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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 16:22

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Le passé regorge d'évidences dont nous aimons à penser après-coup qu’elles étaient prévisibles. Dès les faits connus, la réalité s’éclaire, et il nous plaît à concevoir que ce déterminisme règlera nos lendemains. Le commun nous donne assez à contempler le spectacle de théories plus ou moins avérées qui présument avec persistance que toute séquence d’évènements cadastre l’ordre à venir. Dans cet univers enchanté des mathématiques linéaires, le passé et le futur jouent le même rôle, symétrique par rapport au temps
1. Hélas, des incongruités surgissent, soudaines, et tout chavire. Ainsi les sciences humaines, submergées par l’incertitude et la subjectivité, restent-elles mal calculables sous les feux du risque ; l’économie, ravagée par le chiffre et ses fantasmes extrapolés, généralement fauxPresque toujours fausses

(…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait éveillé ! Deux siècles et tant de pieds de nez après, l’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n'étaient pas manifestes » (…)

, est un laboratoire à ciel ouvert, et la Bourse, son autel. Des analystes y scrutent des moyennes mobiles à la loupe : ils ont leurs fidèles.

Le Marché-roi ne manque pas de partisans convaincus, de la coque au pont, jusqu’à la vigie, qui ne jurent que par son omniscience. Cet animisme a vite trouvé ses trépieds
2, experts ici, économètres là, tous passés maîtres dans l’art de prédire le passé mais restés à quai dans celui de penser l’avenir. La prévision boursière a ses propres oracles, assurés depuis Charles Dow que les courbes de prix recèlent tout ce qu’il y a à savoir pour cibler les cotations futures. Les cours stockent toute l’information, aussi bien la stratégie de l’entreprise que ses perspectives industrielles, la conjoncture économique que la psychologie des traders. Bref, le Marché connaît lui-même son avenir : le lapin est dans le chapeau, et les magiciens nombreux, baguette graphique en main, pour l’en faire sortir. Cet évangile du chartisme fut celui de John Magee 3, un analyste technique des origines qui opérait depuis un bureau dont il avait condamné les fenêtres 4-1 afin que rien d'extérieur ne vînt troubler sa chirurgie du Grand Tout. Celui aussi d’Elaine Garzarelli, enfant chérie de Wall Street, qui prédisait le Marché selon treize indicateurs différents 4-2 : elle fit sa gloire en augurant le krach de 1987, puis déchut sitôt après. Dans le fourre-tout de la belle Elaine, des sismogrammes économiques, monétaires et boursiers, leurs zigzags inattendus, leurs moyennes mobiles, superposées, entrecroisées, mystiques et vaporeuses.

De quoi s'agit-il ? La moyenne mobile d'une variable, c'est d'abord une moyenne : pour un titre boursier c’est par exemple celle de ses cinquante derniers cours (MM50). Calculée hier, cette moyenne aurait produit un résultat différent, et la veille, un autre encore, de sorte que cette moyenne est qualifiée de « mobile ». Mises bout à bout, ses occurrences dessinent une courbe lisse, grossièrement apurée des excès
5, débarrassée de la prégnance du court terme, qui paraît tracer correctement l'antériorité des cours. En soi, cette courbe charme peu les amateurs, qui pistent plutôt ses intersections avec la marche du titre. Que son cours vienne à franchir telle moyenne mobile, dans un sens ou dans un autre, et c'est le branle : hâtons-nous d'acheter ou pressons-nous de vendre 6 ! Hé, connaissez-vous la dinde de Nassim Taleb 7, nourrie, choyée, dont la courbe de bien-être est radieuse, et ses moyennes mobiles tout autant ? L'illusion graphiqueIllusions graphiques

Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en tous lieux où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps est loin de Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continûment, dans la fureur des Marchés (…)

du bonheur est parfaite. La dinde ne se sent plus de joie, bien aise de sa fortune, sous l’œil approbateur des dindons conjoncturistes, qui seront bientôt de la farce. Car, la veille de Noël, on la saigne. Le tracé hédoniste pique du nez, enfonce toutes les moyennes mobiles. Il faut vendre. Trop tard, la dinde est déjà rôtie. Le passé n’engendre pas nécessairement le futur, et le passé lissé, oserait-on dire moyenné, encore moins le futur brut et non décoffré.

La dynamique boursière n’échappe pas à l’arithmétique : l’inertie d’une moyenne longue l’éloignera d’autant plus des cours que leurs errements seront hors ligne, contrairement à une moyenne courte qui colle mieux à leurs arabesques : à chaque opérateur sa moyenne mobile, courte pour les swing-traders (inférieure à 20 jours), longue pour les investisseurs (plus de 100 jours), avec toute une gamme de durées intermédiaires, de pure convention. Las, les cours, souvent facétieux, hésitent, oscillent, encourageant tantôt l'achat, tantôt la vente, parfois d'une marque à l'autre, pour ne rien dire des enjambées que l’on vit sur Volkswagen dans un corner mémorable Corners boursiers

(…) Les Marchés boursiers nous donnent à voir toutes les dérives lucratives du genre humain, entre grosses mains, escrocs initiés ou carambouilleurs, qui n’ont d’autres vues libérales que celles de la profondeur de leurs poches. Gare par exemple aux élans boursiers, dont l'actualité ne serait pas la pierre de touche ! La manipulation n’est jamais loin d’opérateurs qui assèchent le marché dans le but d’acculer les vendeurs à découvert pressés de liquider au plus vite leurs positions. De l’antique Thalès à Porsche récemment, les corners boursiers ne manquent pas (…)

5. L’attente s’installe du prochain prix qui confirmera, ou non, l’option de tir. Puis du suivant, et ainsi de suite, jusqu’à ne rien décider : il faut croiser le fer avec d’autres sources, d’autres moyennes mobiles par exemple. Un certain Brian Marber, méthodiste anglais, inventa les croix dorées et les croix de la mort, censées induire des signaux d’achat et de vente à la survenue d'aucunes de ces intersections. Nul ne se demanda dans quel univers on aurait vu des moyennes mobiles de périodicité et d'amplitude différentes aller forcément à l'unisson, sans se démentir dans leurs prescriptions : tandis que l'une monte et dit d'acheter, l'autre descend et recommande de vendre ! Quelques cours, une addition, une division, une théorie
.

Les capacités prédictives et le contenu informationnel des moyennes mobiles sont indiscutés : aucun média boursier n’y échappe, tenant pour acquis la pertinence de leurs signaux précurseurs. On broda davantage pour muscler cette écholalie : les moyennes mobiles pondérées virent le jour pour donner plus de poids aux cours récents, puis les moyennes exponentielles (?), en attendant les moyennes géométriques, harmoniques, quadratiques, ou encore les moments d’ordre q, centrés ou non. D’autres opportunistes s’invitèrent aux agapes, c’est-à-dire aux droits d’auteur, comme John Bollinger, géniteur de bandes éponymes très à la mode, qui capta tous les gobe-mouches de la planète boursière avec son tunnel de variation centré sur une moyenne mobile à 20 jours 8. Que cet édifice s'appuyât sur la normalité gaussienneLa courbe en cloche sonne Wall Street

(…) Au début du XXe siècle, Louis Bachelier, un jeune mathématicien français qui étudiait les variations de prix des bons du Trésor, nota que celles-ci se dispersaient avec régularité autour d’une occurrence centrale. L’histogramme qu’il traça prit la forme de la fameuse courbe de Gauss-Laplace, dont la forme est celle d’une cloche renversée. Il postula que les cours baissaient ou montaient à égale probabilité, tels un dé qui roule. Ce modèle, dit de « marche aléatoire », dormira un demi-siècle avant d'être exhumé par Paul Samuelson en 1954. La science du risque s'en empara (…)

des variations de cours, hypothèse fausse mais longtemps admirée, n’émut personne. Bah, la vraie science est mauvaise compagne dans les domaines où le narratif prédomine, surtout lorsque des intérêts financiers maraudent. On s’accommoda de la réalité sur la foi d’une convention partagée, toujours plus prompte à évoquer des hypothèses auxiliaires de second ordre qu’à saper ses propres fondations. Le consensus anesthésie le libre-arbitre, qui fait d’une fiction une vérité, et de vessies des lanternes. Seul un esprit retors pourrait y voir un arrangement avec le réel.

John Magee, isolé du bruit, n’avait d’oreille que pour ses acouphènes atéistes
9 ; sans doute avait-il lu Ralph Elliott, lui-même isolé du monde, consumé par sa foi en une loi divine qui orchestrerait le concert boursier. Tous peu ou prou touchés par la main invisible, hantés par la prescience des Marchés celée dans les chiffres. C’est à voir ! Notons qu’un indice est une moyenne, pondérée ou non, d’un panier d'actifs. Sa moyenne mobile est donc la moyenne d’une moyenne. Qu'incarne la moyenne mobile d’un indice ? Rien sûrement, sinon la possibilité d’une conspiration chartiste qui justifierait ici ou là qu’elle fût opérante.
 

 


 

(1) Ilya Prigogyne (1993) - « Les lois du chaos »

 

Page 8 - « Le XIXe siècle nous a légué un double héritage. D’un côté nous avons les lois classiques de la nature dont les lois de Newton nous fournissent l’exemple suprême. Ces lois sont déterministes : une fois les conditions initiales données, nous pouvons prédire tout évènement passé ou futur : elles nous parlent donc de certitudes. De plus ces lois sont symétriques par rapport au temps. Futur et passé y jouent le même rôle. Mais le XIXe siècle nous a aussi légué une vision évolutive temporelle, de l’univers, et cela à travers le second principe de la thermodynamique. Ce principe exprime la croissance de l’entropie au cours du temps et introduit la flèche du temps. Dès lors, passé et futur ne jouent plus de rôle symétrique ». Ilya Prigogyne a été couronné prix Nobel de chimie en 1977.

