea en demeurant cinquante années durant sur le devant de la scène politique britannique, s’opposant notamment aux desseins nazis avec le courage que l’on sait. Homme d’Etat de premier plan, controversé un temps, adulé un autre, il se plaisait à dire que l’économie dépassait son entendement, et celle-ci lui rendit bien la monnaie de sa pièce : en 1925, cependant qu’il occupait la Chancellerie de l’Echiquier, il prit la décision de rattacher à nouveau la livre à la relique barbare, l’or. Il la fixa à son niveau d’avant-guerre. Malheureusement, une décennie d'inflationL'inflation, mi-ange mi-démon

(…) Le grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic à 13% survint en 1974, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5%. Dès le premier choc, l’inflation se mit à accélérer en même temps que le chômage croissait, forgeant cette idée que la santé d’une nation se mesure à son taux d’inflation. Ainsi, depuis lors, l’opinion perçoit-elle un taux élevé comme un signe de désordre économique, tandis qu’elle assimile un taux faible à la prospérité (…)

 traumatique avait laminé le sterling : cette parité gâta l'affaire, le chômage augmenta, la récession s’installa : John Keynes persifla sur les « Conséquences économiques de M. Churchill ». Mais l'homme avait de la bouteille ; à son tour, il vilipenda bientôt qu’il en connaissait assez sur l’économie pour estimer salutaire le départ de Sir Montagu Norman 1, rien de moins que le gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui professait la primauté des marchés et le besoin de « sortir les problèmes économiques du champ politique » 2. Une vieille antienne que chanteront en chœur tous les théoriciens libéraux.
 
  
L'Etat ou le Marché, le pouvoir de régenter ou la liberté d'entreprendre ? Cette valse-hésitation demeure entière depuis le crépuscule de l'Ancien Régime, quand les Lumières éveillèrent les esprits et soufflèrent ce vent d'indépendance, hors des fers, qui ventila les places. La philosophie de l'abbé CondillacLes dieux d’Epicure

(…) Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui se piquait d’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût convaincre, manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient assermenté les thèses assurant la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie se muta en « science économique », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière narrative contre les habits de lumière de la vraie science La mathématique absolue allait déferler sans partage : elle assignerait d'ici peu à résidence toute la rhétorique sociale des pères fondateurs (…)

 s’empara bientôt de la question, jusqu'à insinuer du calcul dans la rhétorique pour mieux fixer les esprits : l'économie prit goût à la science, et s'enfla d'en remontrer. Assez vite, les mathématiques furent citées à comparaître, sur ce sujet et d’autres, affirmant en force la nature quantitative des lois économiques, c’est-à-dire leur filiation à la famille scientifique. Après l’intermède keynésien, les néo-classiques reprirent la main, et raffinèrent l'algèbre du siècle précédent, sous la houlette de Milton Friedman, l’un de ceux qui imprégna le plus la pensée du XXème siècle. D'aucuns, libertariens 4, opineront d'emblée que l’Etat n’est en rien nécessaire à la vie du Marché, quand il ne l'entrave pas de surcroît. Chacun s’échina à démontrer ses vues, alignant équations et inconnues, desquelles émergeraient, du moins le souhaitait-on, une loi d’airain qui installerait le Marché à sa véritable place, la première. Rien de probant n’émergea de cette forge. Car le temps ne se fige jamais, et la nature humaine, changeante, ignore souvent l’attitude que les théories lui vouent. Toute la grandeur des hommes d'Etat est là.
 
Universitaires et gouvernants s'aiment, eux non plus ! Voyez ces banques centrales : en 2004, la Banque de Suède nobélisa Finn Kydland et Edward PrescottLa controverse Nobel

Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn E. Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! Le libéralisme y gagnait un supplément d'âme, et les écomathématiciens, un surplus d'empire sur les élites dirigeantes. La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête. D’aucuns, épris de scientificité, se crispèrent (…)

 pour des travaux de 1977 qui fondaient la nécessité de protéger les banques centrales de la pression des élus. C’est-à-dire qui théorisaient l’indépendance des grands argentiers. Dans leur discours, les lauréats prirent à témoin la situation britannique, néo-zélandaise, mais aussi … suédoise ! D'aucuns trouvèrent la potion amère ; un vent de fronde souffla alors sur la planète scientifique, qui écorna le renom des nominés et celui de leurs travaux : la question continua de diviser. L'Histoire elle-même bégayait : en 1946, après deux cent cinquante années d'indépendance, la Banque d’Angleterre fut nationalisée, sûrement au grand dam de Sir Montagu Norman ; puis vint le néo-libéralisme thatchérien, qui, curieusement, ne trouva rien à redire à cette soumission de la Banque au pouvoir politique ; enfin, en 1997, les travaillistes rendirent à la vielle Dame sa liberté, satisfaisant à l’occasion aux conditions du traité de Maastricht pour une éventuelle entrée dans la zone Euro.
On vit en France, à l’occasion des présidentielles 2007, les deux principaux candidats émettre des opinions critiques sur le rôle de la Banque Centrale européenne. Sans doute n’avaient-ils pas entendu Kydland et Prescott. Ils en entendront d’autres, peut-être, selon l’intérêt qu’ils auront à le faire.
 
Au fond, les uns semblent avoir besoin des autres : les économistes, peu recherchés par les entreprises privées qui goûteraient mieux des prévisions plus fiablesPresque toujours fausses

(…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait ! Deux siècles après, L’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n’étaient pas manifestes » (…)

, prospèrent auprès des gouvernants. La source de revenu et le prestige qu’ils en retirent dépendent assez de l’empathie de leurs théories avec l’air du temps, c’est-à-dire de la capacité des hommes politiques à s’en prévaloir. Quant à ces derniers, ils y trouvent le confort de pouvoir justifier leurs options à l’aune d'obscures vérités, invérifiables, généralement invérifiées. On vit cela aux Etats-Unis, dans les années 1970, quand la Reaganomics, c’est-à-dire la politique ultra-libérale de l’Union, roulait de concert avec l’école de Chicago 5, sans que l’on sache bien laquelle des deux entraînait l’autre. La tradition française est plus à la méfiance : Charles de Gaulle ergotait moins - « L’intendance suivra » (formule peut-être apocryphe) - ; François Mitterrand, plus irrité, lâcha, en 1975 : « L’économie n’est qu’une ébauche des sciences humaines, c’est-à-dire une discipline dont l’approche des méthodes échappe à la rigueur des sciences exactes, en ce que l’expérience essentielle qui permet de conclure qu’une hypothèse émise est vraie ou fausse n’existe pas » 6. Ainsi certains ne s'en laissent-ils pas compter, et décident. Quoiqu’on pense d’eux.

On n’opinera pas ici sur l’efficacité des politiques menées par les uns et les autres, tant c’est un art facile de tirer la flèche du Parthe quand la pièce est jouée et les faits connus. Winston Churchill s’égara en 1925 sur la parité livre-or, avec les séquelles que l’on a dites ; en 1945, Charles de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire, privilégia l’inflation, à tort ; François Mitterrand dut faire machine arrière dès 1982 sur le plan de relance qu’il avait engagé, à peine élu. Ainsi le poids des réalités s’impose-t-il aux dirigeants, renversant toujours les modèles économiques les plus huilés que l’on voudrait à l’égal des phénomènes physiques : prévisibles et permanents. Rien ne fut pourtant négligé, depuis Léon Walras et ses « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais et son « Traité d’économie pure » ou encore Milton Friedman et ses « Essais d’économie positive », qui œuvrèrent tous à ce que l’économie accédât au rang suprême de Science. La pureté devint une obsession, incantatoire, jusqu'à l'absolu, c'est-à-dire le vide 7 ! Et l'essentiel se perdit dans le flou des assertions originelles, sous la mitraille mathématique.
« De longues années au service de l’économie pure et une carrière prestigieuse d’économiste peuvent laisser assez ignorant de l’économie réelle » 8. Quelques politiques feraient bien de s’en souvenir, qui penseraient se hausser au niveau d'homme d’Etat.
 
John Keynes continuait « d’espérer et de croire que le jour [n’était] pas éloigné où le problème économique [serait] refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan » 9. Il n’est pourtant pas vain de chercher encore ; plus désintéressés, moins idéologues, les économistes courraient moins le dénouement unique. Il y aurait à gagner.

