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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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25 mars 2007 7 25 /03 /mars /2007 23:45
 
 
pizarre-copie-4.jpgTant de richesses envoûtaient : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions aux armes de Castille, regorgeaient de trésors, arrachés au sol d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux fureurs océanes 1. Au XVIe siècle, le port andalou verra accoster 7.390 tonnes d’argent et 155 tonnes d’or 2 ! Sitôt déchargé, le métal est fondu, on bat monnaie sans languir ; l’argent facile entretient l’illusion de la fortune et de l’effort inutile. Les rives du Guadalquivir se mordorent, l'indolence gagne. « Aussitôt l’agriculture a délaissé la charrue, et, vêtue de soie, elle a pris soin de ses mains durcies au travail (…) Les denrées elles-mêmes ont pris de l'orgueil et, mésestimant l'argent et l'or, elles ont haussé leur prix » 3 ... qui triple entre 1525 et 1550 ! L'inflation tourbillonneL’inflation, invitee surprise

Le bolivar est mort, vive le bolivar ! Au pays du Libérateur, l’or noir est partout, aux abords du lac Maracaibo, sur la ceinture de l’Orénoque, qui regorge et inonde le Venezuela d’une manne céleste. En cinq ans, les cours mondiaux du pétrole ont bondi, offrant à Caracas, qui en retire 90% de ses recettes d'exportation, les moyens de mener ses affaires. Las, cet afflux de liquidités s’est payé au prix d’une inflation à deux chiffres, la plus culminante du Mercosur. L'oedème monétaire est une tradition ancienne (…)

. On importe tout, soieries et brocarts, draps de France et d’Angleterre, cires et cuirs du Portugal ; le déficit commercial se creuse, qu’on comble avec le métal ; une banqueroute arrive en 1557, une deuxième en 1575, puis d'autres, au rythme des mines épuisées. Le siècle d’Or s'achève : l’œdème monétaire aura mieux décousu les Habsbourg que toutes les armées du monde.
 
De longtemps, l’or et l’argent ont forgé la monnaie. Les premières pièces, lydiennes, alliaient trois parts d’or et une part d’argent. La rareté des précieux métaux asseyait la valeur de la monnaie, qui restait de bon aloi tant qu’on n’avait pas d’intérêt à ce qu’il en fût autrement. On rogna donc très tôt les pièces pour dominer les aléas économiques et l’impécuniosité des puissants. A Rome, ce procédé, initié par Tibère, ne discontinua pas jusqu’à la fin de l’Empire : en 476, le denier ne contenait plus que 0,02% d’argent 4 ! En France, Philippe IV, monarque inflexible, fit de même après qu’il eut spolié les Templiers et tous les manieurs d’argent, Juifs et Lombards. Puis vint le temps des billets, quand le souvenir de John Law fut apaisé. Faciles à fabriquer, à multiplier, à contrefaire aussi, point n’était besoin de bon métal : de l’encre et du papier suffisaient. Et nul ne fit mieux que la République de Weimar 5, dont les autorités vécurent avec l'illusion qu'une augmentation de la quantité des billets n'affectait pas les prix des produits, ni le niveau des changes. La planche à billets tournait à plein régime : fin 1918, un dollar valait 4 marks ; fin 1923, le même valait 4.200 milliards de marks ! On ne déjeunait pas à moins de 20 milliards de marks dans un restaurant de Berlin 6 ! Billets ou pièces, c’est égal : chaque nouvel exemplaire amoindrit la valeur du précédent. Donc augmente le prix de tout le reste.
 
« La nature fait les métaux, les rois font les monnaies » 7. La magnitude du prince est là, et les reflets de sa gloire rejaillissent sur la monnaie qu’il émet, qu’il manipule, et qu’il omet parfois de rembourser. C’est là un privilège régalien, qui ne s’est pas arrêté à l’Ancien Régime. En novembre 1988, Milton Friedman, chef de file du monétarisme, déclarait : « Le déficit [des USA] est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets » 8. Ainsi la « boîte à l’enchanteur » 9 n’a-t-elle pas pris une ride : la première économie ne doit rien à personne puisqu’elle produit elle-même l’argent qu’elle doit à tout le monde ! Faisons les mécomptes : la dette étasunienne est grosse, de l'ordre de 100% du PIB, contrepesée par des créances à hauteur de 80% du même PIB. La dette est totalement en dollar, insensible au change, mais les créances sont pour 70% libellées en monnaie tierce 10. En sorte, qu’une dévaluation du dollar de 35% annulerait l'endettement net de l'Union ! La planche à billets est une option : l’Empire aura le choix des armes, aussi longtemps qu’il sera en haut de l'affiche et que survivra le mythe d’un dollar as good as gold 11. Mais gare ! La puissance américaine
- Dollar : le roi empire -

(…) L’Amérique se prit soudain à rêver d’un un avenir impérial. Dans ses nouveaux habits de lumière, ceux d’une puissance économique mondiale devenue la première en 1910 aux dépens de l’Angleterre, Woodrow Wilson, imprégné de ce désir de grandeur, passa aussitôt la surmultipliée. Le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, puis, le 7 décembre à l'empire austro-hongrois, non qu'ils fussent émus par la dramaturgie du moment ni qu'ils se souvinssent de La Fayette : ils lorgnaient l’héritage du Royaume-Uni et craignaient que l’Allemagne, qui venait de dépasser la richesse des sujets de George V, ne vînt à les défier sur ce sujet et d’autres. Tocqueville jubilait (...)

- Boursonomics 13/03/2008 -
n'est plus celle d'un Kissinger capable de contenir le temps en songeant à Metternich
12 : le billet vert a déjà su chuter de 65% face à l’euro, entre octobre 2000 et décembre 2004.

En septembre 1985, le G5 du Plaza se saisit du dollar : au menu, les oukases de James Baker, secrétaire américain, apôtre du marché qui fera voter le Trade Bill le 3 août 1988, une loi protectionnisteFin de partie pour le libre-échange ?

(…) L'un, l'autre, protectionnisme, libre-échange, la valse hésitation nous amène à la modernité des temps globalisés, parrainée par Friedrich Hayek et les Chicago Boys. Ronald Reagan et Margaret Thatcher furent les chantres de cette école ultralibérale. Mais le réalisme n’est jamais loin, toute hypocrisie bue. Bien que rageant contre le protectionnisme, Ronald Reagan limita les importations étasuniennes d’automobiles et d’acier, de sucre et de textiles ; son administration multiplia par onze les droits de douane sur les grosses cylindrées nippones qui contrariaient Harley-Davidson (…)

! Tantôt trop haut, ou trop bas, le billet vert bat le pavé. Un krach plus tard (1987), le Japon est sonné : toutes ces manigances l’ont mené à la crise ; la déflation saisit l’Archipel en 1995, sans remède miracle, hors le pis-aller de la baisse des taux. Les monétaristes prescrivent une forte ordonnance, dite helicopter drop - parachutage de billets par hélicoptère : en somme, la planche à billets, comme autant de galions dans la chaleur sévillane, l’inflation contre la déflation : un quart de siècle plus tard, l'économie nippone est encore en apnée. En novembre 2002, Benjamin Bernanke, frais émoulu au conseil des gouverneurs de la Fed, qu'il dirigera en 2006, déclara : « Nous avons une technologie appelée planche à billets (…) Des injections de monnaie suffisante renverseront toujours la déflation (…) Il n’y a aucune limite significative à ce que nous pourrions injecter dans le système si cela se révélait nécessaire »
13. Milton Friedman jubilait, qui n’avait pas dit autre chose ; il avait proposé mieux : « Dans mon esprit, la politique monétaire devrait être mise en œuvre par des bureaucrates anonymes, sans pouvoir, remplaçables par des ordinateurs » 8. Le dollar est au milieu du gué.

Tout ce qu’un homme peut faire, il finit par le faire. Rogner la monnaie quand le métal manque, émettre des billets gagés sur des compagnies du Mississipi, imprimer des assignats comme avances sur la vente de biens nationaux, ajouter quelques zéros sur sa planche électronique, d’un simple clic, autant de Rubicon qui ne pouvaient qu’être franchis. Alan Greenspan, qui présida la Fed de 1987 à 2006, tripla la masse monétaire quand le PIB ne croissait que du sixième : ainsi, l’homme clé de la planète financière, ardent avocat de l’or dans sa jeunesse, émit-il 6.250 dollars par nouvelle once d’or 4 ! Benjamin Bernanke a dit qu’il ne se priverait pas de « tourner la manivelle ». L'occasion viendra. Car l'Histoire n'est pas chiche d'empires qui ont fait sauter la banque dans leur lente agonie ; Rome bien sûr, Madrid qui coula avec son Invincible Armada en 1588, d'autres encore, dont les embolies monétaires ruinèrent à petit feu la puissance économique et la suprématie militaire. L'inextinguible propension de l'homme à créer les outils de son propre désastre montre la voie : au rythme de ses crises, la modernité, notamment financière, dont chacun veut croire qu'elle nous éloigne des conditions du passé         - Changement d’ère -
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(...) Certes, le monde social, si peu stationnaire, mal arrangeant, rend l’inférence statistique aventureuse ; les temps changent, les méthodes changent : n’est-ce pas commettre un péché d’anachronisme que de comparer les pratiques anciennes avec la modernité ? Ah, la nouvelle ère ! Elle exténue l’expérience du passé, elle renverse les principes les plus établis jusqu’à en périmer les gouvernes d’évaluation. Rien ne s’apprécie plus selon les canons qui valaient hier encore, l’euphorie s'en mêle, puis anesthésie le tout : en matière financière, les nouveaux temps ne paraissent tenir qu’à la connivence des intérêts solidarisés dans la bulle. Cette habitude au moins semble inébranlable  (…)
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    - Boursonomics 13/08/2012 -

, pourrait même n'être qu'un accélérateur de décroissance. Le colosse américain marche dans les traces de ses glorieux anciens, miné de l'intérieur par les rotatives de son hégémonie : le billet vert.
 
Depuis la fin de Bretton Woods et les accords de la Jamaïque, l’or, qui avait assuré la stabilité monétaire au XIXe siècle, n’est plus le juge de paix : quand on n’a plus d’or, on a encore du papier. Quand la monnaie vaudra moins que le papier qui sert à l’imprimer, alors on n’aura plus rien. Et il nous reviendra que Christophe Colomb, qui fit la gloire des Grands d’Espagne, croisa souvent au large de Kingston où l’on démonétisa l’or en 1976, au profit d'un système de changes flottants. Comme un pied de nez à l’Histoire.

 

 


 

(1) Unesco  - « Protection internationale des eaux »

 

En 1985, un chasseur de trésor américain a découvert une cargaison d'une valeur estimée à 400 millions de dollars dans l'épave d'un galion espagnol de 1622, au large de Florida Keys.

 

(2) Pierre Vilar - (1974) - « Or et Monnaie dans l'Histoire »

 

Soit respectivement, 40% et 20% de la production mondiale. (1495-1544) : production mondiale d'or 330 tonnes dont 60 débarquées à Séville, 475 tonnes d'argent dont 265 arrivées à Séville. (1550-1600) : production mondiale d'or 380 tonnes, 95 débarquées à Séville, 17890 tonnes d'argent, 7125 débarquées à Séville.