 

(2) Le trépied de Delphes était une sorte de siège sur lequel la prêtresse rendait ses oracles ;
(3) John Magee (1948) - « Analyse technique des tendances des actions »
(4) Burton Malkiel (2003) -« Une marche au hasard à travers la Bourse »

 

Page 131: « L’un des chartistes les plus originaux, John Magee, opère à partir d’un petit bureau installé à Springfield (...) dans lequel même les fenêtres sont condamnées, ceci pour prévenir toute influence extérieure susceptible de distraire les analystes. Magee aurait même déclaré un jour : «  Quand j’entre dans mon bureau, je laisse le reste du monde à la porte et je me concentre exclusivement sur mes graphes. Cette pièce reste parfaitement identique quel que soit le temps qu’il fait dehors – en plein blizzard comme par un clair de lune de juin. Ce qui m’évite de me tromper et de tromper mes clients en leur disant : « Achetez ou vendez », juste parce qu’il fait beau ou qu’il pleut ».

 

Page 169: « Elaine Garzarelli, un des vice-présidents de la banque Lehman Brothers (…) n’était pas femme à se contenter d’un seul indicateur de marché. Elle plongeait dans un océan de données financières et n’utilisait pas moins de treize indicateurs différents pour prédire l’évolution du Marché (…) Garzarelli fut le Roger Babson du krach de 1987. Au moment précis où les médias la sacrèrent « Gourou du lundi noir » et où parurent des articles dithyrambiques sur son compte dans des magazines comme Cosmopolitan ou Fortune, elle perdit brutalement sa prescience et sa notoriété ».  

 

(5) De la moyenne et la médiane :

 

Si nous calculons la moyenne des trois notes suivantes 0-14-16, nous obtenons une moyenne de 10 ; si en revanche nous retenons la médiane, qui partage l’effectif en deux parties égales, nous obtenons 14. La médiane retranscrit plus fidèlement la série statistique et propose une synthèse plus conforme à la réalité. La moyenne est comme on peut le voir beaucoup plus sensible aux valeurs extrêmes : sa capacité de lissage est moindre. Les cours de Volkswagen, en proie au délire en octobre 2008, nous donnent à appréhender la faiblesse d’induction d’une moyenne mobile : ceux–ci varièrent entre 290 euros et 1005 en moins de trois semaines.

 

 (6) Lars Tvede (1994) - « La psychologie des marchés financiers »

 

Page 192 - « La moyenne mobile est une expression de la tendance sous-jacente de l’offre et de la demande, après lissage des turbulences à court terme (…) Une des règles les plus utilisées pour cette moyenne mobile consiste à sélectionner une moyenne spécifique et acheter ensuite chaque fois que le cours dépasse cette moyenne et vendre chaque fois qu’il passe en-dessous. La meilleure chose à faire avec cette règle est de l’oublier : elle ne marche pas ».

 

(7) Nassim Nicholas Taleb (2008) - « Le cygne noir »
(8) Philippe Cahen (2002) - « Comprendre l’Analyse Technique Dynamique »

 

Page 71/72 - « Le modèle est composé de trois bandes appelées respectivement bande supérieure, moyenne mobile et bande inférieure de Bollinger. Lorsque les cours se situent au-dessous d’une ou plusieurs bandes, celles-ci servent de résistance. Dans le cas contraire les bandes servent de support. Les bandes ont trois fonctions différentes : servir d’objectifs (supports et résistances), déterminer le seuil critique de volatilité, mesurer la volatilité (écart entre la bande supérieure et la bande inférieure). Les trois courbes sont : une moyenne mobile sur 20 périodes (…), une courbe supérieure (…) équivalente à la moyenne mobile plus deux fois un écart-type, une courbe inférieure (…) équivalente à la moyenne mobile moins deux fois un écart-type. Les lois de la statistique indiquent que historiquement (…) on observerait que 95% des cours se situent entre la bande inférieure et la bande supérieure (…) Benoît Gérardin a montré qu’en réalité ce sont 86% des cours qui se situent à l’intérieur des bandes ».

 

Ndla : on reconnaît ici l’usurpation de la loi normale de Gauss-Laplace avec sa dispersion théorique : 68% à +/- 1 Ecart-Type, 95% à +/- 2 Ecarts-Type, 98% à +/- 3 Ecarts-Type. Sauf que la normalité gaussienne ne décrit pas les variations des cours boursiers. Une approximation qui ne gêne personne dans l’interprétation de ces pseudo-théories.

 

(9) Néologisme venant d’AT (Analyse Technique) : les tenants de l’AT sont appelés atéistes ;



 

Illustration : Image extraite du site Currency Trading Strategies
 
 


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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 18:54



Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en toute tribune où la finance s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, guident des stratégies, en contredisent d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps est loin où quelques passionnés traçaient laborieusement les courbes de prix à la main, comme naguère Charles DowCharles Henry Dow est un homme taciturne. On le dit calme, réfléchi, ne s’emportant guère, un brin conservateur. Il débute sa carrière dans le journalisme en 1872, au Springfield Daily Republican, après avoir quitté la ferme familiale de Sterling, dans le Connecticut. La finance lui plaît. En 1882, il crée avec un ami journaliste financier, Edward Jones, une agence de presse, la Dow Jones & Company …, précurseur des arts graphiques à Wall Street, qui composait sa Customer's Afternoon Letter sur des feuilles de papier de soie intercalées de carbone. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, d'abaques synthétiques et d'autres indicateurs, continûment resculptés, dans la fureur des Marchés. Les pistoleros du trading ne sont pas à tergiverser.

Comment choisir ? Acheter ou vendre ? A l’instant de la décision, c’est-à-dire du frisson primordial, la charge émotionnelle est intense, capable de tournebouler l’esprit le mieux conformé. Personne ne sait en réalité comment évoluent les prix boursiers : leurs mouvements sont imprévisibles, comme un dé qui roule, rendant l’issue du pari incertaine. En sorte que les puissances qui nous portent à consentir 1 nécessitent de meilleurs juges, des règles plus établies, mieux codifiées ; notre esprit, pour le temps qu’il demeure cartésien, tolère en effet assez mal d’être gouverné par l’à-peu-près : il aime refroidir la passion par la raison. Las, les candidats à la rationalisation des choix d’investissement ne sont pas légion, hors l’Analyse Technique, lauréate par défaut, qui propose des déterminants sur la base de graphiques, représentant des cours, des volumes, ou tout autre artefact résiduel. Ces graphes désincarnés, interchangeables, diraient ainsi tout ce qu’il y a à savoir sur la marche des entreprises, démasquant la vérité des prix cachée par le tourbillon des Marchés. La juste valorisation des cours, à la peine, sans cesse dérangée par le cahot boursier qui ruine toujours les stratégies au long coursNouveau millénaire, nouvelle ère. Celle de l’économie vint à l’aube du troisième, après que le Marché eut survécu à la dévastation monétaire des économies asiatiques, à la liquidation financière de la Russie nucléaire et au fiasco retentissant du hedge fund le plus fameux de l’écliptique …, s’efface alors devant les horizons d’investissement qui se raccourcissent, n’excédant parfois pas même la semaine, voire la journée avec l’avènement des day traders, spéculateurs à la séance.
 
La marche aléatoire des variations boursières est le modèle le plus répandu des mathématiques financières. Mieux que toute équation savante, le Marché constitue la meilleure évaluation des prix, la plus représentative aux yeux des agents qui détiennent toute l'information nécessaire à leur établissement, de sorte que les cours reflètent cette connaissance et fluctuent. Tout est donc dans les cours, sauf bien sûr ce qui n’y est pas, qui surgira inopinément et fera la prochaine cotation, celée aux yeux de tous ... L’Analyse Technique a poussé ces feux en y intégrant la psychologie des traders, qui ne compte pas pour rien dans la frénésie spéculative, leurs comportements émotionnels face à la crise ou à l’euphorie, leur mimétisme, leur rationalité, autoréférentielle 2 ou non, leur irrationalité. Ces humeurs se reflèteraient sur un graphique par des périodes de hausse, de baisse ou de stagnation des cours, sous forme de cycles ou de vaguesQuelques-uns avaient déjà pratiqué, mais ce fut bien Charles Dow, père de l’indice phare de Wall Street, qui émergea le premier ; persuadé qu’une vérité invisible se lovait dans les cours boursiers, il pencha un œil clinique sur nombre de leurs chroniques, et figea six axiomes qui jetèrent les bases de l’Analyse Technique …. Dans quelle mesure ? Nul ne le sait. Car la substance molle de l’humain est rétive, assez peu linéaire, et sujette à de brusques changements de cap qui nous déboussolent toujours. Et quelle gageure que d’y associer des flux d’information inexpugnables que seuls les journaux du lendemain relateront ! Curieux investisseurs, si soucieux d’objectiver leurs engagements, qui finalement s’auto-réalisent par la grâce de leurs propres stimuli noyés dans la psychologie collective.

Il faut s’imaginer ces milliers de traders impatients, qui scrutent les mêmes tracés, depuis les mêmes salles de marché numériques, nourris des mêmes babils qui défilent en boucle. En chacun d’eux sommeille un analyste technique, plus ou moins savant, plus ou moins pénétré, qui a appris les moyennes mobiles, les supports, les bandes de Bollinger. Il sait tout et le peu qu’il ignore encore est à portée de clic. Les médias boursiers sont ses complices, qui déversent en continu leurs analyses graphiques grand public. Les courtiers commentent en ligne les courbes de prix pour leurs clients, arme au pied, tandis que les professionnels, investisseurs institutionnels et autres bulldozers de la finance, sont entre les mains des plus grands, premiers couteaux du chartisme
3, qui en ont écrit la bible 4. Enfin, les forums de discussion sur Internet, libres d’accès et d’opinions, sont l’ultime théâtre d’où émerge un consensus sur l’air du temps. Partout on parle à demi-mot, d’un air entendu, et ce latin-là ordonne le clan. Petit à petit, ces rengaines imprègnent les esprits et les mécanisent. Ainsi suffit-il qu’un enchaînement purement fortuit, qui ébaucherait un embryon de figure, commence à émettre des signaux précurseurs pour qu’un point d’intérêt émerge de ce corpus vide, accidentel, une épaule-tête-épauleLe piège à ours (Bear Trap)

(...) Au fil des années, l'Analyse Technique des prix boursiers s'est imposée auprès des aficionados des Marchés financiers, popularisant tout un corpus de méthodes prévisionnelles. Cette recherche a depuis lors disséminé ses abréviations paresseuses (MACD, RSI, SAR, ...) ainsi que nombre d'anglicismes coriaces (pull back, blow off, selling climax, ...) bien au-delà de son pré carré. Connaissez-vous par exemple le piège à ours, ou bear trap - ? L’ours, comme on l'apprendra peut-être ici, est la mascotte des opérateurs baissiers tandis que le taureau est le porte-drapeau des traders haussiers. Cette ménagerie s’affronte (…)

, un retournement de momentum. La foi en la convention amoindrit toujours l’esprit critique.