 



(1) John Galbraith (1981) – « Tout savoir ou presque sur l’économie »
(2) Revue d'Economie politique, Juillet/Août 1999 - « L'Etat, la City et l'euromarché »

Gary Burne, l’auteur de l’article, cite ici Emile Moreau, gouverneur de la Banque de France de 1926 à 1930. Montagu Norman dirigea la Banque d’Angleterre pendant 25 ans, de 1919 à 1944. Dès 1922, il appuya les milieux d’affaires de la City de Londres pour opposer une résistance aux forces politiques appelant l’Etat à intervenir sur les marchés.  

 

(3) Etienne Bonnot de Condillac (1776) – « Le commerce et le gouvernement »
(4) Le Monde DIplomatique, Février 2005  – « L'imposture »
(5) Université privée de Chicago et Ecole de pensée néo-classique

 

Fondée notamment par Frank Knight, théoricien du risque et de l'incertitude, l'Ecole dite de Chicago a fourni de nombreux lauréats du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques à la mémoire d'Alfred Nobel. La liste ci-après décline un appariement possible des professeurs, doctorants, et/ou proches de cette Ecole : Milton Friedman (1976), Théodore Schultz (1979), George Stigler (1982), Gérard Debreu (1983) James Buchanan (1986), Harry Markowitz (1990), William Sharpe, (1990), Merton Miller (1990), Ronald Coase (1991), Gary Becker (1992), Robert Fogel (1993), Robert Lucas (1995), Robert Merton (1997), Myron Scholes (1997), James Heckman (2000) - Depuis 1969, la Banque de Suède a récompensé 55 économistes.

 

(6) François Mitterrand () - « L'abeille et l'architecte »

(7) Cité par Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout Soupçon »

(8) Autisme-economie.org citant Jean-Yves Caro (Association Française de Science Economique=

(9) John Keynes - « Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie »

 

 


 

Illustration : Vilfredo Pareto (1848-1923)

 

 
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29 avril 2007 7 29 /04 /avril /2007 21:23
 
 
Le 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman dévalua la monnaie tricolore de 80% 1 ! Une décennie plus tard, l'avènement du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre et aux priorités de la reconstruction. Mais si on dévaluait beaucoup, on contrôlait aussi beaucoup les prix. A l’aube des années 1970, les politiques monétaires prirent le dessus sur les politiques budgétaires. Les Etats-Unis abrogèrent Bretton Woods, inaugurèrent leurs premiers déficits, et partout la vérité des prix, c’est-à-dire l’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% …, fit son retour. En France, Raymond Barre, libéral bon teint, bloqua les prix en 1976 ! Puis les relaxa en 1978. Rien n'y fit. Le Marché a toujours pis que pendu ses exégètes.
 
Le retour au premier plan des théories néoclassiques de Chicago, qui vainquirent alors le keynésianisme, fit naître les temps de la déréglementation financière. Richard Nixon harnacha les Etats-Unis à ce nouveau paradigme, que la « Reaganomics » et le thatchérisme porteront aux nues. Benoîtement, on notera que la mondialisation, dont la libéralisation financière fait partie intégrante, ne résulte donc pas seulement des forces irrésistibles, inéluctables, secrétées in utero, qui s’imposeraient à tous et dicteraient l’état des choses : et si l’on ne peut nier la dynamique propre du marché, il reste que cette main invisible est pour une bonne part celle de l’homme avec laquelle celui-ci parapha quelques décrets d’application. L’inflation des années 1970 et 1980, et l’instabilité des marchés que le retrait de l’Etat introduisit, firent émerger des innovations financières pour conjurer la montée des risques. Le Chicago Board of Trade organisa des marchés dérivésThalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, avait une très bonne connaissance des étoiles. Une année, il crut déceler dans l’épais cosmos les signes d’une prochaine récolte d’olives formidable ; il loua tous les pressoirs à huile des environs, à un bon prix : il était le seul client. Les évènements lui donnèrent raison … sur les actions, les devises et les indices. A Paris, le MATIF vit le jour en 1986, le MONEP en 1987 2. Pas moins de 24 marchés à terme constellèrent la zone Asie-Pacifique de l'été 1984 à fin 1987. Et qu’importe si ces constructions surajoutèrent du risque au risque que l’on voulait précisément contenir : la religion vint à ce que chaque nouveau risque fît l’objet d’un nouveau marché et non d’une réglementation. Cette mode trotte toujours.
  