 

(3) Savedra Faiardo - (XVIIème siècle) - « L'idée d'un prince chrétien »
(4) William Bonner - (2004) - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »
(5) L'Allemagne entre 1919 et 1933 - La constitution fut votée dans la ville de Weimar
(6) http://www.nithart.com/inflalle.htm
(7) Jean Bodin (1529-1596) - « La réponse aux paradoxes de Malestroit »
(8) Le Monde, le 08/11/1988 - « Entretien avec Milton Friedman. Le déficit est ... »
(9) Louis XI désignait ainsi ses finances : un coffre magique dont devait surgir l'argent nécessaire à son gouvernement
(10) Le Monde Dossiers et Documents, Février 2007 - « L'odyssée du dollar faible »
(11) Richard Nixon, 15/08/1971, annonçant l'inconvertibilité du dollar en or (fin de Bretton Woods)
(12) François Mitterrand (1978) - « L'abeille et l'architecte »

 

Page 194 - « A Washington, on rêve au temps béni de Metternich, quand il suffisait au chancelier d'Autriche de s'arc-bouter aux derniers pans de mur de la vieille Europe pour contenir, trente ans durant, l'ébranlement provoqué par la Révolution française. Metternich-Kissinger. N'oublions pas que le second écrivit sa thèse d'université sur le premier. Quelle tentation que d'arrêter le temps ! Arriva cependant le jour où Metternich chassé de vienne vit son œuvre se déchirer ».

 

 (13) Federal Reserve - « Deflation : making sure it doesn't happen ! »

 




 
 
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Published by Marc Aragon - dans Economics
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18 mars 2007 7 18 /03 /mars /2007 21:00
 
 
Voici l'Islande : ses Hautes Terres, au centre de l’île, inhospitalières, trouées de sources thermales et de geysers d’où l’eau bouillante jaillit ; à l’entour, ses côtes, perlées de fjords, peuplées de 300.000 âmes, au mieux. En 1991, le cabillaud se raréfie, les pêcheries déclinent, l’économie s'étiole. Le parti de l’Indépendance, qui vient au pouvoir, met fin à l’Etat providence et dicte une thérapie de choc 1 : le pays repart. En 2004, l’île affiche une croissance de 5,2%, un chômage de 3,1%, un revenu de 32.600 dollars par tête - sixième rang OCDE 2. La Bourse de Reykjavik avance de 400% entre 2003 et 2005. Mais la surchauffe guette : la croissance, portée par la demande, se nourrit d'emprunts internationaux ; des bulles se forment, les déficits se creusent. En 2005, celui du compte courant atteint 16,5% du PIB, la dette frôle les 300% 3. Les autorités haussent les taux, jusqu’à 10,75%, exaltant une mode opportuniste, le carry trade - « portage ». La couronne islandaise touche des niveaux records, au point que la banque danoise Danske Bank la compare au baht thaïlandais qui enflamma l'Asie en 1998. Le 21 février 2006, l'agence Fitch abaisse la note de l’Islande : en deux jours, la couronne perd 9% face au dollar, l’ICEX15 chute de 5%. L’argent du carry trade a fui vers d’autres édens financiers. Il reviendra !
 
Nouvelle-Zélande, quelque part dans le Pacifique sud … Même profil, même époque, donc même histoire : fin mars 2006, le « kiwi » néo-zélandais dévisse par rapport au billet vert et reflue de 10% vers ses niveaux du début d’année. Une étincelle a suffi, anodine, comme la contraction de 0,1% de la croissance au dernier trimestre 2005, pour mettre le feu aux poudres. Et les carry traders, appâtés par les taux juteux inhérents aux déséquilibres macrofinanciers, avaient aussitôt quitté la place, attisant plus encore les braises. En dernier lieu, l'orage de ShanghaïA vos marques

Le Shanghaï Index faisait ce qu'il avait pris l'habitude de faire : il montait. En 2006, son irrésistible ascension l’avait déjà propulsé de 130% ; n’était-ce un léger repli, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-continue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt : les bourses chinoises cédaient, Shanghai en tête, de 8,84%, après que les autorités eurent limité le crédit pour la spéculation, et que l’on craignit que le prochain Congrès National du Peuple en fît plus sur cette question et d’autres (…)

 ne manqua pas d’affliger la Bourse néo-zélandaise : les carry traders prirent peur ; le « kiwi » chuta vite de 4,5% face au dollar américain. Pour endiguer le repli, Wellington haussa ses taux à 7,5%, talonnant désormais le rand sud-africain et ses copieux 9%, loin derrière ... la couronne islandaise, de retour aux affaires, et ses somptuaires 14,5% ! Ah, qui ne rêverait pas d’emprunter ici, à faible taux, pour replacer aussitôt là, à de tels niveaux de rémunération ! Las, il n’y a pas de repas gratuit ni de gain facile : les monnaies fluctuent et gâtent nos affaires. Tout l’art du carry trade est là, qui joue des écarts de taux sur fond d’exposition au risque de change. Mais dans la fournaise, il n’est de jour où ce risque ne transpire pas.
 
Dans les années 1980, les experts applaudissent au miracle nippon. Zéro délai, zéro défaut, zéro stock : le toyotisme et d'autres recettes ont fait du Japon un modèle envié. Et bientôt craint. L'Amérique, inondée de produits japonais, s’alarme, menace : à l'automne 1985, on apprécie le yen, surtout par rapport au dollar 4. Les exportations nippones vers les USA dégringolent : début 1986, la croissance de l’archipel est divisée par deux. Tokyo baisse ses taux, jusqu’à 3% : l'argent inonde le Kabuto ChoLe bal des patineurs

Dans le Wall Street des années 1920, la spéculation à la hausse était si intense qu'on avait meilleur compte à emprunter pour acheter des actions. Ce calcul semblait si sûr que beaucoup de candidats, alléchés, firent mouvement vers ce nouvel eldorado financier : les achats, qui autoalimentaient la montée des cours permettaient de rembourser les crédits bancaires, et ainsi de suite. Nul n'envisageait que cette cavalerie infernale pût s’arrêter un jour. L’argent bon marché est toujours propice à ce genre d’emballement (…)

. Mais le dollar, qui valait 259 yens en 1985, est tombé trop bas, à 122 yens, et l’on craint maintenant pire. En 1987, les argentiers du G5 décident d'affaiblir leurs devises face au billet vert. Nouvelle baisse des taux jusqu’à 2,5%. Les prix de l’immobilier flambent, le palais impérial et son parc « valent le Canada tout entier »
5, les ménages empruntent sur 100 ans. On remonte les taux jusqu’à 6,25%. Les bulles éclatent, le miracle agonise. La Banque du Japon relâche la pression : en avril 1995, les taux sont au « zéro effectif » 6. Rien n’y fait, la déflation se poursuit. De là vient la tétanie de la Banque du Japon et sa peine à clore sa politique de taux zéro : en février 2007, elle portait son taux directeur à 0,5%, son plus haut niveau depuis 1998, guettant encore les signes d’une croissance durable. De là vient le goût du carry trader à s’endetter en yens 7 pour rallier l'Islande, la Nouvelle-Zélande. Les Etats-Unis aussi.
  
Revenons au risque. Voici un opérateur qui emprunte à court terme, via une banque japonaise : il obtient des yens à faible taux d’intérêt, de l’ordre de 0,5%, qu’il convertit en monnaie forte, disons du dollar, qu’il replace aux Etats-Unis, où il trouve une rémunération de 5,25%. Hors frais, et à change constant, l'écart de taux lui assure un rendement de 4,75%. Tout repli du yen bonifiera le bilan, toute hausse, à l’inverse, le grignotera, car le temps viendra bien à rendre les yens empruntés : s’il y faut plus de dollars, c’est autant de moins que l'opérateur n’encaissera pas, voire qu’il devra décaisser si le yen forcit au-delà de 4,75% 8. Bah, les carry traders débouclent vite ! Encore un mot du risque sur l’investissement, hors sujet ici, qui ne compte pas pour rien dans la dynamique des capitaux. Souvenons-nous de 1998 quand la Russie émettait des gekkoes 9 à des taux outrés, comme cette tranche, le 19 mai, à 53%, ou celle-ci, le 06 juillet, offerte au taux de 80% dont l’échec fit qu’on la releva à 99,5% 10 ! Le 17 août, la Fédération s’effondrait : Sergueï Kirienko suspendit le remboursement de la dette. Le carry trade, au comble, participa à la curée : l’onde de choc se répandit jusque dans le Connecticut, ruinant le fonds LTCMBrève histoire d’un désastre financier : LTCM

Le 31 août 1998, Wall Street chute en séance de 6,8%. Hormis les bons du Trésor, tous les marchés vacillent. La panique s'installe, irraisonnée. Cette journée funeste achève un mois d’août horrifique, qui avait débuté, le 4 août, par un plongeon du Dow Jones de 3,5%, rapidement suivi d'une réplique qui allégea l’indice planétaire de 4,4% de plus. Les mathématiciens du risque frémirent : la courbe en cloche, diapason boursier, donnait au mieux une chance sur 500 milliards qu'un tel triplé advînt le même mois. Le génie financier se mit à suer à grosses gouttes (…)

, et manquant de peu d’emporter le système bancaire mondial.
 
Académiquement, le carry trade est monétaire : il fait en théorie référence aux écarts de taux à court terme. Le réel a étendu cette opération à d’autres supports, obligataires, immobiliers, actions, capables de surpasser le service de l'emprunt dans la devise d’origine. Son sens demeure entier quand des emprunteurs locaux financent d'authentiques opérations économiques, répondant à de vrais besoins, en profitant des écarts entre les taux domestiques et internationaux. Cependant, la volatilité des marchés et la réactivité qu’ils imposent ont quelque peu dénaturé les grandeurs d’âme et mis l’affaire entre les mains d’acteurs plus à l’affût d’avantages spéculatifs que de projets sociaux : on aura peu de doutes sur les visées d’un hedge fund domicilié aux CaïmansMagie financière aux Caïmans

(…) Rien ne fixe mieux les hedge funds que l'exotisme pénétrant de leurs domiciliations : 80% d'entre eux sont enregistrés dans les îles Caïmans, un caillou caribéen de 262 km2, sous tutelle britannique, à la législation libérale, où nichent quelque 30.000 établissements dont 544 banques et 350 sociétés d’assurance ; 45 à 65% des fonds éliraient la charmante opacité de cet éden fiscal ! Point de laminoirs ou de hauts-fourneaux sur l'île, ni davantage d'angélisme : le credo des hedge funds, électrons libres de la finance offshore, est celui de la quête absolue du gain (…)

, empruntant des tombereaux de yens, pour les replacer au Brésil, au Mexique, ou en Hongrie. Ni sur ce que la myopie devant les gains faciles, comme on l’a vu pour la Russie, contient de dynamite pour le système financier. Les économistes orthodoxes, éternels optimistes diront que cet arbitrage est éphémère car les marchés sont efficients, qui se rééquilibrent par le biais des taux de change et des taux d’intérêt. D'ici là, et selon la source qu’on lira, entre 200 et 1000 milliards de dollars d’encours notionnel seraient « carry tradés ».
 