Il n’est bien sûr pas nécessaire qu’une théorie soit vraie pour exercer une influence, surtout dans les affaires d’argent : il suffit qu’elle ait des partisans nombreux et convaincus, encouragés par une floraison d’ouvrages 5 qui témoigneront de la vitalité de la recherche. Dans cette traque boursière, les théoriciens du jour d’après ne manquent pas, qui chassent les corrélations statistiques en échinant leurs ordinateurs d’analyses calculatoires intensives sur d’infinis relevés de cours. Le succès est assuré, les croyances causales suivent, jusqu’aux prochaines publications. Entretemps, le réel aura rattrapé l’expert pressé : car, si l'on s’en tient seulement aux observations, aux chiffres exfoliés des tableurs, alignés en bon ordre et sous cellophane, si l’on néglige d’expliquer pourquoi les séquences tendent à se reproduire, alors rien ne dit que les signaux d’aujourd’hui infèreront les évènements de demain. La chronique sans âme des données ne rend jamais compte du subtil enchaînement des faits, qui appartient au passé, ni n’éclaire sur les perturbations nouvelles, inconnues et imprévisibles, qui sont au futur. Seul le passé est déterministeLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu …, seule sa transcription des évènements est unique. L’avenir est plus incertain, livré aux caprices du hasard, qui contredit avec constance les prévisions. Mais le scepticisme est toujours moins fort que l’espoir que celles-ci pourraient être justes. La théorie survit.
 
« Les structures sont le miroir aux alouettes des marchés financiers. La puissance du hasard suffit à créer des structures fantômes et des pseudos-cycles, qui, aux yeux de tout le monde, apparaissent prévisibles et utilisables. Mais un marché financier est particulièrement sujet à ce genre de mirages statistiques. Ils sont la conséquence inévitable du besoin de l’homme à trouver des formes là où il n’y en a pas 6 » (Benoît Mandelbrot).
 



 

(1) Blaise Pascal (1969) – « Œuvres complètes » (De l’esprit géométrique, section II) - Editions La Pléiade
(2) L’Expansion N° 364, Mai 2003 – « Les marchés financiers sont-ils rationnels ? » - André Orléan

 

« Sur un marché financier, chacun se détermine non à partir de son estimation de la valeur fondamentale mais à partir de ce qu’il pense que les autres vont faire. C’est l’anticipation de l’évolution des cours qui détermine l’action des investisseurs. On parlera de rationalité autoréférentielle pour désigner cette forme [...] de rationalité exclusivement tournée vers l'opinion des autres. Le rôle de la rationalité autoréférentielle est bien connu des praticiens de la finance »

 

(3) Définition du chartisme proposée par l’auteur spécialisé François Baron :

 

« L’analyse technique est aujourd’hui un outil indispensable à tout investisseur boursier actif. Par l’observation et l’analyse des graphiques boursiers, elle permet d’anticiper les futurs mouvements des marchés. Au sein de l’analyse technique, le chartisme, méthode de reconnaissance des figures dessinées par l’évolution du cours des actions est incontournable » - Quatrième de couverture : François Baron (2003) – « Le chartisme »

 

 (4) Quelques exemples d’implication des auteurs dans le conseil aux entreprises :

 

Steve Nison (Chandeliers), qui fut vice-président chez Daiwa Securities et analyste technique senior chez Merrill Lynch, est le président fondateur de Nison Research International, une société de recherche boursière proposant des conseils sur mesure à des clients institutionnels. John Bollinger (bandes éponymes), responsable senior de l'analyse technique chez Financial News Network pendant des années, est le président  fondateur de Bollinger Capital Management, une société de conseil en investissements proposant aux particuliers, entreprises et fonds de retraite, des services de money management, s'appuyant sur une approche technique des marchés. Gerald Appel (MACD) fonda Signalert Corporation en 1973, société spécialisée dans le conseil en investissement financier, à laquelle fut incorporée Appel Asset Management Corporation en 1996, formant ainsi un puissant groupe familial. Welles Wilder (RSI et Parabolique SAR) fonda au milieu des années 1980 la Delta Society International, société d’analyse des marchés à destination de clients dans le monde entier. George Lane (Stochastique) préside la Investment Educators Inc. Robert Prechter (Vagues d’Elliott), analyste technique junior chez Merrill Lynch, a créé et dirige la Elliott Wave International and Author, société de publication d’analyses de marchés boursiers.

 

(5) L’incroyable floraison des ouvrages d’Analyse Technique :

 

Gerald Appel eut fort à faire avec son MACD, qui commit près d’une douzaine d’ouvrages sur le sujet afin que nul n’en ignore. Robert Prechter n’est pas en reste, à qui les vagues d’Elliott n’en demandèrent pas moins. Nul besoin d’attendre la suite : leurs émules sont à pied d’œuvre, prolixes à souhait, et débattent sabre au clair, comme Stan Weinstein, Martin Pring, John Murphy, Steven Achelis, Jack Schwager, Alexander Elder, Thomas Meyers, etc. Tous écrivent, réécrivent, et réécrivent encore les mêmes laïus sur les mêmes sujets, corrigés d’une année sur l’autre pour intégrer les sautes d’humeur que le réel avait malicieusement celées l’année précédente. Quelques français, assez inspirés, participent à ce commerce, comme François Baron,  mais également Philippe Cahen, père d’une « Analyse Technique Dynamique des Marchés Financiers » qui fut épinglée dans le journal Le Monde, ce qui n’empêcha pas l’auteur d’en dispenser une suite, après qu’il s’aperçut qu’il n’avait pas tout dit de prime. 

 

 (6) Benoît Mandelbrot (2005) - « Une approche fractale des marchés »




 
Illustration : Image extraite du site d'Analyse Technique Neovest Product Information
 

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16 septembre 2007 7 16 /09 /septembre /2007 15:25
 
 
Historiens et économistes traquent inlassablement ces cycles qui paveraient la vie des hommes. Au fil du temps, des mouvements périodiquesCycles économiques : la main de l'homme

Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons commerciaux du pourtour méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de s'étendre et d'universaliser ses ricochets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis lâché prise, supplanté par de nouveaux arrivants, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, des jours filés de soie et des mauvais lendemains. Un éternel recommencement paraissait vibrer dans l'espace et le temps (…)
ont été repérés, ici ou là, vibrant au diapason ou en totale discordance, jusqu'à faire émerger un son, un sens, une tendance. Ainsi, une fois l'écheveau démêlé, tous ces cycles qui s'entrelacent nous donnent-ils le sentiment rassurant d'un ordre supérieur. Mais l'art est facile de tourner les données au seul bénéfice d'une vibration qu'on voudrait signaler. Voyez Charles Dow, père du phare de Wall Street : persuadé que les cours boursiers celaient une vérité cachée, il étudia leurs tracés, et figea six axiomes qui fondèrent l'Analyse Technique. L'un d'entre eux dicte que le Marché est sous l'emprise constante de trois cycles d'inégale durée : le premier, de long terme, rythme l'élan principal, pluriannuel ; le deuxième, de moyen terme, corrige cette dominance et dure de trois semaines à plusieurs mois ; un cycle de court terme, inférieur à trois semaines reflète enfin ses troubles locaux. Charles Dow y assimilait l'agitation océane, où se chevauchent marées, vagues et ondulations, qui fluent et refluent. Cette allégorie tint lieu de credo chartiste.

Au sortir des Roaring Twenties 1, un certain Ralph Elliott
- Le Maître des Vagues -

(...) Ralph Nelson Elliott, estimable comptable du Middle West, conçut dans les années 1930 un système nouveau d’analyse graphique des cours de Bourse s'appuyant sur la psychologie des opérateurs. Selon lui, celle-ci alternait en séquences d’optimisme puis de pessimisme, parfois accomodées d’extravagance euphorique, d'autres fois de stress ravageur. De telles vagues, enfants chéries des chartistes d'aujourd'hui, semblaient se rejouer à différentes échelles de temps. Un observateur accoutumé les aurait aperçues sans effort pour peu que son intuition ne comptât pas plus que le résultat qu’il voudrait y voir et celui que le réel commettrait. A l'arrangement près bien sûr. Une gageure (...)

- Boursonomics 06/09/2006 -
, supputant à son tour quelque logique dans l'errance des cours, s’empara de la question, opina assez et proposa une théorie qui tomba aussitôt dans l’oubli 2. On exhuma le tout dans les années 1990 quand les arènes financières s’ouvrirent au monde par la grâce des autoroutes électroniques. Ces chartistes de l'An II s'échinèrent à épousseter les anciennes méthodes et à en promouvoir de nouvelles, à grand renfort de rotatives. On en fit beaucoup sur le sujet des cycles, avec cette promptitude suspecte de toujours vouloir se saisir des théories mieux paraphées pour en faire valoir de plus opportunistes. On explicita derechef les cycles que la grande sœur, l’Economie, avait cru apercevoir dans sa quête d'un monde organisé. « Le Dow Jones est suffisant en lui-même pour révéler tout ce qu’il y a à savoir sur la conjoncture économique 3 ». On distingua vite des régularités dans le lacis des chroniques boursières, et d'autres, qu’on extirpa de vastes banques de données. On sut discerner autant de cycles que l’inclination personnelle et la puissance informatique qu’on y mit poussa à le faire, tenant pour peu la force du hasard, ses structures erratiques, ses constructions stylistiques aléatoirement répétées, qui donnent elles aussi l’illusion de régularités. Les justifications a posteriori pouvaient suivre, dans la plus pure tradition narrative.