En 1979, Paul Volcker devint président de la Réserve fédérale américaine, bien décidé à terrasser l’inflation à deux chiffres qui sévissait sur fond de tensions pétrolières. Converti aux vertus du monétarisme friedmanien par Otmar Emminger 3, son homologue à la Bundesbank, le maître de la Fed utilise alors l’arme monétaire à plein : contrôle des réserves bancaires et constriction sévère des taux directeurs qui passent de 10 à 20% entre août et décembre 1980 4. Le choc est planétaire ; les Etats-Unis y gagnent une récession en 1982, mais la réussite est au bout. La machine repart ; elle se déchaîne même : entre 1983 et l’automne 1987, le Dow Jones se hausse de 170%, le CAC de 350% 5 ! Les temps ont changé : le Marché triomphant est maintenant à imposer ses vues et ses modes anglo-saxonnes au reste du Monde. L'innovation financière bat son plein sous la coupe d’alchimistes géniauxLe régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, laminées par les folies antérieures, se mesurait aisément à la qualité de ses conseillers, entres catins et abbés … qui transmutent la dette en options d'investissement redoutables. Les dollars virevoltent, au meilleur avantage des banques de Wall Street, dont feue l'ardente Drexel Burnham Lambert : la fameuse loi du marché serait-t-elle celle de la jungle, c’est-à-dire celle du plus fort ? Et ses habits de lumière, de simples oripeaux ? Les accords du Plaza et du Louvre montreront bientôt que c’est bien celui qui tient le couteau qui donne la cadence. Le Marché fait ce qu’on lui dit. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, et « krache » à tout va.
 
Les nouveaux usages réclament des marchés financiers mieux établis pour contourner les oligopoles bancaires, souvent publiques, qui traînent les pieds 6 ; la City de Londres fait son Big Bang en 1986, drainant mieux l’épargne internationale qui menace de fuir les autres places européennes, dont Paris, qui vire sa cuti dans la foulée sous une mandature socialiste ! Les premiers excès ne tardent pas. L’autocatalyse des marchés dérivés nourrit la hausse, et cette déviance gagnera bientôt les grands groupes industriels dont les filiales financières prolifèrent. En 1986, Thomson CSF Finance, dont les 110 salariés gèrent la trésorerie et les risques de marché du groupe électronique, fait afficher un bénéfice de 1,8 milliard de francs, c’est-à-dire autant que les 62.000 personnes du groupe ! La même année, Renault Finance, installée à Genève, devient l’un des étendards de la finance suisse, qui signe un bénéfice de 200 millions de francs. Jean-Luc Lagardère porte la banque Arjil sur les fonts baptismaux 7 … A se demander ce qui reste de consistance industrielle quand l’ingénierie de l'argent, c’est-à-dire ici la spéculation, prend le dessus sur des revenus patiemment amassés dans une aventure humaineLe choc pétrolier de 1973 mit fin à l'embellie des Trente Glorieuses. Durant cette période (1945/1975), la croissance française fut sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an. La logique eût voulu que la Bourse escortât cet élan de prospérité sur des marchés financiers à l'unisson. Las, rien de tel … au long cours. Le lundi 19 octobre 1987 ramena les corbeilles aux réalités : certains cependant, plus pressés, se firent copieusement plumer avant, qui ne sont pas de moindre volée. Bien sûr, on peut dire lesquels.
 