L'argent n'est que de la dette. Cette liquidité de papierLa liquidité à tout prix !

(…) Le cash ! Voilà le tourment qui consume les traders : tout doit lui revenir, au premier cri, sans aléas de contrepartie ni de prix, exfiltré de Marchés liquides. Haro sur les vieux barbons, comme John Keynes, qui préconisait qu’on imposât aux Marchés des coûts de transaction élevés, ou sur James Tobin qui suggéra une taxe à cette fin. En contingentant le capital, on pensait étrangler peu ou prou la spéculation. Ces intentions furent reléguées aux réserves, priées de céder le pas au culte marial des temps dérégulés, où la moindre contrainte, financière ou non, devint crime de lèse-marché (…)

, majoritairement créée par les banques privées, innerve l'économie, notamment les Marchés financiers qui gouvernent la marche des entreprises et des nations. Son prix, c'est-à-dire le taux d'intérêt, est l'âme même du système. Epions la hausse du yen, qui ferait refluer les capitaux, et celle des taux nippons, qui les tarirait. Le carry trade pourrait être une étincelle ou une surinfection. Le Japon est l'alpha du système. Mais les Etats-Unis sont l'oméga de l'économie mondiale.
 
 
  

 

1) La Tribune, le 07/04/2006 - « Le réveil du volcan islandais »

 

La politique volontariste du parti de l'Indépendance consista à la réduction de 37 points du taux d'impôt sur les sociétés, l'allongement de la durée du travail à 50 heures par semaine, et des privatisations pour l'essentiel.

 

(2) http://ocde.p4.siteinternet.com/publications/doifiles/012005061G002.xls
(3) EcoWeek BNP-Paribas, 09/05/2006 - « Minicrises de change de l'Islande et la Nouvelle-Zélande »
(4) Accords du Plaza, le 22 Septembre 1985
(5) William Bonner - « L'inéluctable Faillite de l'Economie Américaine »
(6) Selon le Financial Times - Le zéro absolu sera atteint au premier semestre 2000
(7) Hormis le yen, le franc suisse est aussi aimé des carry traders quoique ses taux soient moins favorables
(8) ((1+TauxPlacement)/(1+TauxEmprunt)) > (ParitéEmprunt/ParitéDébouclage)
(9) Titres internes libellés en roubles sur des échéances courtes (de 1 à 3 mois)




Illustration : la valse des monnaies sur le Forex



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Published by Marc Aragon - dans Economics
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7 janvier 2007 7 07 /01 /janvier /2007 22:54
 
 
Comme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, le DAX se replia de 4,05%, et un vent de panique gagna la planète entière. Partout on recula : Paris reflua de 2,26%, Londres abandonna 4%, Tokyo lâcha 3,2%, Hong-Kong 2,9% … jusqu’à Wall Street où le Dow Jones fléchit de 2,3% peu après l’ouverture. On n’eut pas à chercher longtemps l’origine de la crise : elle ne se trouvait nullement à Berlin, mais à Washington, précisément dans les locaux de l'American Enterprise Institute où Alan Greenspan, patron de la Réserve fédérale américaine, fit un discours mémorable 1. L'homme le plus puissant du monde financier y employait pour la première fois l’expression choc « exubérance irrationnelle ». L’effet fut immédiat : les marchés chutèrent. La Bundesbank n’y était pour rien.

L’avant-veille, deux économistes américains, Robert Shiller et John Campbell, avaient alerté les caciques de la Fed du niveau des Bourses new-yorkaises, excessivement élevé selon eux : le Dow Jones volait de record en record et ne paraissait pas d’humeur à s'atermoyer, franchissant allègrement les 6.500 points ! L’exubérance irrationnelle 2, dont ils apprêtèrent les investisseurs, fit mouche auprès de « l'homme qui parlait à l'oreille des Marchés », Alan Greenspan, qui popularisa peu après la formule, et harassa pour un temps les cotations. Le fait était que la dynamique triomphale de l'indice américain, qui s’était haussé de 75% en deux ans 3, tranchait avec la réalité économique de l'Union, en fin de cycle de croissance. Les investisseurs ne s'en étaient guère émus, plus sensibles comme toujours à la hausse continue des cours qu'à toute autre considération théorique sur la marche de la nation et de ses entreprises. Pis, le patron de la Fed risqua dans son discours un « ces derniers temps, l’inflation a été basse, mais son orientation future reste incertaine
4 » qui acheva la besogne. L’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% … ! Ennemie jurée des rendements boursiers ! Qu’on la prophétise, et c’est le branle ! Ce fut le cas. L'autocatalyse spéculative vacilla et les prix fléchirent. Las, l’étincelle fit long feu : les marchés ne demeurèrent agités qu’une petite quinzaine. L’heure était à la nouvelle ère : on acheva le millénaire tambour battant 5.
 
Le krach Internet des années 2000 nettoya mieux les places : le Nasdaq fut très affecté, qui perdit environ trois dollars sur quatre. Il fallut se relever. Le 25 juin 2003, après une treizième baisse d'affilée, Alan Greenspan portera les taux directeurs 6 à leur niveau le plus bas depuis 41 ans : avec 1%, le loyer de l’argent au jour le jour aux Etats-Unis se situera alors en dessous du taux d’inflation, et les taux réels devinrent négatifs ! Une bulle à peine crevée, une autre se formait déjà, toutes vannes du crédit ouvertes : l'exubérance gagna l'immobilier. Les prix boursiers reprirent leur marche en avant, au pas cependant plus mesuré de ceux qui avaient bu la tasse et s'en souvenaient. Une malice vint alors à s’insinuer : en février 2005, Alan Greenspan, toujours aux affaires, qui avait réévalué le prime rate jusqu’à 2,50%, observa que les taux d’intérêt à long terme n’accompagnaient pas le mouvement, peinant non seulement à remonter, mais mieux, ne cessant même de diminuer. Au point qu’aujourd’hui encore, les rendements des obligations américaines à dix ans sont inférieurs à ceux des emprunts à deux ans et à trois mois, qui devraient être supérieurs 7. Cette inversion de la courbe des taux, contradictoire, éconoclaste, qui ignore les théories, donnera au grand argentier de la Fed l’occasion d’une nouvelle formule choc : celle du « conundrum », littéralement l’énigme. On est toujours à délibérer.

En Economie, comme dans la vie en général, le court terme est toujours plus facile à anticiper que le long terme, impossible à connaître. Les taux traduisent volontiers cette incertitude par une moindre rémunération de la dette à court terme. De nombreuses contributions ont étudié la structure par terme des taux : celle-ci de John HicksLa controverse Nobel

(…) Voici John Hicks, l'économiste des économistes, initiateur en 1937 d’une synthèse qui entendait réconcilier John Keynes et Léon Walras. Cette transcription de la « Théorie Générale ... » en termes néoclassiques fera long feu aux yeux mêmes de son auteur qui en deviendra le premier détracteur, à l’instar des nombreuses volte-face qui paveront sa vie, et dont l'une sera de récuser son premier livre « Valeur et capital » qui lui valut le Nobel ! Une erreur de jeunesse qu’il qualifiera mêle de « piece of rubbish » - un tissu de conneries -, glorifiant l’équilibre général auquel il ne croyait plus. Ainsi quelques évangélistes de la foi nouvelle abjurèrent-ils sur le tard (…)

, parmi d'autres, pose que l'aléa de défaut couru par un créancier prêtant à long terme implique une prime supplétive pour contrebalancer son aversion naturelle au risque 8. Mais il advient que les opérateurs acceptent l’inverse, et ce mystère est entier ! C’est le cas actuellement, depuis juillet 2006 où la courbe des taux s’inversa, au mépris des théories qui nous enseignent que les variations de taux d'intérêt à court terme, décidées par les banquiers centraux, se transmettent aux maturités plus longues. Et chacun d'opiner : pour quelques-uns, le vieillissement de la population rendrait les fonds de pension structurellement acheteurs de titres d'obligations d'Etat, entraînant une hausse du prix des titres et donc une baisse de leurs rendements. D’autres y voient la fin de l’inflation, combattue avec sérieux et l’arme au pied par les grands argentiers, qui ne justifierait plus les primes de risque exigées pour les investissements de long terme 9. Au menu également, effets désinflationnistes de la globalisation, du commerce Internet … et sûrement vingt années de débat !

Depuis le milieu des années 1960, chaque récession américaine a été précédée d'une inversion de la courbe des taux. Celle de 2001 ne dérogea pas à la règle en dépit du changement de braquet d'une modernité aux accents mondialisés, censée répandre ses bienfaits compétitifs et curateurs en tout point des terres habitées. Ainsi, pour autant que nous penchions à entendre les mauvais messagers, en voici un de sinistre augure pour la croissance américaine. Et tout aussi bien, dans la foulée, un second, annonciateur de turbulences sur les marchés boursiers : car si l'euphorie actuelle n'a rien de comparable avec les épisodes spéculatifsLe bal des patineurs

Dans le Wall Street des années 1920, la spéculation à la hausse était si intense qu'on avait meilleur compte à emprunter pour acheter des actions. Ce calcul semblait si sûr que beaucoup de candidats, alléchés, firent mouvement vers ce nouvel eldorado financier : les achats, qui autoalimentaient la montée des cours permettaient de rembourser les crédits bancaires, et ainsi de suite. Nul n'envisageait que cette cavalerie infernale pût s'interrompre un jour. L'immobilier n'était pas à la traîne, la Floride flambait littéralement : tout roulait à merveille. L’argent bon marché est toujours propice à ce genre d’emballement communicatif (…)

 antérieurs - 1929, 1987 ou 2000, qui virent les marchés financiers prendre congé du réel, on notera cependant la hausse de 70% d'un Dow Jones corrigeant à l'excès depuis mi-2003, sans rapport avec une quelconque réalité économique. Bah, l'opinion collective prédomine 10 : les traders n'ont d'yeux que pour le Marché, non pour ce qui l'entoure, le réel, qui, tôt ou tard, finit toujours par se rappeler au bon souvenir de la multitude. Les taux mal gradués sont le signe patent d'un dérèglement, et la chevauchée des cours en est un autre, qui ignore superbement le précédent. Gageons que si quelques-unes des conditions initiales se ressemblent, alors quelques-unes au moins des conséquences se ressembleront. La question du boutefeu est secondaire.

Les vérités économiques sont indociles, et nous prennent souvent de court. Alan Greenspan lui-même, mâle alpha il y a peu de la planète financièreLes capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres …, ne proclamait pas autre chose quand il évoquait l’exubérance irrationnelle et le conundrum des taux : les marchés boursiers vont à vau-l’eau, font ce qu’ils veulent, et nul qui est raisonnable ne peut prétendre durablement les arraisonner, président(s) de la Fed compris. 
 