En 1923, au terme d'une étude de la fluctuation des taux d’intérêt et des prix de gros entre 1890 et 1922 aux États-Unis et en Angleterre, le statisticien anglais Joseph Kitchin publia un article dans la Review of Economic Statistics où il décrivait un cycle de 40 mois, lié au rythme de fluctuation des stocks. Ce cycle court rendait compte, selon lui, des ajustements dans la gestion des stocks des entreprises, qui produisent et stockent en vue de la demande croissante qu’elles anticipent, puis, sont contraintes de réduire la production pour écouler les surplus lorsque la conjoncture se retourne. Hélas, le concept dépérit avec la part grandissante des services dans les économies modernes. Et finit même par disparaître tout à fait. Qu'importe, les chartistes boursiers distinguèrent longuement des cycles de Kitchin, sans justifier ce que les graphiques des cours
- Illusions graphiques -

(…) Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en toutes tribunes où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps n’est plus à Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continuellement, dans la fureur des Marchés. Les pistoleros du trading ne sont pas hommes ni femmes à louvoyer outre plus (...)

- Boursonomics 15/06/2008 -
d’une banque ou d'une société de conseils auraient à voir avec les variations des stocks. Une parenté toute théorique valida les sinusoïdes des Marchés. « Tout aussi intéressant, on peut également observer un cycle de Kitchin sur le marché boursier américain tout au long de ce siècle, cycle interrompu seulement par un déplacement de deux ans en 1946 et 1947 qui inverse celui-ci. Depuis lors, le cycle fonctionne jusqu’au milieu des années 1980 lorsqu’il est à nouveau interrompu 4 ». Rien n'est plus étranger à un trader que la vie des entreprises.

En 1862, l'économiste-médecin français Clément Juglar détailla les affaires du temps dans un ouvrage au titre indigeste 5. S’appuyant sur des données relatant les prix et les échanges commerciaux, les flux financiers, les mouvements de population et les revenus fiscaux en France, en Angleterre et aux États-Unis au XIXème siècle, il observa des vagues récurrentes d'une durée de neuf ans. Selon lui, ce cycle était lié aux variations des investissements des entreprises que les profits en hausse stimulent, encourageant la consommation et le gonflement du crédit, jusqu'à ce qu’un surplus de production apparaisse et engendre une décroissance de l'investissement. Cette belle construction aussi résistera mal à l’épreuve du temps et tombera dans l'oubli de l'e-Economie 6. Tony Plummer, auteur chartiste prolixe, n'en fut pas ému, qui écrivit :
« Le premier point est que le krach de Wall Street en 1929 ainsi que le krach des actions en 1987 sont tous deux intervenus au bas de la vague de rétablissement d’un cycle de Juglar. Mieux, ces deux évènements survinrent après un plus haut majeur de Kondratieff. Ce qui nous contraint à reconnaître la justesse du modèle … 7 ». Un archétype d'opportunisme rétrospectif, qui se déroba cependant aux trois cent cinquante analystes boursiers
- Convictions acheteuses -

(...) Vers la fin de l’été 1929, les quotidiens ne se contentaient plus de citer quels titres monteraient en séance, et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel qu'on nommait serait travaillé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger en analyste, cireurs de chaussures compris, qui présageât la hausse avec des chances réelles de succès. Soixante ans plus tard, en octobre 1987, la vista des éditeurs de huit cents lettres confidentielles fut du même tonneau : six à peine, des gâte-sauces, suggérèrent un krach, à mi-voix. Les analystes financiers sont de ce genre, inoxydablement positifs: ils bannissent la baisse et répugnent mordicus à conseiller quoi que ce soit à la vente (...)

- Boursonomics 05/01/2008 -
du consensus du Dick Davis Digest : 5% seulement d'entre eux prédirent le krach de 1987 4. Juglar leur avait échappé.

Voici enfin Nikolaï Kondratieff, qui postula, en 1925, de longues vagues de croissance et de déclin dans les économies occidentales, discernant un cycle de 54 ans dans les taux d’intérêt, l'épargne, la production de plomb en Angleterre, etc. Ses motifs convainquirent peu. Joseph Schumpeter y discernera les innovations qui pavent la marche de l’économie, d’autres, le cycle de vie de l'humain, inflationniste et consommateur dans ses vertes années, déflationniste et conservateur en ses vieux jours, balisant le Kondratieff selon la suprématie des générations. Les économistes délibèrent. La conviction des chartistes est faite : voici ce qu’écrit l'elliottiste Robert Prechter
- Gourous chartistes -

(...) Grand vulgarisateur des thèses obscures de Ralph Elliot demeurées celées, Robert Prechter soumit les fameuses vagues elliottistes à la question, et ses prédictions furent remarquables. Cet ancien analyste de chez Merrill Lynch abreuva alors des élèves toujours plus nombreux d'une littérature scientiste, sans cesse renouvelée et rééditée, allant même jusqu'à considérer l'Histoire des Etats-Unis sous les ondulations de ces vagues primordiales. Puis vint l'embardée d’octobre 1987 qui gâta tout. Prechter devint baissier chronique et surfa à contre-courant de la hausse triomphale des années 1990. Bah, un gourou en chasse un autre ! A la fin, le flux et le reflux des vagues emporte tout (…)

- Boursonomics 26/11/2006 -
: « Le cycle de 50 à 60 ans de catastrophe et de renaissance était connu et avait été observé par les Mayas d’Amérique Centrale et par les anciens israélites (...) Nikolaï Kondratieff rapporta, dans la limite des données dont il disposait, que les cycles économiques des pays capitalistes modernes tendaient à répéter un cycle d’expansion et de contraction d’environ un demi-siècle. Ces cycles correspondent en taille à des vagues de Supercycle … 8 ». S’ensuit un laïus que seuls les fans d’Elliott entendront, embrassant la guerre de 1812 contre le blocus britannique, les deux guerres mondiales, celle du Vietnam et d'autres faits. Un tel expert eût disposé de tablettes cunéiformes qu'il nous aurait graphé la civilisation depuis Nabuchodonosor !

 
L'Histoire retient aussi les cycles saisonniers de très court terme, les cycles séculaires de Fernand Braudel 9, et les cycles intermédiaires de vingt ans de Simon Kuznets. Les chartistes ont encore à dire ! Mais sans doute négligeront-ils le plus trivial de tous les cycles, celui de Charles Kindleberger
- Le bal des patineurs -

(...) Rien ne sert de maudire les Parques, les jours filés de soie ne durent jamais. Le désastre survint à l’automne 1929, précipitant le monde dans une crise économique qui durera quinze ans avant que le pire n'ouvre un retour à meilleure fortune. Au plus tôt, le trauma fut si vif qu’on décida de corseter les usages, quitte à ruiner le système. Les banques, qui payèrent le prix fort d'avoir tant prêté à qui voulait spéculer, furent arraisonnées par un Glass Banking Act extrêmement strict. Puis, la mémoire s'estompa. Le cycle de Charles Kindleberger tendait encore à se vérifier, selon lequel un élan spéculatif ne peut reprendre tant que le souvenir des désillusions persiste (…)

- Boursonomics 02/10/2006 -
, qui rappela qu'un certain temps est toujours nécessaire aux boursiers ruinés pour oublier leurs désillusions et nourrir de nouvelles vélléités 10.

 

 

 


 

(1) Roaring twenties ou Années Folles (les années 1920)
(2) Ralph Nelson Elliott (1939) - " The Wave Principle"

(3) William Peter Hamilton en 1903, rédacteur en chef du Wall Street Journal
(4) Lars Tvede (2001) - « Psychologie des Marchés Financiers »
(5) Clément Juglar (1862) - « Des crises commerciales et leur retour en France .... »
(6) Alternatives Economiques N°178 - Denis Clerc : « Nouvelle Economie, le retour des Trente Glorieuses »
(7) Tony Plummer (1991) - « Forecasting Financial Markets » (4ème édition)
(8) Robert Prechter (1990) - « Elliott Wave Principle  » (6ème édition)
(9) Fernand Braudel (1979) - « Civilisation Matérielle, Economie et Capitalisme ... »

(10) Charles Kindleberger (1978) - « Histoire mondiale de la spéculation financière  »

 

Page 15 - « (…) Et enfin le cycle le plus flou, et le plus incertain, le Kondratieff, coïncidant avec des inventions majeures comme le chemin de fer et l’automobile. Nous pouvons noter l’espacement des crises de dix ans en dix ans dans la première moitié du XIXè siècle (…) avant que la périodicité ne devienne plus irrégulière. Nous ne cherchons pas à expliquer cette périodicité sinon pour dire qu’un temps – plus ou moins long – est nécessaire aux investisseurs après une crise pour qu’ils récupèrent suffisamment de leurs pertes et désillusions et soient à nouveau tentés par l’aventure spéculative … »

 



Illustration : Nikolaï Dimitrievitch Kondratieff (1892-1938)
 
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17 juin 2007 7 17 /06 /juin /2007 01:49
 
 
 
On aurait tort de se déclarer surpris. Encore moins de se plaindre. Les marchés financiers, capricieux, qui vagabondent depuis l’apparition des sociétés de capitaux 1, alternant à l’envi bulles et krachs, nous ont montré ces derniers jours toute l'ampleur de leur irrésolution. Juin partit à l'envers, signant un premier quart affreux : un temps, on crut même l’heure venue d’une sévère correction quand toutes les places mondiales vacillèrent. Paris rendit 4,62%, c’est-à-dire tous ses gains depuis mi-avril, Francfort dérapa de 4,97% ; Wall Street, maître du jeu, parut moins affecté, qui vit le Dow Jones reculer de 1,78%. Comme toujours, on qualifia la saignée de saine, voire de salutaire : quelques milliards, pas davantage, changèrent de mains. Puis le temps revint aux affaires par la grâce d'un homme, un seul, qui apaisa les foules. Les marchés se relevèrent, partout, unanimes et haussiers : le printemps 2007 se porterait beau. Ainsi, un seul homme parla, Ben Bernanke, sherpa de la finance mondiale et grand ordonnateur de l’économie planétaire, qui remit les pendules à l’heure américaine sur la question de l’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% … et divers sujets. Les faiseurs d’argent et autres pistoleros du fait boursier, qui ont un commerce à défendre, firent le reste. Les indices bondirent : le DAX allemand remporta la palme, qui refit 5,80% du 11 au 15 juin. Flash-back.