En 1987, Xavier Dupont, président de la Chambre syndicale des Agents de Change, est élu « financier de l’année » par l’Association française des docteurs ès sciences économiques, laquelle eût mieux fait d’opiner davantage. Car en décembre 1986, cependant que l’état-major de la Chambre s’avisait que la position maison sur le MATIF était perdante de … 170 millions de francs, Xavier Dupont, et sa tutelle du Trésor, décidèrent de tenter de se refaire ! Le 13 juin 1988, la perte est évaluée à 500 millions de francs, puis définitivement portée à 613,7 millions de francs le 20 juillet suivant 8 ! A l’entour, la charge Buisson est aussi dans l’œil du cyclone, qui a confié un mandat de gestion à la société Arbitrage SA, laquelle débarrassera la Cogema de quelque 259 millions de francs sur le MATIF. Mais c’est également, en Allemagne, la Lufthansa, déshabillée en 1985 de 73 millions de dollars pour couvrir le risque de change d’un achat d’avions. Ou Volkswagen, en 1986, qu’une malversation allègera de 260 millions de dollars, l’équivalent d’une année de bénéfices ! Quelques traders incontrôlés, comme Nick Leeson, dépassèrent la mesure, et firent pire encore. Ainsi, la haute financeLes capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres ; de matière grise aussi … éclairée fit-elle la preuve une fois de plus qu’elle n’en savait pas plus que la multitude ; et la grande industrie qu’il valait mieux qu’elle se consacrât à fabriquer des voitures ou à acheter des avions. Du moins l’espèrera-t-on.
 
Excès nombreux, bulles et krachs répétés, le Marché avance. Ainsi la déréglementation financière enfanta-t-elle sa propre industrie, sujette aux abus qu’on a dits et aux risques qu’on devine. Aucun bien matériel dont nous pourrions avoir l’usage n’est jamais sorti de ses hauts fourneaux ni de ses laminoirs : la maigre superficie des Iles Caïmans n’y suffirait pas, à ce point surencombrée de ces « hedge fundsApatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier. Vingt ans après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds (Quantum, Quota, …) destiné à protéger et valoriser 4 millions de dollars d’actifs : en 1979, le fonds gérera 100 millions de dollars, puis bientôt 7 milliards, en 1989, culminant à 28 milliards de dollars en 1998 … » qui l’incarnent si bien.
  
 



(1) Le cours du dollar US passe de 214 à 119 francs ;
(2) Marchés de Taux et d'Options Négociables
(3) Pierre Mélandri, Serge Ricard (2005) - « Les Etats-Unis et a fin de la guerre froide »

 

Page 159 - « Aussi étonnant que cela puisse paraître avec le recul, à la fin des années 1970, c'est le gouvernement américain qui demande au gouvernement allemand de pratiquer une politique économique plus favorable à son égard ; c'est le chef de la Fed qui consulte le président de la Bundesbank et non l'inverse. En 1979, Otmar Emminger réussit à persuader Paul Volcker des vertus du monétarisme. Et la première personne qui fut informée des résultats du conseil de la Réserve Fédérale du 6 octobre 1979 fut Emminger. Alors qu'il était 4 heures du matin pour lui, Paul Volcker téléphone à son homologue allemand qui assistait à une réunion du FMI et de la Banque Mondiale en Yougoslavie. "Je l'ai fait, je voulais que vous fussiez le premier à savoir " déclara-t-il à son interlocuteur en lui racontant comment la majorité des membres du Conseil s'étaient ralliés  aux principes d'une politique monétaire plus rigoureuse ».

 

(4) OrientationFinance.com - «  La politique monétaire américaine, outil d’évaluation des conditions de liquidité »
(5) Lionel Salem (1987) - « Le krach de 1987 »

 

A cette époque, le CAC est l'indice de la « Compagnie des Agents de Change » ; le même acronyme sera conservé, qui abrègera alors l'expression « Cotation Assistée en Continu». L'indice phare de la Bourse de Paris sera défini avec la valeur 1000 le 31 Décembre 1987 : il verra officiellement le jour le 15 juin 1988.

 

(6) Frédéric Lordon (2000) - « Fonds de pension, piège à cons »
(
7) François Camé & Frédéric Filloux (1988) - « Le jour le plus bas »
(8) Jean de Belot (1989) - « La chute d'un agent de change »

 

Xavier Dupont et ses conseils tenteront de se dédouaner en faisant porter le chapeau au gestionnaire opérationnel du portefeuille obligataire, le fameux fonds de garantie de la profession : las, le lampiste, un certain Jean-François Roisné, se rebiffera, et obtiendra de la Société des Bourses Françaises (SBF) 150.000 francs de dommages et intérêts pour ... diffamation !



 

 

Illustration : Planisphère Fotolia



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