  



(1) Discours d'Alan Greenspan  - « The Challenge of Central Banking in a Democratic Society »
(2) Titre éponyme de l'ouvrage best-seller de Robert Shiller
(3) Le DJIA clôtura à 3674,63 points le 23/11/1994 - Il pointait à 6528,41 points le 26/11/1996
(4) L'Humanité, le 07/12/1996
(5) Le DJIA clôtura à 11750,28 points le 14/01/2000, au plus haut avant l'éclatement de la bulle
(6) Federal Reserve Bank of New York – Historical changes of the Target Federal Funds

(7) Le 05/01/2007 - US Treasuries à 10 ans 4,6822% - US Treasuries à 2 ans 4,7954%
(8) Catherine Lubochinsky (1987) - « Les taux d’intérêt »

 

Page 36 - « A partir de la notion de préférence pour la liquidité, John Hicks introduit la nécessité d’une prime de liquidité. S’engageant à prêter à long terme, l’individu court un risque d’illiquidité. Or, les entreprises, caractérisées par leur besoin de financement permanent pour réaliser leurs investissements, demandent des prêts à long terme. Les taux à long terme doivent donc être plus élevés que ceux à court terme quelles que soient les prévisions de taux. Ceci implique qu’un taux terme à terme est supérieur à un taux court anticipé par le montant d’une prime de risque. Cette prime compense également le risque de moins value engendré par une hausse potentielle des taux  »

 

(9) L'Expansion, le 20/06/2005
(10) Pierre Balley (1987) - « Mythes et réalités »

 

« Peu importe la qualité du raisonnement s’il doit être démenti par la Bourse, c’est-à-dire par l’opinion qui y prédomine Pas plus qu’un homme politique, le gestionnaire ou l’analyste ne peut avoir raison contre l’opinion majoritaire de ses électeurs : c’est la Marché qui vote. C’est pourquoi il importe, au-delà de l’étude des entreprises, de prendre conscience des courants d’opinion qui peuvent agiter la Bourse »

 


 
 

Illustration : Alan Greenspan, président de la Réserve Fédérale américaine du 11/08/1987 au 31/01/2006

 
 
 
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10 décembre 2006 7 10 /12 /décembre /2006 01:43



Dès 1951, George Katona (1901-1981), professeur à l’université d'Ann Harbor, Michigan, économiste contemporain de toute une lignée néoclassique qui renouvellerait les canons de la discipline, soutint que les processus économiques étaient des révélations du comportement humain 1. En plaçant ainsi l’espèce au cœur du problème, notamment sa substance molle, indocile et volage, il récusait par avance la transfiguration du vulgum pecus en un homo oeconomicus froid et calculateur, insensible aux stimuli du milieu, n'ayant d'autre intérêt que le sien. Cette économie, versée sur le comportemental, qui attendrait un demi-siècle avant que la banque de SuèdeSciences économiques : la controverse Nobel

Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête (…)

 achevât d'honorer la mathématique de l'Ecole de Chicago pour couronner les siens 2, reconnaissait la suprématie du vivant sur la rationalité reptilienne. Le professeur Katona se mit en tête d'étalonner le moral des ménages. Son indice, toujours très attendu, tient encore le haut de l'affiche.

Partant du constat que le comportement des consommateurs était un des principaux moteurs de la croissance, il étudia la perception que les ménages ont de leur situation financière personnelle et de l’économie en général. De ces travaux naîtra l’Index of Consumer Sentiment (ICS) en 1975, développé et exploité par le Survey Research Center de l’université du Michigan. Cet indice est aujourd’hui repris par toutes les places de marché de la planète, en compagnie du Consumer Confidence Index (CCI) du Conference Board, légèrement plus ancien (1967), mais de la même eau. Ainsi, la confiance, cette vieille idée neuve, revint-elle au goût du jour, au grand dam des économètresPresque toujours fausses

(…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait ! Deux siècles après, L’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n’étaient pas manifestes » (…)

, qui préféraient déjà les équations. L’Indice de Sentiment du Consommateur jauge donc le niveau d'optimisme, ou de pessimisme, des ménages, c’est-à-dire leur moral. Une estimation préliminaire est publiée le deuxième vendredi du mois, après le dépouillement d’environ 300 questionnaires, qui donne lieu à une première agitation des corbeilles ; le chiffre final, présenté le dernier vendredi du mois, relate l’opinion de 5.000 ménages sur la situation économique actuelle (ICC) et leurs anticipations (ICE). Comme on s'en doute, les supputations des Marchés vont bon train sur l'étiage final de l'indice. Son rituel de fabrication est immuable 3 : cinq questions, strictement phrasées, sont posées, précisément dans l’ordre suivant :

 
(1) - Nous sommes intéressés par la situation financière actuelle des personnes. Diriez-vous que vous (et la famille avec laquelle vous vivez) êtes dans une situation financière meilleure ou pire qu’il y a un an ?
 
(2) - Par rapport à l’avenir, croyez-vous que dans un an, vous (et la famille avec laquelle vous vivez) serez dans une situation financière meilleure, pire ou similaire à l'actuelle ?  
 
(3) - Pour en revenir aux conditions économiques du pays dans l’ensemble, croyez-vous que pendant les douze prochains mois nous connaîtrons financièrement une période bonne, mauvaise ou autre chose ?
 
(4) - Par rapport à l’avenir, diriez-vous qu’il est probable que nous ayons pendant les 5 prochaines années une bonne période ou un chômage généralisé, une crise ou autre chose ?
 
(5) - En ce qui concerne les produits que les gens achètent pour leur foyer - comme les meubles, un réfrigérateur, une télévision et des objets de ce type -, en termes généraux, croyez-vous que c’est maintenant un bon ou un mauvais moment pour que les gens fassent de grandes dépenses pour la maison ?
 
Les questions (1) et (5) étalonnent le sentiment sur la conjoncture actuelle (ICC) tandis que les questions (2), (3) et (4) concourent à identifier les attentes des ménages (ICE). L’arithmétique fait ensuite son office, au prix d’un calcul assez simple, d’où émerge finalement le sentiment des ménages américains : ainsi, un seul chiffre dépasse, ineffable, qui embrasse toutes choses ensemble et nous dit l’air du temps. Les Marchés boursiers, impulsifs, prompts à s’enflammer, s’emparent alors de l’affaire et nous livrent à leur tour leur sentiment sur le sentiment, selon l'attente que les experts auront consensualisée : nul ne sait réellement présumer de l’orientation que les opérateurs donneront aux indices, ni davantage si le Michigan retiendra seulement leur attention. Bah, dans un scénario connu d'avance, les analystes justifieront après coup l'embardée passagère des cotations, avec cet art consommé d'établir la causalité en escamotant l'indéterminant, qui fera bien l'affaire une autre fois. Mais bien vite, la fièvre retombera : le tourbillon statistique procréera un nouveau chiffre, qui chassera le précédent, et tout sera oublié : les Bourses ne sont pas à s’attendrir, encore moins à épouser les réalités du momentCes Marchés financiers qui marchent seuls

Le choc pétrolier de 1973 mit fin à l'embellie des Trente Glorieuses. Durant cette période (1945/1975), la croissance française fut unique, exceptionnelle et persévérante, de l'ordre de 4,5% par an. La logique eût voulu que la Bourse escortât cette poussée de prospérité sur des marchés financiers à l'unisson. Hélas, rien de tel : entre 1962 et 1978, durant la seconde moitié de cet âge d'or, la Bourse de Paris connut seize années de crise, qui virent l'indice de l'époque baisser de 75% en francs constants; dans le même temps, le PIB doublait en volume. La cadence de l'économie n'est pas celle des Marchés (…)

 ! Ainsi, le moral des consommateurs américains ne réalise-t-il pas lui non plus cet espoir tant désiré de Marchés financiers avançant à l'unisson de l'économie réelle, sinon la précédant ! Hélas ...

Loin des marchés financiers, tourbillonnant, pavés d'infidélités au réel, le graphique 4 ci-contre montre le rapport entre le sentiment des ménages et les périodes de récession américaine, figurées en gris. On en aurait presque escompté que 2005 devînt récessive ! Corrélation, dépendance, précurseurs : rien n'est jamais simple en économie car tous les processus inter-opèrent, à ne plus savoir lequel pilote l'autre sans être piloté par lui. Il y a beau temps que les Bourses ont fait leur deuil de cette problématique-là : la conduite y est à courte vuePersona non grata

Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…)

. Aussi, que l'ICS, ou tout autre signe jeté en pâture, soit bon ou mauvais, ne vaut pas mieux que l'opinion qu'en auront quelques analystes qui diront « l'attente du Marché ». L'Ohio, la Floride publient également leurs indices de confiance : mais les marchés n'ont d'yeux que pour le Michigan.

Finissons avec George Katona, l'un des pères fondateurs de la psychologie du comportement économique, qui proposa aussi, dans les années 1960, l'expression restée fameuse de « société de consommation de masse ». L'eau a depuis beaucoup coulé sous le Huron River Bridge d'Ann Harbor : autoroutes numériquesAux confins de l’information

(…) Les marchés sont surinformés. Le temps est oublié où Munehisa Homma, trader nippon à l'origine de la technique des Chandeliers japonais, balisait, certains jours à certaines heures, une route de l'information de Sakata à Osaka, faisant agiter des drapeaux à des gens juchés sur les toits pour propager un signal. Aujourd’hui, les temps sont au numérique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. Dans ce continuum, les données voyagent à la vitesse de la lumière : les écrans plats à cristaux liquides croulent sous les chiffres et les graphiques, et les cotations des valeurs du NASDAQ défilent sur les néons de Times Square (…)

, commerce en ligne, mondialisation généralisée  ... Le consommateur n'a pas fini d'être ausculté. Ni les Marchés d'exulter !





 

(1) George Katona (1951) - « Analyse psychologique du comportement économique »
(2) Notamment Daniel Kahneman et Vernon Smith en 2002

(3) CIS – Centre d’Investigations Sociologiques –
Baromètres d’opinion
(4) Federal Reserve Bank de Saint-Louis


 

 

Illustration : Vue d'artiste sur le Confidence Index extraite du site Gerry Riskin

 
 
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18 novembre 2006 6 18 /11 /novembre /2006 17:18
 
 
Milton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il défendit, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts opiniâtres à démontrer mathématiquement la primauté du marché souverain, c’est-à-dire du libéralisme, des bibliothèques entières de formules absconses, comme une épitaphe sans fin. Et tant d’amis qui ont abjuré après tant de batailles, boutant hors les régulateurs keynésiens, célébrant enfin, dans les années 1970, le triomphe du Marché-roi, le désaveu de l’Etat et la victoire des politiques néolibérales anglo-saxonnes, bannières déployées et couronnes Nobel pour Milton Friedman et les siens.