  
Mercredi 13 juin 2007, 20 :00. Benjamin Bernanke se livre à un exercice de style de haute voltige, digne successeur d’un Alan Greenspan qui avait fait de la rhétorique ampoulée un élément à part entière de sa politique. Comme la pythie de Delphes, un patron de la Réserve Fédérale ne dit pas : il fait signe 2 ... Commentant le « Beige Book » qui rassemble les opinions des douze banques fédérales régionales sur l’état de leurs territoires, Ben Bernanke accréditera brillamment une résorption graduelle de l’inflation et un rebond de l’économie au second trimestre après la croissance chétive du premier. « Sept districts ont décrit leur croissance économique comme modeste ou modérée, tandis que les autres l’ont qualifiée de modérément vigoureuse, en légère hausse ou un peu plus rapide qu’au cours des mois passés » 3. On ne saurait être plus évasif. Bah, la croissance de l'Union, qui n’aura crû que de 0,6% au premier trimestre – la plus faible progression depuis le dernier trimestre 2002 après une expansion de 2,5% au quatrième trimestre 2006 -, n'était-elle pas annoncée à hauteur de 1,3% fin avril 2007, un mois avant sa parution définitive 4 ? L’erreur économique est désormais admise, et l’on a peu de peine à comprendre combien elle est enchaînée à l’air du temps. Des hommes importants parlent et nous les croyons : les marchés financiers, amnésiques et peu regardants, confirmèrent. Le CAC enfla de 1,90% dès le lendemain, sa meilleure performance de l’année 5. On fit jouer la clique.
 
Vendredi 15 juin 2007, 14:30 : le monde éveillé n’a d’oreilles que pour les statistiques américaines qui cadencent quotidiennement la sismographie boursière. Les annonces attendues sur l’heure n’ont rien du subalterne qui parsème l’ordo des marchés : rien sur les commandes des entreprises de la région de Chicago ou sur le moral des fermiers de l’Ohio … Non, en ce jour des Sorcières, où se dénouent contrats à terme et options, on sert un menu grand siècle. Première salve : les prix à la consommation outre-atlantique pour le mois de mai : ils sont mauvais, c’est-à-dire moins bons que prévus. L’inflation affiche un triste 0,7% contre 0,6% attendu, le pire chiffre mensuel depuis septembre 2005. Cependant, hors alimentation et énergie 6, les prix n’ont augmenté que de 0,1% : on tablait sur 0,2%. Ce qui change tout ! « Y a-t-il une satisfaction à être le peuple le plus gras de la planète » s’interrogeait récemment George W. Bush, quand son père, quelques années plus tôt décrétait que « le mode de vie des américains [n’était] pas négociable ». Ainsi, hormis l’essentiel qui nourrit son homme, le transporte et l’éclaire, les prix refluent au pays le plus goulu des terres habitées. Cet habile tour de passe-passe éloigna le spectre d’une hausse du prime rate de la Fed qui hantait encore la planète peu de jours auparavant : les marchés, myopes et court-termistes, s'enflammèrent aussitôt. En une demi-heure, le CAC se haussa de 50 points, soit près de 0,8%, fifres et tambourins à la tribune.
 
Même jour, 16 :00. Le deuxième acte s’annonce. Entre-temps, les traders ont pris acte de la stagnation de la production industrielle, et de l’augmentation du déficit de la balance courante des Etats-Unis pour le premier trimestre 2007, à 192,6 milliards de dollars contre 187,9 au quatrième trimestre 2006, « pas autant que l’avaient craint les analystes » : on redoutait 195,8 milliards de dollars 7. Mauvais mais moins mauvais, c’est bon, comme l’avait été ce même déficit en avril, à 58,495 milliards de dollars 8, inquiétant mais meilleur que prévu. A l’heure dite, l’université du Michigan publie son indice de confiance des consommateurs. Hélas, le moral des ménages s’est détérioré, de façon inattendue, ressortant à 83,7 contre 88,3 en mai. Davantage, les économistes d’Ann Harbor incriminent le prix élevé de l’essence qui précisément ne figure pas dans le core PCE 6. Et les anticipations d’inflation à un an apparaissent en hausse, à 3,5%, au plus haut depuis dix mois, bien au-delà des 2,5% ciblés par la Fed 9. Les marchés ne s'en émurent pas, qui craignent pourtant l’inflation, la hausse de taux, la raréfaction de l’argent, le ralentissement de la croissance et autres conséquences néfastes aux affaires. Il n’en sera rien, nulle part : ainsi, pour le temps indéterminé où leur intérêt le leur commandera, les investisseurs demeureront convaincu de lendemains qui chantent. Jouez hautbois, résonnez musettes !
 
Deux jours suffirent pour refaire le chemin perdu. L’euphorie surmonta la morosité avec un zèle égal, l’une et l’autre attisée par toutes sortes de commentateurs, rompus au bavardage et à l’idée que les marchés font l’opinion et non l’inverse. L’ascendant qu’exercent la haute finance éclairée et ses obligés sur les investisseurs déroute le commun du réel, comme le serpent fascine la proie. Alors, rien de ce qui se trame à l’entour n’a plus de prise, le consensus organisé éteint l’esprit critique et chacun n’a plus d’intelligence que ce qu’il voit faire ou entend dire. Exit la croissance, modeste, modérée, modérément vigoureuse mais pour l’heure en berne, les déficits jumeaux américains, abyssaux, l’inflation que les ménages pressentent, l’endettement massif des uns, les 4x4 énergivores des autres, bref, rien que l’on ne sache déjà et que l’on a assez dit ici et ailleurs. Quand les chiffres déçoivent, on biaise, on louvoie, on cite à comparaître les mâles alpha qui ont à dire sur ces sujets : Henry Paulson, secrétaire au Trésor qui « suit attentivement la croissance et croit que l’économie américaine est en bonne santé » 10, Ben Bernanke, bien sûr, qui sauva la mise en dernier lieu au prix des acrobaties que l’on sait. Alan Greenspan, ex-maestro, disserte parfois, éconoclaste, qui dit l’inverse, c’est-à-dire le vrai et incendie la plaine. Bah, c’est un vieillard : lui servira-t-on enfin son requiem !?
 
Et puisqu’il fut beaucoup question de fanfare, concluons sur une parabole militaire du général français Michel Roquejoffre qui commandait l’opération Daguet lors de la première guerre du Golfe. Cependant qu’un journaliste lui demandait quand l’offensive terrestre interviendrait, il répondit : « Les troupes au sol interviendront quand elles interviendront si elles interviennent ». Il en va de même du retour aux réalités des marchés financiers. Impossible d’être plus précis.
 
    

  
 
 
Vers 1250, des bourgeois de la ville de Toulouse créent «  la société des Moulins du Bazacle » dont les 96 parts, appelées « Uchaux », voient leur prix varier en fonction de la conjoncture économique et du bon fonctionnement des moulins établis sur la Garonne (cette société figurera à la cote de Toulouse jusqu’en 1946).
 
(2) « L’oracle n’approuve ni ne désapprouve, il fait signe » - Héraclite, dit l’Ancien ou l’Obscur
(3) Reuters, le 13/06/2007
(4) Reuters, le 31/05/2007 - La croissance est exprimée en rythme annualisé
 
(5) La hausse quotidienne la plus importante en 2007 (à ce jour) intervint le 11/01 avec +1,96%
(6) Personal Consumption Expenditures (PCE) - Cet indice central est dit « core »
 
En France, l'indice des prix à la consommation (IPC) est l'instrument de mesure, entre deux périodes données, de la variation du niveau général des prix des biens et des services proposés aux consommateurs sur l'ensemble du territoire. Une faible part, moins de 5 %, des biens et services ne sont pas couverts par l'indice : il s'agit principalement des services hospitaliers privés, de l'assurance vie et des jeux de hasard.
 
Les prix sont pondérés selon la structure de la consommation de l’ensemble des ménages. Pour 2007, la pondération est la suivante : Produits alimentaires et boissons non alcoolisées (15%) – Boissons alcoolisées et tabac (3,3%) – Habillement et chaussures (5,2%) - Logement, eau, gaz, électricité et autres combustibles (13,7%) – Ameublement, équipement ménager et entretien courant de la maison (6%) - Santé (10%) – Transport (16,5%) – Communications (3%) – Loisirs et culture (9,1%) – Education (0,2%) – Hôtellerie, cafés, restauration (6,6%) – Autres biens et services (11,4%)
 
(7) Dow Jones, le 15/06/2007
(8) http://www.census.gov/foreign-trade/statistics/historical/gandsbal.pdf
(9) Reuters, le 15/06/2007
(10) Les Echos, le 02/03/2007
 
 
 
 
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30 janvier 2007 2 30 /01 /janvier /2007 22:52



fudoshin.jpgLa séance boursière débute par un prix d’ouverture, imprévisible, qui joint les ordres collectés depuis la veille. Puis les cotations défilent, à un rythme effréné pour les blue chips, jusqu'à plusieurs fois par minute, et cette kyrielle d'opinions éphémères traduit l’excitation des traders. Deux cours seulement surnageront, qui en disent assez sur le combat que bulls et bearsBulls & Bears – The Wall Street Game

En 1663, un dénommé Peter Stuyvesant, qui gouvernait la Nouvelle-Amsterdam, une bourgade d'une poignée de maisons établie sur Mannahatta, l'île des collines, fit ériger un mur de bois pour protéger les lieux des agressions des indiens Algonquins. Un an plus tard, nonobstant, les anglais se saisirent de la cité, la rebaptisant aussitôt New York en l'honneur du duc d'York, futur Jacques II. Et la rue du Mur devint ... Wall Street ! En 1792, quelques courtiers assemblés sous un platane y concevront le mâle alpha des Bourses mondiales : le New York Stock Exchange. Ah ce mur ! Des générations de traders s'y fendront le crâne, qui s'y précipitèrent la tête la première, les bulls, et d'autres, qui s'usèrent les griffes de tant s'y agripper, les bears ! (…)

 se sont livrés : le plus haut et le plus bas du jour. A la cloche, la bête cesse de haleter : on fixe un prix de clôture, et chacun fait ses comptes. Mais déjà le trader n’est plus au doute passé, ses motifs, ses ressorts. Il est tout entier arc-bouté sur ses prochains engagements, il a besoin de chiffres, signifiants si possible, qu’il puisse brasser, additionner, soustraire ou diviser. Et ces quatre-là lui suffisent - ouverture, clôture, plus haut et plus bas -, qui disent ce qu'il y a à connaître sur l'air du temps. Il travaille cette maigre matière, esquisse des courbes de prix, souvent en bâtonnets, qu’il analyse. Cette graphomancie l’inspire, inextinguible, comme son illusion l'est d'en percer les secrets : il n’a pas encore tiré sa révérence. En 1991, un certain Steve Nison 1, s’avisa d’une représentation graphique plus signifiante, issue d’anciennes pratiques nippones
gardées jalousement secrètes par les spéculateurs nippons pendant 250 ans. Frisson général et succès assuré : l'heure des « chandeliers japonais » - japanese candlesticks - sonnait.

La réelle novation graphique des Chandeliers japonais tient à ce que l’écart entre le prix d’ouverture et le cours de clôture est figuré sous la forme d’un rectangle, blanc si la séance a bouclé plus haut qu’elle avait ouvert, noir généralement (ici rouge) si la clôture est en recul sur l’ouverture. Ce rectangle est appelé le corps vrai du chandelier. Les lignes qui rallient les points haut et bas de la séance au corps sont appelées les ombres ou les mèches. La silhouette des signes, celle du yasunebike notamment - séance en baisse, pas d'ombre basse -, rappelle incidemment celle d'une bougie, ce qui éclaire notre lanterne occidentale sur la métaphore du Chandelier Japonais. Il n'est plus dès lors que de classifier les figures, selon que le corps sera plus ou moins galbé - « grand ou petit » nous dit avec doigté Steve Nison -, qu'il se prolongera d'une ombre haute et/ou d'une ombre basse plus ou moins établies. Aucune métrique ne caractérise cette géométrie, sinon à l'écarté, ou à ce que l'expert en dira. Les lettres de cet alphabet sont maintenant en place, prêtes à former des mots, puis des phrases, un langage en quelque sorte. Comptons-les. Assemblons-les. Et déjà tout se complique.

Visitons un instant cette galerie de portraits. Voici par exemple le marubozu, grand chandelier, haussier ou baissier, dépourvu d’ombre. C’est un marubozu parfait, contrairement au yasunebike, forme particulière de marubozu dite unipolaire parce qu’elle admet une ombre, ici basse, ou son jumeau yoritsuki takane affublé, lui, d’une ombre haute, qui tous deux signent une séance baissière. Voici maintenant, un doji jambes longues (juji), figure ombrée au corps vrai filiforme (séance ouvrant et clôturant au même niveau), dont deux avatars, le doji dragon (tonbo) – clôture au plus haut – et le doji pierre tombale (tohba) – clôture au plus bas - sont de vrais idoles au pays des chandeliers. Et si nous poursuivions notre chemin, parsemé de gaps (tasuki), nous croiserions des séquences telles que le harami, l’avalement, la ligne de séparation (séquence de deux figures), les trois corbeaux noirs, ou les trois soldats blancs (trois figures), voire, les structures en dessous de plat, les trois méthodes ascendantes ... L'onirisme n'est jamais chiche d'imagination ni d'exotisme, comme on voit, à l'inverse du réel, plus fruste. Moins divinatoire surtout.

Car, au final, une seule question vaut : les traders orientaux, forts de cet art qu’ils celèrent deux siècles, furent-ils un temps durant plus riches que leurs homologues occidentaux, mieux prémunis contre ce risque boursier, atavique et apatride, sous les yeux d’un Vieux Continent qui déjà se languissait que Steve Nison en rompît les secrets ? Peut-on penser, à brûle-pourpoint, que les opérateurs nippons tirèrent avantage de cette technique, distançant dans leur pratique et leurs résultats les boursiers du Nouveau Monde et de la Vieille Europe assemblés ? Interrogeons Steve Nison : que nous dit-il sur le sujet tout au long des 347 pages de son ouvrage
 ? Rien. De cette interminable glose, nous n’obtiendrons aucun chiffre qui valoriserait la méthode, aucune indication qui en jaugerait la pertinence, ni davantage la moindre statistique qui permettrait une simple évaluation. Steve Nison parle et nous croyons ce qu’il dit, fidèles en cette inclination à rechercher toujours d’antiques sagesses pour mieux accréditer les nouvelles croyances … Enquêtons encore.

En 1992, un auteur américain, Gregory Morris, vint suppléer le maître, publiant avec honnêteté des données de mauvais aloi
. François Baron, chartiste français, les reprit à son compte, lui aussi avec grand mérite, dans l’opus d’une magnifique livrée qu’il consacra au sujet 2. Les résultats sont exécrables. On y lit par exemple que sur 5654 relevés quotidiens d'actions du Standard & Poor’s, le passant de ceinture baissier obtient la meilleure réussite à trois jours avec un simple taux de 42,50% ; le harami en croix haussier décroche la palme à cinq jours avec  45,40% de succès, tandis que l’étoile filante baissière s’impose à sept jours, au prix d'une réussite de 52,70% … pour 36 observations seulement ! Inutile de détailler outre car l’essentiel aussi bien que le meilleur viennent d’être dit là : les Chandeliers n'infèrent aucune stratégie entre trois et sept jours supérieure aux attendus d’un jet de pièce. La technique séculaire de Munehisa Homma, qui permit à cet estimable personnage de bien faire au temps qui était le sien, n’a donc conservé des origines que ses atours historiques. Hors les croyances colportées par quelques-uns qui y ont avantage.

C’est donc sans surprise, comme un aveu implicite d'échec, qu'auteurs et experts en méthodologie boursière, conseillent d’associer cet art à d’autres techniques ... dont le juteux chartisme ! Ab imo pectore 3
Divine geisha, protectrice du clan ...

 



 
(1) Steve Nison - « Les Chandeliers Japonais »
(2) François Baron (2004) - « Chandeliers Japonais »
(3) « Du fond du coeur »

 

 
 
 
 
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29 septembre 2006 5 29 /09 /septembre /2006 23:09
 
 
Au fil des années, l'Analyse Technique des cours boursiers s'est assez largement imposée auprès des inconditionnels des Marchés financiers, popularisant à cette occasion tout un corpus de méthodes prévisionnelles. Cette recherche, qui reprit de la vigueur à l'aube des années 1980, a depuis lors disséminé ses abréviations paresseuses (MACD, RSI, SAR, ...) ainsi que nombre d'anglicismes coriaces (pull back, blow off, selling climax, ...) bien au-delà de son pré carré. Connaissez-vous par exemple le piège à ours, ou bear trap - ? L’ours, comme on l'apprendra peut-être ici, est la mascotte des opérateurs baissiers tandis que le taureau est le porte-drapeau des traders haussiers. Bulls & bears s'affrontent sans cesse, dans un combat indécidé d'avance : les prix baissent, montent, font parfois mine de se replier, puis, subitement, reprennent leur course en avant et nous stupéfient. Cette séquence d'évènements, toujours imprévisible, mène souvent au traquenard. Voici, prise sur le vif, la chronique d'un guet-apens « oursier » ; le sujet : Vivendi Universal et ses avanies médiaphoniques en 2005 ; les faits : formation d'une épaule-tête-épaule (ETE), l'une des figures révérées des chartistes. Tout autour, des tireurs embusqués.
 
Le marché est d'abord haussier ; un premier plus haut survient, mi-juillet, qui figure une épaule ; puis, le cours reflue sur une horizontale, dite ligne de cou, avant de rebondir vers un nouveau plus haut. La tête est formée ; les cours, insaisissables, repartent néanmoins à la baisse, butent sur la ligne de cou, et rebondissent jusqu’à former la seconde épaule. De guerre lasse, enfin, les cours retournent à la ligne de cou. Voyez ici la symétrie de la figure : l'élan haussier initial dessine le bras gauche que le cours sillonne en remontant jusqu’à l’épaule gauche, puis s’affaisse le long de la clavicule avant de reprendre sa progression jusqu’au sommet du crâne ; le cours essuie alors une chute qui le ramène vers le creux de l’épaule droite, avant de se ressaisir pour remonter la clavicule droite. La suite logique est d'évidence : le cours ne peut qu'il ne doive s’effondrer le long du bras droit ! Ainsi notre ami plantigrade peut-il sortir de sa tanière, en toute confiance, et faire des ruminants à cornes qui paissent à l'entour son repas du soir. Du moins en théorie.
 