Ce libéralisme ancrera l'idéologie capitale des dernières décennies, bien après l'historique « laissez faire, laissez passer » 1 des physiocrates : au plus visible, il sous-tendra les politiques de
Ronald Reagan et Margaret ThatcherLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman n’y alla pas de main morte : le franc fut dévalué de 80% ! Dix années plus tard, l'adoption du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre : on sacrifia la monnaie aux priorités de la reconstruction …, dictera aussi celles de dérégulation du FMI avec les résultats désastreux que l'on sait, notamment en Asie 2. L’école du maître de Chicago aura su imposer la prégnance de l’économie mathématique pure, raflant non seulement nombre des couronnes suédoises, mais aussi les moyens de financement octroyés par ceux dont l’intérêt à la dérégulation était le plus manifeste : les banques. Car c’est bien parce que l’on contrarie sa quête incessante du gain que l'âme financière se montre si rétive aux contraintes ; et que de là vient son atavisme à primer des lois économiques qui assurent que le bien-être général et le progrès social dépendent des profits en général, donc des siens propres en particulier 3. Ainsi comprend-on mieux que le latin mathématique de cette nouvelle théologie sert les intérêts d'une caste universitaire dominante, tout entière dévouée à l’idéologie du Marché, pour l’influence qu’elle y gagne auprès des élites : la politique pour les uns, les portefeuilles boursiers pour les autres. L’économie savante est convaincante parce qu’elle avance masquée ; nul ne lui reproche jamais ses échecs. Hélas, les docteurs de la foi néoclassique les plus éminents ont déjà tourné casaque.

Voici sir John Hicks, l'économiste des économistes, initiateur en 1937 d’une synthèse qui entendait réconcilier John Keynes et Léon Walras, aussi distants l'un de l'autre que la carpe l'est du lapin. Cette transcription de la Théorie Générale en termes néoclassiques fera long feu aux yeux mêmes de son auteur qui en deviendra le premier détracteur, à l’instar des nombreuses volte-face qui paveront sa vie, et dont l'une sera de récuser son premier livre « Valeur et capital » qui lui valut le prix NobelLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Lors de la cérémonie de remise, sous le patronage du roi de Suède, les orateurs exaltèrent le … 1972 ! Une erreur de jeunesse qu’il qualifiera de « piece of rubbish » - un tissu de « conneries » -, glorifiant la théorie de l’équilibre général à laquelle il ne croyait plus 4. Mieux, il regrettera de partager le haut de l’affiche avec Kenneth Arrow, prix Nobel conjoint, qui avait démontré dans les années 1950, en compagnie de Gérard Debreu, lui-même Nobel 1983, l’existence d’une forme d’équilibre général des marchés concurrentiels ... dont les conditions si restrictives ne se rencontrent en nul point de l’écliptique. Dans un opuscule paru en 1974, à peine deux ans après - « Limites de l’Organisation » -, Arrow signera sa reddition en énumérant trois variables supplémentaires, ayant à voir avec l’action de la puissance publique, les valeurs morales et les règles internes des sociétés, reconnaissant ainsi que le Marché seul, à vau-l'eau et à l'air libre, ne conduit à aucun équilibre. La puissance publique, quelle horreur !

Voici Robert Solow, à qui le modèle mathématique 5 sur la croissance, élaboré en 1956, valut une couronne en 1987, proche collaborateur de Paul Samuelson, lui-même nobélisé en 1970 et co-auteur avec John Hicks de cette fameuse synthèse néoclassique, qui ramènera « l'économie à une science sociale, inexacte dans laquelle il faut tenir compte des institutions, des structures sociales et de l'histoire ». Cet ardent polémiste observera également, goguenard, que « la prison est l’allocation chômage américaine 6 ».
Enfin, voici Maurice Allais, à travers l’œuvre duquel le déjà cité Gérard Debreu s’initia à la théorie de l'équilibre général, récompensé en 1988 pour son apport à la théorie des marchés, qui, peu après, stigmatisera un demi-siècle d'errance dogmatique, et ramènera l’économie à une simple affaire de psychologie 7. Et d’autres encore, qu’on lasserait à tous citer. Mais où est donc passé le Marché ! Joseph Stiglitz, Nobel 2001, l'un des fondateurs du nouveau keynésianisme, un résistant en somme, ancien économiste de la Banque Mondiale et conseiller de Bill Clinton, rappellera que l’efficience des marchés est une chimère, et, qu’à défaut de régulation, leur inefficacité patente n’est pas prête d'aller en s'améliorant. Ce même Joseph Stiglitz crucifiera peu après le FMI 2 pour l'ensemble de son oeuvre, dérégulatrice, généralement assassine. La perception du fait économique serait-elle à revirer de bord ?

Tous les néoclassiques, convaincus sur le tard, finiront par reconnaître, que l’économie a davantage à voir avec la politique, l’Histoire, la culture d’un peuple, plutôt qu’avec le programme des business schools, exégèse des marchés efficients, rationnels et concurrentiels. Tous, sauf quelques enragés proches de Milton Friedman, comme Georges Stigler, pour qui l'économie mathématique « conduit nécessairement à de la bonne théorie économique
  8 », et qui, piqué au vif sur le paradoxe de Allais, ne craignit pas de déclarer : « Eh bien, ce n’est pas la science économique qui est fausse, c’est la réalité 6 ! ». Tous, sauf Milton Friedman lui-même, fervent défenseur jusqu’à son ultime souffle d’un Marché d’essence divine, objet de tabous et de devoirs particuliers, protecteur du clan et grand ordonnateur du bien social, de qui tout procèderait, jusqu’à la fin des temps. Aux dernières nouvelles, Myron Scholes et Robert Merton, émules d’un Harry Markowitz taquiné par Milton Friedman lors de sa soutenance de thèse, apôtres des marchés lisses et de la fameuse courbe en clocheLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée …, ridiculisés au dernier degré dans la faillite retentissante de LTCM, ne s’étaient pas non plus repentis. Tous Nobel d’Economie ... Sans doute regardera-t-on, d'ici quelques décennies, ces lauriers avec ce même œil amusé que nous jetons aux académies médiévales pour lesquelles la circulation du sang était nuisible à l'homme !

Finalement, les deux seuls économistes qui n’auront jamais été couronnés, fût-ce à titre posthume, auront été les deux seuls à avoir donné leur nom à une théorie économique : John Keynes et Karl Marx. Milton Friedman, funestement devancé de six mois par John Galbraith, autre grand de la discipline, les a maintenant rejoints au paradis des économistes : déjà leurs délibérations ont repris. S'accorderont-ils pour finir ?
 

 

 

(1) De Jacques Vincent, marquis de Gournay (1712-1759), prononcé dans un autre contexte
(2) Joseph Stiglitz (2002) - « La grande désillusion » 
(3) Jacques Généreux (2005) - « Les vraies lois de l'économie »
(4) Alternatives Economiques N°225 (Mai 2004) - « John Richard Hicks, l'économiste des économistes »
(5) Jean-Baptiste Say (1803) - « Traité d'économie politique »
 
Des économistes renommés, quelle que soit la survie de leurs propres assertions, ont régulièrement dénoncé le penchant mathématique de la discipline. « Ces personnes [...] n'ont pu énoncer ces problèmes en langage analytique sans les dépouiller de leur complexité naturelle, au moyen de simplifications et de suppressions arbitraires, avec les conséquences, insuffisamment appréciées, qu'ils changeaient toujours la condition du problème et viciaient tous ses résultats ; cela fait qu'on ne peut déduire de tels calculs aucune autre inférence que celles qui se dégagent de la formule arbitrairement supposée » - Jean-Baptiste Say

(6) Bernard Maris (2003)- « Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles »
(7) Le Monde, le 29/06/1989 - « Le désarroi de la pensée économique »
 
« Ces quarante-cinq dernières années ont été dominées par toute une succession de théories dogmatiques, toujours soutenues avec la même assurance, mais tout à fait contradictoires les unes avec les autres, tout aussi irréalistes, et abandonnées les unes à la suite des autres sous la pression des faits. A l'étude de l'histoire, à l'analyse approfondie des erreurs passées, on n'a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles du moment » - Maurice Allais

 (8) « L'économie politique contre l'économie mathématique  » - L'encyclopédie libérale
 


 
Illustration : Milton Friedman (1912-2006)
 
 
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5 octobre 2006 4 05 /10 /octobre /2006 06:00
 
 
Les capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres ; de matière grise aussi. On se souvient encore de la pléiade de professeurs, de mathématiciens et autres génies (rocket scientists), sous la houlette de Myron Scholes et Robert Merton, sommités nobélisées de la science du risque, qui ornaient les effectifs de LTCM, le « hedge fund » le plus figuré des terres habitées. Nos banques, nos fonds, nos FCP ne sont pas moins dotés de sujets aussi vifs, polytechniciens, centraliens, normaliens ... ni moins des capitaux qui vont avec.
 
C’est donc peu dire combien est grande et constante la fascination du public à l'égard de l’intelligentsia financière : car nul ne saurait concevoir que les sommes considérables qui sont brassées pussent dériver d’esprits qui le seraient moins.
 
De là tout découle. La grande opinion financière, que l’on reconnaît assez facilement à son langage et ses costumes, n’est en fait pas plus éclairée que le commun des mortels sur le devenir des marchés. Seuls les initiés, bouilleurs et carambouilleurs, c’est-à-dire les escrocs, connaissent le futur de leurs transactions. « Demain, on ne sait pas » disait Keynes, relayé par Galbraith pour qui « l’avenir est un problème ». C’est une idée atavique, qui conduit la majorité des investisseurs à lier la gestion de capitaux démesurés à un génie particulier. On louait la vista de Nick Leeson, qui plomba la Barings en 1995, celle de Georges Soros aussi, dont le raid sur la sterling en 1992 fut mené, dit-on, de main de maître : on oublie souvent que le même Soros se fit plumer de plus du double en 1998 en se frottant au rouble ! L’imagerie populaire a la vie dure, et ses croyances, de grandes conséquences. « Le facteur important qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés » 1. Toujours l’immense Galbraith.
 
Le cercle originel est aux abords des banquiers centraux, dont les déclamations sont généralement aussi peu claires que les minutes, et donnent lieu à d’interminables conjectures. Comme la pythie de Delphes, Benjamin Bernanke, patron de la Réserve Fédérale américaine, ne dit pas : il fait signe 2 … Puis à la périphérie immédiate, les organismes internationaux, tels le FMI et la Banque Mondiale, qui répandent les perspectives macro-économiques de la planète, généralement fausses. De ses infinis bavardages naît l’air du temps, ineffable et normatif. Les banques d’affaires prennent ensuite les opérations en mains au niveau micro-économique, appuyées par tout un aréopage d’analystes, d’observateurs, de journalistes, qui s’y entendent pour faire l’opinion, ancrer dans les esprits ce qui est dans l’air du temps et qu’on a déjà dit. A ce stade, les lendemains sont généralement bullish 3 : la croissance est vendeuse et quelques-uns ont un commerce à défendre ! Mille milliards de dollars stérilisent la pensée : qui saurait contester pareils experts, qui ne fût lui-même ni diplômé d'une haute école ni membre du sérail ? La grande opinion financière parle, et on l’écoute. 
 