Bien sûr, à toutes les étapes de cette séquence sa justification conceptuelle, où se côtoient pêle-mêle petits et gros porteurs,  investisseurs institutionnels et pointures de la finance, initiés ou non, entrant dans le jeu opportunément ou non, selon des intérêts parfaitement objectivés ou simplement fantasmés. Le prix dit tout cela, et dira la suite. Pour l’heure, les chartistes sont en phase, à épier les vibrations du titre ; ils n’ont rien manqué des apprêts de la théorie. Peut-être ne sont-ils pas pour rien dans les rebonds sur la ligne de cou, qui figura en son temps une ligne de support, mais pour l’heure, suspendus à l’achèvement de l’arrondi de l’épaule, ils attendent l'enfoncement de la ligne de cou. Chacun retient son souffle ; enfin, le signal vient ; les ventes stop pleuvent et le cours chute. La messe est dite, comme on prévoyait qu’elle le fût et déjà tous chantent les louanges. La prophétie est auto-réalisatrice. Alors on se félicite d’avoir su déceler l’ordre caché derrière les caprices de l’avenir. Puis un évènement survient, que l'on n'avait pas prévu, et tout est tourneboulé, grizzli compris.   
 
Las, le marché peut rapidement adopter un tout autre credo. Car ces gesticulations ne valent plus rien dès que le marché se gorge d’intervenants, d’opérateurs plus brutaux, voire, doit simplement faire face à des annonces ou des faits imprévisibles. Et il n’est nul besoin de recourir à des évènements dramatiques – effondrement des tours de Manhattan, attentats dans le métro de Londres, … - pour invalider cette magnifique construction. Une simple rumeur d’OPA, la recommandation catégorique d’un établissement financier important sur la place, un contrat inattendu, la déclaration d’un banquier central sur la fixation d’un taux d’intérêt, suffisent à lézarder ce bel édifice. Au particulier, les tribulations de Vivendi Universal eurent à voir avec la condamnation des opérateurs téléphoniques pour entente illicite, ainsi qu’avec l’amorce, le dimanche 11 décembre 2005, d’une discussion avec TF1 pour la fusion des bouquets satellitaires. Dans l’art d’allumer des contre-feux pour divertir l’opinion, certains sont passés maîtres : les actionnaires doivent être rassurés …
 
Les chartistes n’en ont cure, ignorant généralement tout de la vie qui les entoure, des intrigues des uns aux turpitudes des autres, à l’image du célèbre John Magee 1, qui opérait toutes fenêtres de son bureau condamnées. En sorte qu’ils se précipitent dans le piège à ours : le cours remonte au lieu de plonger … Après coup, on aura tiré un trait à 24,50 €, nouveau support sur lequel le cours a opportunément rebondi. La théorie surnagera : le piège à ours  n’est qu’une exception qui confirme la règle.



 
(4) Burton Malkiel - « Une Marche au Hasard à travers la Bourse »
 

 
Illustration : Ours menaçant extraite du site Sternbears
 
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21 septembre 2006 4 21 /09 /septembre /2006 18:17
 
 
L’Economie en général, la Bourse en particulier, embrassent des domaines où l’homme juge aussi bien qu’il commet, définit autant qu’il altère, engendrant le matin ce qu’il influencera l’après-midi. En sorte que rien ne dure ni ne se répète dans cet univers non stationnaire, où les règles changent en permanence. Les croyances y jouent un rôle de premier plan, au point que la seule lecture des chiffres, des prix, des cours ou des tendances masque souvent la réalité économique. Par sa seule action, l’homme dénature le sens des choses : que feront les autres, que dira l’avenir, que pensent les autres de ce que sera l’avenir ? C’est le concours de beauté 1 de John Keynes, où chaque juré soupèse davantage les supputations de ses collègues qu’il ne juge de la réelle plasticité des concurrentes.
  
Puis vient l’instant de la décision, chargé d’émotion, bientôt, celui du passage à l’acte, chargé d’adrénaline : l’économie est alors reléguée  aux réserves, et la conscience, arc-boutée toute entière sur le marché. Aucune réalité n’existe plus dans ce microcosme en boucle, où la cause induit l’effet qui induit la cause. Et tandis qu’un physicien identifierait une causalité dans un système soumis à des conditions de pression et de température déterminées, un économiste, un financier, un boursier demeureront impuissants : car les hommes font et sont le marché en même temps. L’observation du phénomène détruit le phénomène. C’est pourquoi, les croyances des individus jouent un rôle primordial dans les mécanismes économiques, loin des théories néoclassiques qui consacrent un homo oeconomicus de façade, rationnel et sans âme.
   
Au bout du chemin, comme un cas limite, l’auto-réalisation, où la somme des croyances provoque le résultat conjecturé, par la seule force d’opérateurs, marchant au pas, raisonnant à l’identique et prophétisant à l’unisson. Ensuite viendront les suiveurs, qui n’ont aucune croyance mais renchériront, contribuant ainsi à façonner ou entretenir une nouvelle actualité. Mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure, les chartistes 2 occupent le terrain, immergés dans une réalité qu’ils subissent tout autant qu’ils l’engendrent, et parfois l’ourdissent. Combien sont-ils ? Quelques-uns ? Une poignée ? Sont-ils en nombre suffisant pour peser réellement sur la marche des cours ? Leurs moyens sont-ils compatibles avec l’infléchissement ou la perversion des prix ? Parions simplement qu’ils sont la majorité depuis l’avènement des médias Internet permettant un accès immédiat aux cotations et à la passation d’ordres. Et si l’on convient des limites de la rationalité dans les processus de décision, alors quels ressorts guident les traders de court terme, autres que ceux des concepts chartistes ?
 
Tel trader peut-il se payer le luxe, entre la poire et le fromage, d'axer sa prochaine transaction, parfois un simple aller-retour, sur une analyse pointue intégrant les pérégrinations de milliers d'intervenants, échangeant, vendant, achetant des titres financiers de grandes entreprises, elles-mêmes soumises aux aléas de la vie des nations et de la marche du monde ? Son ordinateur, sur le qui-vive, programmé pour détecter toutes sortes de signaux analytiques, scrute continûment toute la cote. Bientôt un bip retentit, qui signe la décision du trader : sa rationalité est informatique … Lors du krach de 1987, les ordinateurs furent vilipendés, qui emballèrent la dépression dit-on, nourris comme on s’en doute de pénétrantes analyses économiques ! Pour le temps qu’ils ont la main et ne s’auto-détruisent pas, les chartistes dominent la partie localement, et plus encore sur les marchés étroits où quelques ordres massifs, savamment instillés pour casser délibérément un seuil psychologique, suffisent à provoquer une avalanche de ventes de protection, créant la plus-value pour les initiateurs, sacralisant la théorie pour la communauté.
 
Mais à trop jouer ensemble les mêmes partitions, on finit nécessairement par en annuler les effets ; alors on les joue de plus en plus tôt pour devancer la troupe, et l’avantage concurrentiel peu à peu se délite. En se dissolvant, les figures chartistes créeront de nouveaux modèles ; quelques-uns les observeront, et la doctrine se drapera de nouveaux atours. Dans le changement continuel de prescriptions que la théorie fait éclore, qui entraîne les traders du zèle à l’indifférence, et de l’indifférence à une autre prescription, il n’y a finalement de place que pour la superstition. On auto-prophétise, on gagne ; on s’auto-détruit et on perd. Puis, on recommence. On y croit.



 
(1) John Keynes - « Théorie Générale de l'Emploi .... »
(2) Traders qui tentent de prédire les cours à partir d'une analyse graphique des prix passés
(3) John Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »

 


 
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11 septembre 2006 1 11 /09 /septembre /2006 00:00
 
 
Voici un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. C'était avant l'aggiornamento de 1987, quand on criait encore les ordres sous la voûte du palais Brongniart, le temps des runners et des traders qui s'activaient à la fosse, celui des remisiers et des pieds-humidesUn îlot de solennité surnageait malgré le désordre à l'entour. La corbeille du palais Brongniart, où l’on cotait la fine fleur de l’industrie française, Aquitaine, Peugeot, Citroën, Wendel … maintenait une étiquette sévère et un protocole des plus stricts : l’atmosphère raréfiée du parquet, que seuls les Agents de Change foulaient, semblait étouffer les cris des courtiers qui opéraient plus loin, et cette gravité dissipait une retenue aristocratique… qui géraient les titres Hors Cote à l'extérieur du temple, battant la semelle à l'entour des colonnes corinthiennes, sous la pluie et à tous les vents, le temps des bouts de papier et des coupons. C’était un temps où toute une partie du carnet d'ordres pouvait rester non exécutée lorsqu'une plage de cours était laissée vierge. Ainsi, quand aucun titre ne s’était échangé dans l’intervalle, des ruptures de cotation, à la hausse ou à la baisse, survenaient : un gap naissait, c’est-à-dire une discontinuité dans les prix, une plage de cours non estampillée. D'aucuns conclurent qu'il y avait à dire.

« Natura non facit saltus 1 » affirma voici deux siècles le naturaliste suédois Carl von Linné, un savant très épris d'ordre divin. Las, rien ici bas n'est à l'équerre ni ne roule paisiblement, variations boursières comprises. Ces dernières étaient déjà à l'époque comme dans l'intimité quantique, moins continues que les théoriciens de la courbe en clocheLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée … les modéliseront, bondissant parfois d'un cours à un autre sans intermédiaire ni passage obligé : il y avait toujours dans la cote quelques valeurs en ébullition, qui cristallisaient toute la hâte des opérateurs à griller les feux. Rien n’est si différent aujourd’hui : la hargne des traders modernes, renforcée par la puissance du silicium et la fulgurance des autoroutes de cuivre et de lumière n'ont que changé la donne d'échelle et rendu tout plus effervescent. A ceci près que la distance entre l'actionnaire et le marché était en ce temps telle qu'il était fréquent que des ordres se maintinssent dans le carnet, quoique périmés. Aussi, advenait-il que le cours revînt toucher l'extrémité du gap et les ordres oubliés s'exécutaient en cascade ! Le cours traversait alors toute la plage d'un coup, jusqu'à l'autre extrémité : le gap était comblé, en solde de tout compte. Il n'y avait là d'autre raison qu'une pure contingence matérielle, de simple papeterie, et non cette idée d'une plage de cours qui ne pouvait qu’elle ne dût être comblée avant que le cours reprît son errance.