Ce n’est toujours qu’une question de temps : l’élan haussier, nature profonde des marchés financiers, finit par se briser d’avoir été trop encouragé. Et c’est seulement après la déroute que la vérité paraît : ce que l’on avait pris pour une compréhension pénétrante des faits, une perception aiguë de la marche des nations et une acuité hors pair de celle des entreprises, se révèle n’avoir été que le suivisme opportuniste d’un épisode spéculatif. Car ce qui gouverne avec constance les marchés depuis que le lucre y a élu domicile, c’est-à-dire depuis le fameux krach des tulipes des années 1630, c’est bien la quête incessante du gain : que l’on soit simple particulier aux moyens modestes ou hedge fund à la puissance de feu colossale, que l’on soit d’intelligence ordinaire ou major de l’X, la spéculation mène le bal et anime les esprits. Bien sûr, on cherchera des boucs émissaires : on les trouvera, quelque rôle qu'ils aient tenus, comme Jean-Marie Messier en 2002, énarque et polytechnicien
 
 
« Le génie financier précède la chute ». Encore et encore John Kenneth Galbraith !



 
(1) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(2) « L'oracle n'approuve ni ne désapprouve, il fait signe » - Héraclite
(3) Jargon désignant le fait haussier (bearish désigne a contrario une orientation baissière) 

 

 
 
 
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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 22:03
 
 
Sur le Chicago Board of Trade (CBoT), l’un des cénacles où se cotent les produits agricoles, les traders font bouillir le riz ; l'élan de la graminée pousse quelques-uns à parier sur le doublement du prix du riz d’ici deux ans. Le fonds suisse Diapason Commodities Management, spécialisé dans les matières premières, prévoit que le riz s’échangera aux environs de 20 dollars les 100 livres d’ici 2008 contre 10 dollars ce jour (terme novembre 2006). Début 2005, ce contrat s’échangeait vers 6 dollars sur sa première échéance. Selon les sources, les surfaces disponibles seraient en diminution alors que la demande de riz, base de l’alimentation de la moitié de la population mondiale, ne cesse de croître : Bloomberg, citant le ministère chinois de l’agriculture, a indiqué que les terrains cultivables en Chine avaient baissé de 6,6% dans la dernière décennie, notamment à cause de l’industrialisation et du développement galopants 1. Le riz flambe !
 
Voici un producteur de riz. Il est chinois, indien, indonésien, vietnamien peut-être, ou thaïlandais, peu importe. Il n’ignore rien de la culture de la céréale nourricière, ses rendements records les bonnes années aussi bien que la menace endémique du tungro, première des maladies virales touchant la céréale, qui ruine 90% de la récolte lorsqu’une épidémie sévit. Il n’aime guère le risque, qui brave ses cultures ; surtout, il préfèrerait qu’il soit plus calculable. C’est pourquoi, avec le temps, il a appris à connaître le riz papier, ses usages et ses codes, l’avantage qu’il peut en tirer pour conjurer les aléas de son activité. Mais à l’usage, il a aussi compris que ces contrats à terme eux-mêmes sont sous le feu d'un autre fléau : la spéculation, complètement humaine celle-ci, loin, très loin des rizières. Qu’un changement brutal de climat survienne, que la Chine, ou l’Inde, décident de commercialiser une partie de leurs immenses stocks, qu’un riz OGM ou hybride, neutralise les chrysomelles 2, et c’est le branle au CBoT ou au Dojima Rice Exchange d’Osaka.
 
Dès qu’une Bourse cote une marchandise calibrée, sous forme de lot standardisé, il devient possible de confronter une offre et une demande sur ce bien, non pour une livraison immédiate mais pour des échéances plus lointaines. Ainsi, par exemple, le CBoT cote-t-il pour le riz des échéances bimestrielles. Ces contrats dits « à terme » prévoient que celui qui a vendu le contrat s’engage à livrer la marchandise physique, à l’échéance convenue, à celui qui a acheté le contrat, à un prix fixé aujourd’hui. Evidemment, jusqu’au terme du contrat, rien n’empêche les protagonistes de se défaire de leurs engagements, c’est-à-dire de revendre ou de racheter le contrat … Le mistigri passe alors de mains en mains et le jeu est de ne pas en être le dernier dépositaire : car les traders qui l’auront portefeuille n’ont en vérité que faire du riz, aussi bien que du palladium, du pétrole ou des haricots rouges. Les contrats à terme n’ont d’autre intérêt que celui de couvrir le producteur contre le risque de baisse des prix : quant au riz papier, il ne nourrit son homme que s'il a vendu plus cher qu’il n’a acheté, quel que soit l’ordre de la transaction. Notre homme est un spéculateur.
 
Finissons maintenant les présentations : car pour que tout cela fonctionne, il faut bien que des contreparties authentiques de la marchandise négociée, c’est-à-dire de vrais acheteurs de vrai riz, soient aussi de la partie, sans quoi il n’y aurait pas de Marché à terme où un prix non nul pût se former 3. L’intérêt des acheteurs y est exactement l’inverse de celui des vendeurs : se prémunir contre la hausse. C’est typiquement le cas d'un industriel qui produit tel ou tel dérivé de la graminée, de la farine de riz par exemple, pauvre en gluten, amené à proposer un prix pour une livraison dans six mois : il fondera son offre sur le cours à terme coté aujourd'hui, éliminant ainsi les coûts de stockage, et le risque d'un achat au dernier moment à un prix inadapté. Il maîtrise ainsi pleinement ses flux financiers et sa chaîne industrielle.
 
C’est ainsi que les uns, qui veulent se couvrir contre une baisse des prix en vendant des contrats, rencontrent les autres, qui poursuivent des buts symétriquement inverses. Voilà comment, dans la prudence de leurs commerces, producteurs sérieux et industriels avisés forment les prix des contrats à terme, jusqu’à leur échéance où ils rejoignent alors celui des contrats au comptant. Pourtant, rien ne serait vraiment possible sans un marché organisé, liquide, qui les mît en face, loin des transactions bilatérales secrètes où le plus fort impose toujours son fait. Rien ne serait non plus vraiment possible en l’absence des spéculateurs, qui rôdent toujours autour des marchés et améliorent leur liquidité. Ceux-là, dont les humeurs sont changeantes, sont à mille lieues des préoccupations établies du riziculteur besogneux et du minotier laborieux : ils ne poursuivent aucun autre but que celui du lucre. De là vient leur intérêt supérieur à prendre les risques que les autres ne veulent pas prendre.



 
(1) Les Echos, le 29/08/2006
(2) Insectes vecteurs du tungro
(3) Pierre-Noël Giraud - « Le Commerce des Promesses »
 

 
 
 
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26 septembre 2006 2 26 /09 /septembre /2006 00:15



Le lundi 19 octobre 1987, le Dow Jones Industrial Average, indice phare de la bourse de New York, perdit 508 points dans la même journée, soit une chute de 22,6%, rinçant la capitalisation boursière
américaine d'environ 650 milliards de dollars 1. Les indices internationaux chutèrent à l’unisson, la palme (!?) revenant à la place de Hong-Kong qui recula de 45,8% en cet octobre rouge. Quelques jours plus tôt, des statistiques avaient annoncé un déficit commercial des Etats-Unis plus élevé que prévu, stigmatisant, dans une formule mille fois resservie, le fait que « l'Oncle Sam vivait au-dessus de ses moyens ». C'était déjà vrai : on l’avait oublié, on s’en souvint. Puis, en cause de second rang, on remarqua que la Bundesbank avait annoncé une hausse de ses taux d'intérêt. Ainsi masqua-ton assez la frénésie spéculative qui enflammait les marchés des années 1980.

 
Dans le rôle du bouc émissaire, on incrimina les nouveaux mécanismes boursiers, au premier rang desquels figurait la technique d’immunisation des portefeuilles, très en vogue à l’époque – négociation d’options de vente et premiers méfaits des marchés dérivés -, et surtout, le passage d'ordres entièrement géré par ordinateur - program trading. Il est vrai qu'en ce 19 octobre 1987, quelques-uns firent feu de tout bois : ainsi, le logiciel d'une SICAV américaine vendit-il pour 500 millions de dollars d'actions à lui tout seul, dans les trente premières minutes de la séance 2 ! La Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme de la bourse new-yorkaise, estima le facteur aggravant à quelque 30% 3. Nul ne retint que ces mêmes programmes avaient su acheter avant de vendre, dopant l'envolée préalable des cours. Bah, esquives et responsables ainsi identifiés, il n'était plus que de jouer la partition. On la joua : le marché fut blanchi. On ne mentionna jamais l’euphorie boursière qui régnait depuis le début de la décennie, propulsant le Dow Jones de 1100 points à la mi-84, à 2600 au début d’octobre 1987, soit une hausse moyenne de 33% l'an, sans rapport avec la croissance des sociétés 4. La spéculation flambait : honni eût été qui l'aurait dit.
  
Dès 1988, le krach à peine froid, les autorités de régulation des marchés mirent en place, à la demande du Congrès américain, des coupe-circuits, afin de suspendre les cotations des titres dont les variations, à la hausse ou à la baisse, excèderaient en séance le seuil de 10%. Louable intention qui eût notamment permis à l’action General Motors, aussi maltraitée en ce Black Monday que le Dow Jones lui-même, cédant 20,6% de sa valeur, de limiter ses pertes à l’instar de mille autres. Il n’y avait nulle idéologie dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, seulement l’idée de mieux contenir les crises de panique ou d'ivresse boursières, en donnant un temps de respiration au marché pour qu’il reprît ses esprits et son calme. Mais les professionnels de Wall Street ne le virent pas du même œil et poussèrent des cris d’orfraie. Ils arguèrent, a contrario, que toute interruption des échanges ne ferait qu'augmenter l'inquiétude des investisseurs : autant injecter de l'adrénaline directement dans leur cerveau apeuré ! Et d'exhorter qu’on laissât le marché tranquille, puisque, tôt ou tard, inéluctablement, ledit marché, cet icône diaphane, retrouverait de lui-même cet équilibre spontané propre aux systèmes concurrentiels. Hélas, les Bourses déclinent mieux les bulles et les krachs que les équilibres !
  
Tôt ou tard est l’expression favorite des économistes et des marchés financiers : tôt ou tard signifie mille milliards de dollars plus tard – équivalent approximatif de la capitalisation évaporée lors du krach de 1987 -, deux cent mille emplois plus tard – équivalent approximatif des faillites américaines (WorldCom, Enron, etc) lors de l’éclatement technologique des folies Internet -, et environ quinze années de dépression économique plus tard pour le Krach de 1929 ! Tôt ou tard est l'assurance que les déséquilibres macrofinanciers finissent toujours par dicter une loi supérieure, c'est-à-dire un coup d'arrêt, à l'emballement des Bourses. En sorte que l'on serait mieux avisé de se préoccuper de quelques pratiques, comme le carry trade, et de quelques agitateurs, comme les hedge funds, qui surinfectent massivement la fièvre des marchés. Ne serait-ce que pour amoindrir les effets du retour aux réalités, imprévisible mais inéluctable. En attendant, chacun est à ses affaires, priant qu'on ne se mêle point d'empêcher qu'elles prospèrent davantage : le temps viendra où les mêmes montreront du doigt les plus hardis des leurs, ceux qui empruntent des yens depuis quelques paradis fiscaux pour les replacer en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud ou au Mexique. Entre autres acrobaties déréglementées. 
   