Mais on confondait l’effet et la cause. Quelques fins observateurs du fait boursier de l'époque s'avisèrent du phénomène et en tirèrent un substantifique parti : un bon coup d'œil vaut mieux qu'une mauvaise impasse ! Les chartistesQui se souvient de William Hamilton ? Ce journaliste écossais rallia les rangs du Wall Street Journal en 1899, comme reporter, où il trouverait matière à entrer dans l'Histoire du chartisme boursier. En 1903, il succéda à la rédaction en chef du journal, à un certain Charles Dow, créateur de l'indice éponyme new-yorkais, qui devint une sorte de père spirituel pour les fans d’Analyse Technique … le théorisèrent, en différencièrent diverses variétés - gap commun (common gap), gap d’accélération (breakaway gap), gap de poursuite (runaway gap) et gap terminal (exhaustion gap), bref, en conçurent autant qu'il était possible d'en nomenclaturer, comme jadis le pieux Linné. Puis vinrent les ordres électroniques, qui expédièrent ad patres les vieux carnets, au profit de simples mémoires informatiques, nourries en temps réel de transactions éphémères, aussitôt posées aussitôt annulées, implacablement périmées, en sorte que rien ne subsista des anciennes coutumes. Les internautes entrèrent dans la danse, scellant à jamais la moindre fissure qui pût durablement conférer un avantage spéculatif. Les chartistes considérèrent quant à eux que rien n'avait changé ; le gap fut axiomatisé, plus cardinal qu'un principe de thermodynamique, moins incertain que celui d'Heisenberg, qui hypnotise l'analyste comme le serpent fascine la proie. Jusqu'à la fin des temps, sa nature profonde est qu'il soit comblé. On se dispensa d'autres explications. Comme à l'accoutumée, on négligea les exceptions qui jonchaient les graphes : les traders, peu regardants, n'ont d'yeux que pour leurs plus-values.

Voyons quelques exemples. En 1992, l’industrie tenait encore le haut du pavé, loin des colosses de papier qui turbuleront bientôt les âmes. Ce 19 octobre, le titre du cimentier Lafarge afficha un plus haut en séance à 30,48 euros, clôturant à proximité, à 30,41 euros. Sans doute l’après Bourse apporta-t-elle quelque bonne nouvelle, des résultats peut-être meilleurs que prévus : de fait, l’action ouvrit le lendemain à 31,26 euros, avec un plus bas en séance à 31,15 euros. Depuis lors, on n’a plus revu ces niveaux - le cours actuel avoisine les 100 euros : aucune cotation n’a plus jamais été inscrite entre 30,41 et 31,15 euros, soit un gap à la hausse de 2,43% ! Puis vint la NetEconomie et ses excès : Alcatel, l’un de ses hérauts, toucha notamment, le 15 février 2001, un plus bas en séance, à 53,65 euros, et le lendemain un plus haut à 52,80 euros, gappant à la baisse de 1,61% ! La descente aux enfers qui se poursuivit ne rend pas proche le comblement de cette plage de prix inexplorée. Continuons notre voyage dans le temps avec l’indice CAC, qui résulte d’un calcul arithmétique sur quarante valeurs ; l’e-krach passé, l’indice se redressa : le 13 mars 2003, le CAC afficha un plus haut à 2554,71 points, et le lendemain un plus bas de 2595,30 points, soit un gap de 1,58% à la hausse, toujours vivant. Le graphe en chandeliers japonaisLa séance boursière débute par un prix d’ouverture, imprévisible, qui joint les ordres entrés depuis la veille. Puis les cotations défilent, à un rythme effréné pour les titres en vue, jusqu'à plusieurs fois par minute, et cette nuée d'opinions éphémères traduit l’excitation des traders. Deux cours seulement surnageront, qui en disent assez sur le combat que bulls et bears se sont livrés : le plus haut et le plus bas du jour … qui illustre les présentes pourrait être l’un de ceux-là. Ou un autre.

Face à un choix complexe, les individus, opèrent des raccourcis de raisonnement. Leurs décisions sont alors régies par des règles simplifiées (ou heuristiques) que les psychologues tentent de mettre en lumière, et les boursiers en chiffres. Parmi ces heuristiques, souvent instruites par le duo Amos Tversky et Daniel Kahneman (ce dernier, prix Nobel d’EconomieLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004 fut la goutte qui fit déborder le vase : le norvégien Finn Kydland, et l’américain Edward Prescott, obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient « démontré », savant modèle écomathématique à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus …, on pourra ici évoquer le biais d'ancrage, qui concerne le processus par lequel un nombre saillant mais non informatif est mémorisé, influant ensuite sur le choix qui conduira à l'effet observé. Le mécanisme des supports, des résistances et des gaps dérive directement de cet ancrage, par lequel les traders se souviennent mieux d'un prix que de tous les autres, y associant mécaniquement une conclusion. Ce biais devient une règle de conduite et les raisons qui en justifient les effets sont alors oubliées et reléguées dans le flou des assertions originelles. Ainsi, nul ne se souvient plus du gap, mais quand il réapparaît sur un graphe, chacun est bien assuré qu'au moment où il s'était produit, une situation anormale s'était manifestée qui doit être corrigée. La foi en la convention fait le reste : dans les marchés creux, les prophéties auto-réalisatrices concrétisent assez les croyances des opérateurs vissés à leurs consoles. Mais rien ne résiste aux coups de tabac boursiers, et moins que tout, la mémoire des traders, pleine de trous, ou de gaps, c'est égal.  

En fait, le Marché se contrefiche des gaps, se moque des mathématiques linéaires et n'obéit à aucune règle durable. Des gaps se forment tous les jours, à toutes les échelles de temps. Certains attendent parfois des années d'être recouverts, aussi bien que d'autres ne sont pas prêts de l'être. Tôt ou tard, qui sait !
 
 

 
(1) La Nature ne procède pas par sauts (Carl Von Linné)


 
 
Illustration : Chandeliers japonais - Non titré ni légendé, vrai graphe ou supercherie ?
 

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21 juillet 2006 5 21 /07 /juillet /2006 13:20


Par une nuit d’hiver de la Seconde Guerre Mondiale, lors d’un énième raid sur Moscou, un distingué professeur de statistique se rend à l’abri antiaérien où il n’a jamais mis les pieds. « Pourquoi cela tomberait-il sur moi» disait-il auparavant. Ses amis stupéfaits lui demandent ce qui l’a fait changer d’avis. « C’est que, répond-il, il y a sept millions d’habitants à Moscou, et un seul éléphant. Hier soir, ils ont eu l’éléphant » 1.

Voilà toute entière illustrée l’ambivalence des probabilités : les fréquences passées se heurtent aux degrés de croyance. Dès lors qu’une connaissance totale de l’avenir - voire du passé - est impossible, que vaut l’information dont nous disposons ? Qu’est-ce qui compte le plus : les sept millions d’âmes ou l’éléphant ? La Nature a établi des modèles fondés sur le retour des choses. Mais en partie seulement, et plus encore selon que l’homme s’en mêle ou non.

Il y a par exemple peu d’occasions dans la vie où une grandeur peut croître ou faiblir indéfiniment. En Bourse, c’est même avec constance qu’on évoque ce juste retour des choses vers une normalité, une moyenne, « puisque les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel ». Quelques personnages fameux, dont le contemporain Warren Buffett, ont fait fortune en investissant selon ce principe, achetant ce que les uns s’empressaient de vendre, et vendant ce que les autres s’empressaient d’acheter 2. Les uns et les autres étant d’ailleurs souvent les mêmes, au timing désastreux ...

La régression à la moyenne est donc la règle numéro un en Bourse. Mais les avatars sont nombreux et la pratique risquée : le moindre choc, la moindre information peut interrompre ce mouvement de retour vers la normalité, cible elle-même mouvante qui peut varier au cours du temps. Il était par exemple périlleux pour le président Hoover de parier sur la croissance dans les années trente, sous prétexte qu’elle avait été toujours là. Ainsi ceux qui achetèrent au lendemain du krach de 1929 firent-ils une mauvaise opération puisque les cours dégringolèrent beaucoup plus bas encore : la moyenne avait changé de place.

Rien n’est donc simple : car si la correction d’un excès est toujours assurée, rien n’en prédit le terme ni n’assure que la normalité demeurera inchangée. Que les investisseurs réagissent trop fort à une nouvelle information, au détriment des tendances, et le retour à la moyenne transforme les gains en pertes. Vice versa, bien sûr. Ce qui incite à tenir bon sur la durée, sans se soucier de la volatilité à court terme. Stratégie Warren Buffett. Mais tout le monde n’a pas nécessairement le temps d’attendre.

Alors, jusqu’à quel point compter sur le retour à la moyenne dans nos prévisions ? Que faire d’une notion aussi puissante dans certains cas qu’inopérante dans d’autres ? Le retour à la moyenne, mobile ou non, est un simple outil, à manier avec retenue.

Finalement, les similitudes avec des graphiques antérieurs, dont on suppute de mêmes effets, n’ont à mes yeux que peu de sens réel et pratique. Car elles supposent que des phénomènes permanents seraient à l’oeuvre, qui reproduiraient nos modes de pensée et de fonctionnement. Alors pourquoi nous trompons-nous si souvent ?




(1) Cité par Peter Bernstein - « Plus Forts que les Dieux »
(2) Gérard Sauvage - « Les Marchés Financiers »



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