Ah, combien aimerait-on qu’il n’y eût là-dessous ni cynisme ni concupiscence ! Que le marché souverain fût réellement une condition de son efficacité ! Las, un éclair de lucidité suffira à nous faire entendre, comme un truisme, que c’est parce que l’on contrarie sa quête échevelée du gain que la planète financière se montre si rétive aux contraintes. Et que de là vient son intérêt à se prévaloir de lois économiques qui auraient assuré que le bien-être général et le progrès social dépendent des profits en général, donc des siens propres en particulier 5. C'est moins glorieux.



 
(1) Lionel Salem (1987) - « Le Krach de 1987 »
(2) François Camé & Frédéric Filloux (1987) - « Le Jour le plus Bas »
(3) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-Dessus de Tout Soupçon »

(4) John Kenneth Galbraith (1992) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(5) Jacques Généreux (2005) - « Les Vraies Lois de l'Economie »

  

 
Illustration : Caducée d'Hermès, dieu du commerce [Le Marché] 
 
 
 
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19 septembre 2006 2 19 /09 /septembre /2006 00:00
 

Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons du commerce méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de déployer ses ailes et d'universaliser toujours plus ses effets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis décliné, supplanté par d'autres, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, dans une sorte d'éternel recommencement qui paraissait vibrer dans l'espace et le temps. Ainsi la vie des hommes et de leurs sociétés se montre-t-elle moins rectiligne que la flèche du temps. Ces oscillations, paraissant cycliques, questionnent les historiens de l'Economie, qui les traquent inlassablement. C’est là un chemin de croix séculaire qui en dit beaucoup sur le besoin de l’espèce à penser son futur. Hélas, malgré des bibliothèques entières sur le sujet, le succès n'est pas nettement d'évidence et les régularités observées peinent à exister dans la durée.

L’économie fut longtemps dominée par la question de la survie : l’agriculture proportionna l'oscillomètre des équilibres de l'humanité. Au plus légendaire, l’Ancien Testament prétendit que Joseph identifia dans un songe de Pharaon où sept vaches maigres se repurent de sept vaches grasses, l’alternance de sept années de disette après sept années d'abondance
1. La civilisation aidant, on délaissa les bondieuseries pour ausculter d'autres genres de régularités, plus conformes au réel, qui paveraient la marche des nations. Des cycles ont émergé dans les économies paysannes, rythmés par des productions agricoles aux rendements fluctuants et incertains. Une mauvaise récolte provoquait une rareté et une hausse forte des prix, qui affamait les laissés pour compte, accroissait la mortalité jusqu’à ce qu’un équilibre macabre refît surface entre les hommes et les ressources : diminution des âmes ou hausse de la production, c'était selon. Ce temps n'est pas si loin, ni si hors de propos, où le pasteur Thomas Malthus voyait en la démographie une variable d’ajustement. Les aléas climatiques, qui gouvernaient tout, au plus profond et au plus vrai, ont cédé le pas aux incertitudes industrielles, sociales, idéologiques qui ponctuent désormais nos civilisations matérielles. Le monde fit peu ou prou son chemin, rompant avec les préceptes de l’Eglise qui enseignait qu’« aucun chrétien ne devait se faire marchand.

Les cycles économiques contemporains débutent par une phase de croissance ; puis l’essoufflement gagne, et la crise surgit, bientôt la dépression ; l’activité recule, un point bas est touché ; une reprise s’amorce alors, qui donnera naissance à une nouvelle phase d’expansion. La boucle est ainsi bouclée entre prospérité et récession. La durée et l’amplitude de ces phases distinguent le cycle. Or, seul le passé est déterministe, et le biais rôde, d'une lecture arrangeante des évènements : des interprétations idéologiques, parfois fantasques, s'ensuivent. Dans « Business cycles », paru en 1939, Joseph Schumpeter, économiste autrichien qui ne voyait dans le capitalisme que « rationalité et calcul », fit la synthèse, observant trois types de cycles aux horizons de temps différents. Dans cet ouvrage volumineux qui expose les récurrences de l’économie, des taux d’intérêt et des cours boursiers, il distingua les cycles de Joseph Kitchin, Clément Juglar et de Nikolaï Kondratieff. Les deux premiers sont désuets, le troisième plaît encore :
ironie du sort, Kondratieff, cet économiste russe qui publia ses vues en 1925 2 finira ses jours au goulag pour avoir imaginé que le système capitaliste, dont on guettait la chute, pût se réaccoutumer au sortir d’une crise. Sa sinusoïde était contre-révolutionnaire, et le communisme, exponentiel ascendant. Chacun là-bas le sut mieux et se le tint pour dit : le soleil se lève à l'Est, et jamais ne s'y couche.
 
Bien sûr, au fil du temps, des mouvements périodiques, infiniment réitérés, ont été soulignés, ici ou là, vibrant au diapason ou discordants, jusqu’a faire émerger un son, un sens, une tendance. Ainsi, une fois l’écheveau démêlé, tous ces cycles qui coexistent, s’atténuent et se combinent, nous donnent-ils le sentiment rassurant d’un éternel recommencement, d’un ordre supérieur. Bah, c’est un art techniquement facile que de diviser le mouvement global en mouvements particuliers, pour occulter ceux-ci ou ceux-là au bénéfice d’un seul qu’on veut instruire 4 ! De telles constructions, qui ne transparaissent qu'une fois la pièce jouée, peinent cependant à convaincre et à se pérpétuer. Nulle lumière ne permet mieux ni plus directement de les observer que la Bourse, « ce lieu essentiel du capitalisme où se construit la confiance, la perception du futur qu'ont les hommes d'affaires 5 », où le Marché, à ceci près l'Economie, joue sa partition en temps réel. La doxa libérale de nos temps s'y époumone, et les investisseurs, peu regardants, qui ne sont pas hommes à tergiverser, c’est-à-dire à attendre que la pertinence de leurs actes soit avérée, ont épousé cette normativité-là, laissant aux historiens l’éternité pour conclure. Cette glose plaît aux analystes boursiers. Mais entre-temps, la spéculationPersona non grata

La théorie financière fit du mieux qu'elle pût pour accréditer la nécessaire rationalité des Marchés ; efficients et concurrentiels, filoguidés par une main invisible vers l'optimisation de tout ce qui sonne, et trébuche sitôt après, ces dieux de l'Olympe reçurent l'attention des plus grands. On nobélisa autant qu'on sût les travaux de l'Ecole de Chicago et d'ailleurs ; l'économie, la finance, et enfin la Bourse, qui cristallise le tout, trinquèrent avec la mathématique de concours des savants fêtés à Stockholm. L'image ruineuse d'un casino planétaire valait bien en effet qu'un tel aréopage se penchât sur la question des Marchés pour trancher en sa faveur et rassurer son monde. (…)

 a effondré l'édifice : les Marchés financiers ont leurs propres humeurs et leurs cycles, tout aussi nébuleux.

Bref, l’authenticité de ces cycles nécessiterait surtout que le temps convînt enfin de s’accommoder aux désirs des hommes, unissant le passé et le futur dans des effets symétriques. En sorte que ce qui s’est passé hier puisse inférer de ce qui se passera demain ; qu’une même cause produise toujours un même effet, à l’image des lois classiques de la Nature. Hélas, l’univers est évolutif, son entropie croît ainsi que le second principe de la thermodynamique nous l'enseigne ; et le voilà maintenant quantiquement discontinu, chaotique, non linéaire, déséquilibré ! La causalité se dissout. Il y a aussi et surtout les hommes, qui ne comptent pas pour rien dans la moindre rectitude des phénomènes, introduisant de la psychologie, donc du mou dans la flèche du temps. Rien ne paraît ainsi presser davantage les peuples que de casser un cycle de prospérité en se faisant la guerre, cependant qu'ils s'acagnarderaient mieux en leur particulier quand l'économie est en crise. Cette généralité connaît aussi ses exceptions bien sûr, mais montre combien le long fleuve ne saurait être tranquille avec de pareils riverains ! L’économie demeure sous la coupe de contraintes humaines, sociologiques, financières et géopolitiques, d’ampleur et de nature variables, aux effets moins permanents que ceux auxquels les sciences exactes nous ont habitués. Le chaos de Lorenz, le grain de sable de Pascal 3, et tout est tourneboulé ! 
 
« S'il me fallait résumer ce que l'essence de l'histoire économique peut apporter à la science économique, je dirais qu'il n'existe pas de lois ou règles en économie qui soient valables pour toutes les périodes de l'histoire ou pour chacun des divers systèmes économiques 4 » (Paul Bairoch). Ainsi tel cycle qu'on croyait ici établi, déchoit-il ailleurs, puis s'éteint partout. La fascination du déterminisme économiqueFallaces et trompe-l’œil

(...) Isaac Newton fit cette belle promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe. Il fallut déchanter : Albert Einstein pensa relativité, Werner Heisenberg fit de l’incertitude un principe, Edward Lorenz introduisit le chaos. Bah, les économistes sont toujours de Newton, qui extrapolent ceteris paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Hélas, le réel est empli d’abrupts, de demi-tours, de battements d’ailes et de sauts quantiques, qui se gaussent des chiffres que l’on encapsule, des courbes qui les montrent et que l’on prolonge pour induire la suite (…)

 reste quant à elle inentamée.

 

 


 

(1) La Bible, Genèse 41 – Les songes de Pharaon

 

(41.1) Au bout de deux ans, Pharaon eut un songe. Voici, il se tenait près du fleuve (41.2) Et voici, sept vaches belles à voir et grasses de chair montèrent hors du fleuve, et se mirent à paître dans la prairie (41.3) Sept autres vaches laides à voir et maigres de chair montèrent derrière elles hors du fleuve, et se tinrent à leurs côtés sur le bord du fleuve (41.4) Les vaches laides à voir et maigres de chair mangèrent les sept vaches belles à voir et grasses de chair. Et Pharaon s'éveilla (41.5) Il se rendormit, et il eut un second songe. Voici, sept épis gras et beaux montèrent sur une même tige (41.6) Et sept épis maigres et brûlés par le vent d'orient poussèrent après eux (41.7) Les épis maigres engloutirent les sept épis gras et pleins. Et Pharaon s'éveilla. Voilà le songe

 

(1) Les études de Kondratieff parurent en Occident en 1936

(2) Fernand Braudel (1979) - « Civilisation matérielle, économie et capitalisme ... »

(3) Expression signifiant qu’il suffit d’un rien pour changer ou faire évoluer une situation

 

Le républicain anglais Cromwell mourut d'un calcul urinaire. Blaise Pascal écrivit à ce propos - « Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère ; Rome même allait trembler sous lui. Mais ce petit gravier s’étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétabli » (Pensées, fragments et lettres de Blaise Pascal – Pensées diverses XX, page 185, édition Armand Prosper Faugère - 1814)

 

(4) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-dessus de Tout Soupçon »

 

 



Illustration : 
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18 septembre 2006 1 18 /09 /septembre /2006 01:15


Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Lors de la cérémonie de remise, sous le patronage du roi de Suède, les orateurs exaltèrent le « grand impact sur les réformes entreprises en de nombreux lieux (dont la Suède, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et la zone euro) pour confier les décisions de politique monétaire à des banquiers centraux indépendants 1 ». On tint pour rien le quart de siècle écoulé, notamment la politique monétaire expansionniste du maestro américain Alan Greenspan 2 qui gonfla la bulle la plus exubéranteComme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient … de l'histoire moderne, non sans incidences économiques. Bah, ce bijou classique scellait une fois de plus la primauté de l'initiative privée sur l'impéritie de la gestion publique : la privatisation des gouvernements avançait d'un pas encore. Le libéralisme gagnait un supplément d'âme, et les économistes, un surplus d'empire sur les élites dirigeantes. La haute finance endimanchée, jamais en reste de préserver son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête. D'aucuns se crispèrent.

 
Le millésime 2004 acheva d'agacer la planète éclairée de tant de terrain concédé au scientisme économique, lequel tenait d'une ancienne habitude, héritée de Léon Walras, sa vocation à confondre mathématiques de l'extrême et déterminisme expérimental. Cette usurpation pour la cause, prisonnière d'une autocatalyse vertigineuse dans sa course à la généralisation, typique du délire mathématique obsessionnel, filait à grande vitesse hors du réel. Une attaque en piqué vint du côté où l’on ne l’attendait pas, quand un aréopage de scientifiques de premier plan se cabra pour que l’on cessât d’intituler « prix Nobel d’Economie » ce qui n’était, depuis 1969, date de sa création, que le « prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques en mémoire d’Alfred Nobel ». La querelle enfla, portée par les chercheurs en sciences exactes, las pour finir qu’on prît tant d’aises avec la netteté scientifique, ses exigences de rigueur et d’adéquation au monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons. Bref, que l’on tressât moins de lauriers, mieux, que l’on n’en tressât plus du tout à ces théoriciens du vide, créateurs d’univers enchantés dont ils ne donnent aucune raison de penser qu’ils ont existé ou existeront un jour ! Adam Smith lui-même n'avait-il pas conçu qu'une main invisible 3 vînt agencer ce paradis-là ? Piqués au vif, les durs de la science opinèrent que le prix d’économie dévaluait les vrais Nobel 4.
 
Peu après, Peter Nobel, arrière-petit-neveu du fondateur, en rajoutera :
« Jamais dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie. La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la « marque déposée » Nobel. Les deux tiers 5 des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine » 1. Auparavant déjà, Friedrich Hayek, grand maître de la loge néoclassique, couronné en 1974, avait fait savoir qu'il aurait déconseillé la création du prix pour peu qu'on l'eût interrogé ; Gunnar Myrdal, son co-lauréat, suggéra même son abolition puisqu'il avait été remis à des « réactionnaires » comme ... Hayek ! Drôle de science, ambivalente, aussi bien sous l'emprise de préjugés idéologiques que de postulats théoriques, irréalistes, gouvernés par ce désir de normativité qui jusqu'au-boute l'aveuglement. George Stigler, couronné en 1982, six années après son ami Milton FriedmanMilton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il défendit, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité …, néoclassique canal historique, piqua le fer jusqu’à la garde : un jour qu’on l'échauffait sur le paradoxe de Allais, il déclara, à la fureur : « Eh bien, ce n’est pas la science économique qui est fausse, c’est la réalité ! » 6.
 
Les Lumières qui éclairèrent Adam Smith, Thomas Jefferson, Etienne de Condillac - père de l'expression science économique en 1776 -, d'autres aussi, philosophes imprégnés des mutations de ce siècle, jusqu'à l'avènement du capitalisme industriel, ont fait leur temps. Le discours académique a vécu, trop narratif, irréductiblement contraire au désir impérieux de scientificité. La mathématique a pris le dessus, nimbant enfin, en 1969, la discipline de l'auréole de la vraie science : un prix plus ou moins estampillé Nobel. Ces lauriers controversés ont fait ressurgir cette querelle hypocrite : quelle est la nature même de l’Economie, science ou simple humanité ? Le cercle scientifique a tranché, dénonçant l’imposture d’une présentation ultra-mathématisée des concepts à de seules fins idéologiques. La plupart de ses « principes » ne sont du reste jamais soumis à l’épreuve, comme le sont par exemple les lois de la physique. Ainsi, hors les figures tutélaires que l'on a citées, leurs élèves, leurs obligés et autres nécessiteux d'un libéralisme axiomatisé, chacun pourrait assez se convaincre que « l'économie n'est qu'une branche des sciences humaines (...), qu'elle reste fondamentalement politique, et que les sciences humaines diffèrent des sciences exactes en ce que l'expérience essentielle qui permet de conclure qu'une hypothèse est vraie ou fausse, n'existe pas 7 ». Retour à la rhétorique sociale ...
 
Au détour des années 1960-1970, point d'inflexion des politiques keynésiennes, les  théoriciens de l'Economie pure, retrouvant l'oreille des élites dirigeantes, firent souffler un vent de conquête qui renouvela les vocations. En France, la discipline fut exfiltrée des facultés de Droit vers les Grandes Ecoles 8, formant des ingénieurs-économistes à la mode anglo-saxonne, capables de vocaliser le bel canto de l'Ecole de Chicago, siège social du positivisme et concessionnaire de lauriers suédois 9.  L'outrance mathématique américaine avait conquis la Faculté de longue date : les partisans de la doxa néolibérale, celle du Marché-roi dissipateur d'abondance, y tenaient de nombreux bastions, à commencer par les manuels 10. Des bataillons d'étudiants furent ainsi modelés, oserait-on dire modélisés, promus experts, spécialistes de concepts hors d'atteinte du commun, nécessaires traducteurs de leur propre jargon auprès des maîtres qu’ils éclairent : la politique pour les uns, les portefeuilles boursiers pour les autres. L’économie savante est convaincante parce qu’elle avance masquée. Et davantage encore parce que nul ne lui reproche jamais ses échecs. C’est pourquoi, on ne remerciera jamais assez la paire « Nobel » Scholes-Merton pour tout ce que l’obscène déroute de leur formule magique, qui plomba le fonds LTCMLe 31 août 1998, Wall Street chute en séance de 6,8%. Hormis les bons du Trésor, qui surnagent, tous les marchés vacillent, les obligations bancaires plongent. La panique s'installe, irraisonnée. Cette journée funeste achève un mois d’août horrifique, qui avait débuté, le 4 août, par un plongeon du Dow Jones de 3,5%, rapidement suivi d'une réplique qui allégea l’indice planétaire de 4,4% supplémentaires. Les mathématiciens du risque financier frémirent … et menaça le système financier international, démontra d’éloignement du monde réel.

L'empirisme scientifique consiste à soumettre des hypothèses à l'expérimentation en vue de corroborer des conséquences ; aucune théorie formelle ne peut s'exonérer de la confrontation du résultat aux données de l'observation pour valider ses conjectures. Ainsi l'absolutisme mathématique fait-il courir ce danger que l'objet initial puisse être marginalisé, noyé dans le flot des assertions intermédiaires. Ainsi va l'expertisme économique.




(1) Le Monde Diplomatique (Février 2005) – « Prix Nobel d’Economie : l’imposture »
(2) John Galbraith (1981) - « Tout savoir ou presque sur l''économie
»   

 

L'indépendance de la Réserve Fédérale américaine - et la justification de cette indépendance -, dépositaire de la vraie science monétaire et modèle universel de gestion soustraite à la pression des élus, suscite quelque méfiance de la part de Galbraith. Voici ce qu'on peut lire dans l'ouvrage ci-référencé, page 100 - « Toutes nos connaissances en matière de banques centrales nous ont été inculquées par la Banque d'Angleterre ; or la Banque d'Angleterre a toujours maintenu un haut degré d'indépendance vis-à-vis du gouvernement en cours. Il fut un temps où la Banque de France se prévalait d'une indépendance similaire. C'est dans ce même esprit que les statuts du système de Réserve Fédérale furent adoptés à la veille de la Première Guerre mondiale ; son autonomie était calquée sur le modèle anglais et l'idée que le président et le Congrès ne devraient jamais s'immiscer dans ses affaires est toujours vivace (...) En fait cette fameuse indépendance est plus un mythe qu'une revendication justifiée. Il est peu probable que le gouvernement de la Réserve Fédérale oppose un refus à une requête du président des Etats-Unis. (...) Il ne peut y avoir qu'un seul responsable de la politique économique et financière d'un pays. Autrement le président pourrait faire porter à la Réserve Fédérale la responsabilité de l'inflation et du chômage ... »

 

(3) Philippe Simmonot (2003) - « L'erreur économique »

 

Page 167 - « L'idée de main invisible, qui a tant contribué à la renommée mondiale de l'Ecossais, n'a pas non plus été, au sens strict du terme, inventée par Smith, s'il est vrai qu'il a eu le génie d'en trouver la formule. Encore en est-il particulièrement avare. En effet l'expression main invisible ne figure qu'une seule fois dans La Richesse des Nations. Et ce n'est qu'au détour d'une phrase, comme par inadvertance, presque à regret, que Smith l'emploie. A vrai dire, on la trouve aussi dans un ouvrage publié par l'Ecossais dix-sept ans plus tôt, La Théorie des Sentiments Moraux ... »

 

(4) Courrier International, Hors série, citant « Dagens Nyheter »
(5) Cette proportion est manifestement surévaluée (Cf. note 9)
(6) Cité par Bernard Maris (2003) - « Lettre ouverte aux gourous de l'Economie ... »
(7) François Mitterrand (1978) - « L'abeille et l'architecte »
(8) Frédéric Lordon (1997) - « Le désir de " faire science " »
(9) Université - privée - de Chicago

 

Fondée notamment par Frank Knight, théoricien du risque et de l'incertitude, l'Ecole dite de Chicago a fourni de nombreux lauréats du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques à la mémoire d'Alfred Nobel. La liste ci-après décline un appariement possible des professeurs, doctorants, et/ou proches de cette Ecole : Milton Friedman (1976), Théodore Schultz (1979), George Stigler (1982), Gérard Debreu (1983) James Buchanan (1986), Harry Markowitz (1990), William Sharpe, (1990), Merton Miller (1990), Ronald Coase (1991), Gary Becker (1992), Robert Fogel (1993), Robert Lucas (1995), Robert Merton (1997), Myron Scholes (1997), James Heckman (2000) - Depuis 1969, la Banque de Suède a récompensé 55 économistes.

 

(10) Le Monde, le 16/12/1997 - « Où en est la pensée économique  » (Olivier Lacoste)



 
Illustration : Armes du Royaume de Suède 



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Published by Marc Aragon - dans Economics
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